L’autodestruction de Justin Trudeau

La saga de l’autodestruction de Justin Trudeau se poursuit. Alors qu’il est déjà amoché sur la question de l’environnement, voici que ses deux autres grands chevaux de bataille, la question des femmes et celle de la réconciliation autochtone, se dérobent sous lui dans la tourmente de l’affaire SNC-Lavalin. Soudainement et, comme dans les meilleures intrigues, sans que quiconque l’ait vu venir, son gouvernement paraît plus fragile que jamais. La démission surprise du principal conseiller du PM, Gerald Butts, ne fait que souligner cette soudaine désintégration.

Le différend qui oppose M. Trudeau à son ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, n’a fait qu’une bouchée des prétentions féministes et pro-autochtones du premier ministre. Comme on est loin du moment attendrissant où, tout juste assermentée, la jeune ministre prit la tête de son chef entre ses mains comme pour mieux le remercier de sa confiance ! Tendresse et gratitude ont maintenant cédé le pas au ressentiment et à la colère. Sans parler des avocats et du non-dit.

Le spectacle, déjà passablement haletant, serait plus instructif encore s’il n’était pas obstrué par la vieille opposition Canada-Québec. Encore une fois, les opinions diffèrent selon qu’on est Québécois francophone ou Canadien anglais. De ce côté-ci de l’Outaouais, on considère qu’il fallait faire profiter le géant québécois d’un accord de poursuite suspendue prévu par la loi. Nos plus proches alliés, les États-Unis et l’Angleterre, bénéficient de ce type d’arsenal pour sortir les grandes entreprises du pétrin. Alors, pourquoi pas nous ? Pourquoi surtout faire payer une grande compagnie et des milliers d’employés pour les fautes de quelques tristes sires ?

La priorité au bon fonctionnement de l’économie est également la thèse privilégiée par le premier ministre Trudeau dans cette histoire. C’est la raison pour laquelle son gouvernement a inséré en douce, lors de sa loi budgétaire de 2018, un changement au Code criminel permettant les fameux « accords de réparation » — permettant ainsi aux entreprises accusées de corruption d’éviter la prison. La modification a été incluse après un lobbying intense de la part de SNC-Lavalin.

Dans le ROC, comment s’en surprendre, la sympathie n’est pas tellement du côté de SNC-Lavalin, ni non plus du côté de Justin Trudeau, dont les calculs électoralistes en indisposent plusieurs. Ce n’est pas lui qu’on croit dans cette histoire, mais bien davantage Jody Wilson-Raybould. Bien que la lumière n’ait pas encore été faite sur ce qui s’est véritablement passé entre la ministre et le cabinet du PM, bien que celle-ci ne soit pas sans reproches non plus, tout indique que la justice, et par conséquent le véritable bien commun, est de son côté à elle, et non de son côté à lui.

Pourquoi, d’abord, la directrice des poursuites pénales, Kathleen Roussel, n’a-t-elle pas voulu offrir un arrangement à l’amiable au géant de l’ingénierie, comme la loi le permet ? C’est la question fondamentale qui n’a pas encore été suffisamment examinée. Est-ce un autre exemple de Quebec bashing ? Ou la situation particulière de SNC-Lavalin empêchait-elle la DPP d’agir en sa faveur ?

Selon la loi (article 715.3 du Code criminel), la compagnie sur la sellette doit répondre à une série de conditions avant de bénéficier de ce traitement de faveur. Comme l’argumentait Simon St-Georges dans ces pages récemment, outre le danger de « politisation du système de justice » qui découle de ces arrangements à l’amiable, il y a fort à parier que le cas SNC-Lavalin a été considéré comme trop lourd pour simplement passer l’éponge. Outre ses pots-de-vin en Libye (de l’ordre de 160 millions, allègue la GRC), la compagnie québécoise a connu des problèmes également au Bangladesh, au Mozambique, en Ouganda et en Arabie saoudite. En 2013, elle a été mise sur une liste noire de la Banque mondiale pour 10 ans pour cause de corruption. Il y a toujours bien une limite aux passe-droits pour les entreprises « too big to jail » alors que le citoyen ordinaire, lui, est sujet à toutes les punitions prévues par la loi.

Un autre aspect trop souvent escamoté dans ce débat explique encore mieux les agissements à la fois de la DPP et de la ministre de la Justice. Selon la loi régissant les cas de « réparation », « le poursuivant ne doit pas prendre en compte les considérations d’intérêt économique national ». En d’autres mots, la décision de Kathleen Roussel de ne pas passer l’éponge n’était pas seulement légitime : une décision contraire aurait bien pu contrevenir à la loi.

Sachant cela, comment la ministre de la Justice aurait-elle pu, elle, se sentir le droit d’intervenir ? De quel droit, surtout, le PM a-t-il fait pression sur la ministre de la Justice ? Et, finalement, que nous dit son limogeage, sinon que la panique s’est emparée du cabinet et que le gouvernement n’est pas près de se dépêtrer de ce sac de noeuds de sitôt ?

Le Québec tient-il vraiment à faire son lit dans de tels draps ?

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34 commentaires
  • Gilberte Raby - Abonnée 20 février 2019 01 h 48

    Bonnes réflexions.
    Pourquoi vouloir garder la compagnie SNC Lavallin sinon parce qu'elle a bien engraissé les politiciens?
    Pertes d'emploi? Allons donc. Le travail à faire sera toujours fait, avec les mêmes bras. Et sans les patrons magouilleurs, le travail sera mieux effectué et à moindre coût.
    Saviez-vous qu'un autre fleuron québécois, auparavant installé à Boisbriand, est déménagé aux Etats-Unis parce qu'il n'obtenait jamais de contrat du gouvernemtn du Québec?
    La compagnie Kiewit, présentement en consortium avec, entre autres, la compagnie Lavallin pour la reconstrction de l'échangeur Turcot, n'a jamais offert de pot de vin. Cette compagnie est reconnue et construit des barrages, des centrales etc, partout dans le monde (Vancouver, Ontario, Alberta, Nouvelle Écosse, etc. bref, partout où on n'exige pas d'enveloppe brune de quelques millions.
    La compagnie Kiewit est simplement honnête, compétente et très efficace. C'est pourquoi elle n'intéressait pas les polticiens du Québec.
    Serons-nous toujours ce peuple corrompu?

    • Cyril Dionne - Abonné 20 février 2019 10 h 09

      Bien d’accord avec vous Mme Raby. SNC Lavalin n’est pas au-dessus des lois. L’expertise de cette compagnie ne disparaîtra pas parce que certains dirigeants qui n’ont rien à voir les projets d’ingénierie, sont corrompus. Franchement.

      Mais cette péripétie de notre bambin national, c’est plus que cela. Il s’est mis les Autochtones à dos. L’histoire avec Jody Wilson-Raybould déboulonne tous les acquis et la réconciliation possible avec les Autochtones.

      La fille de l’ancien chef Bill Wilson, qui a notamment avait fait accepter la proposition de modification de la Loi constitutionnelle de 1982 qui visait à consacrer les droits des Autochtones et qui connaissait bien Pierre Elliott Trudeau, pensait bien qu’elle était une étoile montante en politique canadienne et immunisée contre toutes atteintes politiques. Lorsqu’elle semble s’être objectée à ce qu’on lui passe un sapin de la part du principal conseiller du PM, Gerald Butts, elle a été démise de ses fonctions comme ministre de la Justice et rétrogradée. Elle ne l’a jamais acceptée et maintenant nous avons droit à cette saga qui démontre le caractère superficiel de notre premier ministre et de ses limites intellectuelles tellement évidentes. Mais en même temps, si Mme Wilson-Raybould a quelque chose à dire, elle devrait arrêtée de se cacher sous de soi-disant privilèges de confidentialités légales et politiques. C’est simple comme bonjour: a-t-elle subit des pressions émanant du bureau du premier ministre? Et si elle a un brin d’intégrité, elle aurait dû démissionner il y a longtemps.

      Les Autochtones pensaient bien s’être immiscés dans les plus hauts rouages de la politique canadienne en la personne de Mme Wilson-Raybould dans ce gouvernement aux lendemains ensoleillés. En fait, ils sont revenus à leur position initiale de précarité politique. Maintenant, est-ce que Justin Trudeau va verser quelques larmes bien médiatisées suite au départ de cette ancienne ministre de la Justice qui viendra tôt ou tard?

    • Bernard Dupuis - Abonné 20 février 2019 12 h 23

      Une généralisation malveillante.

      Pourquoi le peuple québécois serait-il plus corrompu que d’autres peuples dont le peuple canadien? Si SNC-Lavalin a engraissé des politiciens montréalais, qu’en est-il des politiciens libéraux autant québécois que canadiens? Plusieurs dirigeants de SNC-Lavalin sont des anglophones canadiens qui n’ont rien à voir avec le peuple québécois.

      Il est bien connu de tous que SNC-Lavalin a des allégeances politiques canadianistes. Lors des référendum, les dirigeants se sont toujours prononcés contre la souveraineté du Québec et pour le fédéralisme canadien. Ainsi, SNC-Lavalin serait plus du côté du peuple canadien que du peuple québécois.

      Parlant de corruption nationaliste, qu’en est-il de la corruption des compagnies minières canadiennes en Afrique et en Amérique latine? Il ne faudrait pas tomber dans le piège de la propagande canadianiste qui ne manque pas une occasion, et on sait pourquoi, pour déblatérer contre tout ce qui se passe au Québec.

      Bernard Dupuis, 20/02/2019

    • Claude Bariteau - Abonné 21 février 2019 07 h 18

      Mme Raby, Kiewit n'est pas un fleuron québécois. Cette firme américaine, créée en 1884 à Omaha (Nebraska), s’est irradiée avec des districts au Canada lors des deux Guerres mondiales pour y réaliser des travaux en construction liés à des activités militaires.

      Quant au district de Boisbriand, il a été implanté alors qu’elle réalisait des travaux d’envergure au Québec, devenu maintenant un lieu de recrutement et d’activités associées à la construction de l’échangeur Turcot dont le contrat a été octroyé à KPH Turcot regroupant Construction Kiewit Cie et Parsons du Canada Limitée. Antérieurement, Kiewit a réalisé plusieurs travaux au Québec, récemment le pont de l’autoroute 25, mais aussi les centrales Laforge-1 et la Grande 1, l’excavation marine pour Manic 5, la centrale électrique Grand-Mère.

      La particularité de cette entreprise, en plus de la participation au capital des dirigeants et des employés, est de réaliser ses projets selon les couts retenus et d’assurer la sécurité de ses employés sur les chantiers. Ce sont ces traits qui en font un fleuron américain qui a réalisé des travaux routiers d’envergure et qui opèrent aux États-Unis, au Canada et en Australie.

      Cela dit, Mme Rabit, vous avez raison designaler que cette entreprise n’est pas réputée pour verser dans la corruption, probablement parce qu’aux États-Unis il y a des balises mieux définies qu'au Canada et au Québec. Par ailleurs, que les activités de Kiewit à Boisbritand soient réduites, il s’agit d’une décision des dirigeants en fonction des activités au Québec où elle a comme concurrent SNC-Lavalin.

  • Gilles Bonin - Inscrit 20 février 2019 06 h 39

    Un bon rappel

    Au-delà des turpitudes et cabrioles du gouvernement de Justin, le rappel d'une loi sur la réparation mal ficelée et par cet article sur la non-prise en compte de l'intérêt national, une loi complètement inutile. Cet article annule tout fondement à l'origine de cette méthode adoptée par d'autres pays, justement dans l'intérêt national, soit celui des canadiens, des travailleurs canadiens notamment.

  • Michel Lebel - Abonné 20 février 2019 06 h 50

    Une affirmation contestable


    Dans ce texte, la chroniqueuse affirme que ''la justice, et par conséquent le véritable bien commun, serait du côté de l'ancienne ministre de la Justice et non de celui du premier minstre'' L'affirmation est un peu raide et certainement pas encore prouvée! J'ajouterais aussi que la justice n'est pas toujours synonyme de ''véritable bien commun'', deux notions bien différentes et souvent fort difficiles à définir et à appliquer.

    M.L.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 20 février 2019 07 h 00

    Draps?

    « Le Québec tient-il vraiment à faire son lit dans de tels draps ? »

    Je crois qu'on veut sauter aux conclusions pour des prochaines élections fédérales.
    La réélection de Trudeau se jouera au Québec. On sait que c'est très mauvais pour le Québec, un gouvernement libéral qui a une part importante de ses députés du Québec (Chrétien, Trudeau père), c'est un passport-mépris assuré.

    Pelletier prépare-t-elle un texte sur Michelle Rempel, la députée la plus populaire du PCC? Elle affronte en chambre les Libéraux depuis des semaines et doit essuyer leur mépris. Elle en connait un rayon sur l'hypocrisie de Trudeau qui vient ici d'être dénoncée. Elle veut nous dire d'écouter les doléances de la députée de Calgary? Zut, cette députée conteste l'inaction du gouvernement fédéral, son laxisme quant à la question de l'immigration illégale. On ne peut pas l'appuyer. Elle est sûrement «xénophobe».

    Elle ne veut quand même pas nous conseiller de voter Bloc? Le Bloc appuie les demandes de la CAQ? (des intolérants...).

    Ça y est! Le Québec devrait voter pour le NPD... Hum? Au nom de quel avantage? Refaire le coup de 2011 qui n' a servi à rien?

    Bon, ben il rester Bernier... le Qc se débarrasse avec le reste du ROC des Libéraux et s'entend avec l'Alberta. Bernier promet d'être un «non» gouvernement, il n'y aura pas d'accord constitutionnel, mais pas de centralisation non plus. Au moins Bernier est honnête, il ne courtise pas le vote des femme, des autochtones, de l'environnement et des fermiers québécois. Il n'aidera pas SNC non plus.

    C'est une boutade. C'est juste curieux que Pelletier fasse une chronique dont l'un des arguments relève de na pas prendre en compte la dimension « économique nationale » alors que d'habitude, pour justifier des inégalités de traitement qui lui sont chères, Pelletier ne se gêne pas pour dire que l'important est le « social » et pas « l' économique ».

    Bof, les chômeurs de SNC seront « des privilégiés» pas de « vraies victimes »

  • Marc O. Rainville - Abonné 20 février 2019 07 h 35

    Scandales à gogo

    Oui, SNC-Lavalin s’est fait prendre à NDG, Montréal et à l’étranger. Je vous soumet que l’actuel projet de rénovation de l’échangeur Turcot qui se fait actuellement et qui a lieu sous son égide, conjoitement avec... le MTQ, un ministère complètement discrédité, ce projet en cours dis-je, sent le poisson avarié. D’ici un an ou deux, si les journalistes d’enquête daignent se pencher sur la question, on découvrira que les magouilles snclavaliennes dénoncées par les activistes communautaires de Saint-Henri ne sont pas des vues de l’esprit.