L’Égypte totalitaire

L’Égypte est une vedette des histoires d’horreur d’Amnistie internationale et de Human Rights Watch. Entre tortures, censures et arrestations arbitraires, elle serre chaque jour un peu plus la vis, aux mains d’un homme à poigne, en route vers un régime néo-totalitaire sans précédent.

Inféodée au régime, la Chambre des députés a approuvé la semaine dernière — et intégrera à la constitution égyptienne — des mesures qui permettront au « président bien-aimé » Abdel-Fattah al-Sissi (64 ans, 97,1 % des suffrages en 2018) de prolonger son règne jusqu’en 2034…

Les modifications constitutionnelles lui confèrent le pouvoir de nommer les juges ainsi que le procureur général, et de procéder par décrets. Son armée aura un veto sur les nominations de ministres, dont celui de la Défense. Selon le nouveau texte constitutionnel, « l’armée est le gardien, le protecteur de l’État, de la démocratie, de la nation ».

On consacre la domination totale de l’armée sur le pays… et celle d’un (ex) général sur les institutions.

Un monsieur arrivé au pouvoir à l’occasion d’un sanglant coup d’État, en juillet 2013. Putsch alors mené au nom de la démocratie et de la liberté menacées, contre un président des Frères musulmans (Mohammed Morsi) qui avait pris le pouvoir un an plus tôt, lors de la seule élection présidentielle vraiment libre de toute l’histoire de l’Égypte.



 

L’éphémère gouvernement Morsi avait des tendances autoritaires et rétrogrades. Après tout, les Frères musulmans sont des islamistes — encore que d’une tendance plus « douce », qu’il faut distinguer de la tendance salafiste. Mettre dans le même panier les Frères musulmans (sectaires et entristes) et par exemple la Gamaa Islamiya (des terroristes sanguinaires) n’est pas seulement injuste, mais aussi — la suite l’a démontré — stratégiquement désastreux…

Le putsch de 2013 en Égypte a fait reculer de plusieurs décennies l’espoir démocratique dans le monde arabe : au lieu de se préparer à battre, dans les urnes, des intégristes rétrogrades — ce qui aurait été une étape extraordinaire de la démocratie —, on a tout de suite crié au loup, sorti les fusils, propagé les mensonges…

Quels mensonges ? Par exemple lorsqu’en juin 2013, l’armée, les réseaux sociaux et une presse acquise à l’opposition avaient multiplié par dix (au moins) le nombre des manifestants anti-Morsi : une « intox » magistrale, lever de rideau du coup d’État.

On s’est mis à diffuser des chiffres délirants, matériellement impossibles — 12 millions, 18 millions de manifestants ! — repris tels quels par les agences. Alors que des centaines de milliers de personnes, ça oui, étaient descendues dans les rues du Caire et d’Alexandrie contre le régime des Frères musulmans, lors de manifestations au demeurant impressionnantes et importantes.

(Pour mémoire : tous pays confondus, les plus grosses manifestations de l’ère contemporaine sont probablement celles de Catalogne, où les indépendantistes sont, de façon crédible et vérifiable, capables de faire défiler plus de 500 000 personnes au centre de Barcelone. A-t-on vu ce que, du haut des airs, représente vraiment une manifestation d’un demi-million de personnes ???).

Mohammed Morsi avait contre lui les trois quarts de la presse, qui l’a pilonné quotidiennement pendant les 12 mois de son règne. Il ne contrôlait pas le système de justice, pas plus que l’armée ou la majeure partie de la police… Pourtant, on lui a fait un procès en totalitarisme.



 

Le vrai totalitarisme en Égypte n’est pas celui, « appréhendé » ou « tendanciel », de 2013. C’est celui, bien concret, de 2019 : une répression politique « tous azimuts », pas seulement contre les islamistes. Les « jeunes libéraux laïques » de 2011, les internautes et les blogueurs du Printemps arabe oscillent aujourd’hui entre exil, prison et désespoir silencieux.

Une loi de septembre 2018 permet la surveillance systématique des réseaux sociaux et la fermeture des sites Internet. En matière de « lutte contre le terrorisme », elle prescrit aux médias la publication telle quelle des communiqués de l’armée et de la police… et interdit tout commentaire indépendant sur le sujet !

Face à l’Égypte, on est revenu au consensus d’avant 2011, à savoir que la dictature militaire, même féroce, serait le prix à payer pour « combattre le terrorisme ». Même si cela implique de pactiser avec le Joseph Staline arabe du XXIe siècle, aujourd’hui adoubé par les Trump, Macron et Nétanyahou.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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11 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 18 février 2019 03 h 09

    Un bon dictateur

    Merci de nous rappeler que ce Al-Sissi est bel et bien un dictateur. Mais c'est un « bon dictateur », aux yeux par exemple des États-Unis, de la France et de toutes nos belles démocraties occidentales (du verbe « occire »), qui lui vendent des armes à coups de milliards de dollars et d'euros. Il n'y a pas si longtemps, la France avait un contrat pour la vente de deux navires militaires à la Russie. Or celle-ci est devenue soudain moins fréquentable. La France a donc redirigé ses deux bateaux de guerre vers l'Égypte, qui en avait sûrement grand besoin. On raconte dans les chaumières que c'est l'Arabie saoudite qui les a payés. Entre amis, qu'est-ce qu'on ne ferait pas...

  • Pierre Jasmin - Abonné 18 février 2019 08 h 11

    Analyse bienvenue par François Brousseau

    Enfin une analyse (trop rare) de la situation en Égypte qui révèle les horreurs de la dictature militaire.

  • Gilles Bonin - Abonné 18 février 2019 08 h 32

    Tout

    probablement vrai pour le résultat de la continuité d'une dictature militaire qui ne s'est pas démentie depuis Nasser (les régimes antérieurs n'étaient pas mieux: monarchie et protectorat britannique...). Mais les tendances de Morsi et de ses Frères musulmans étaient aussi à craindre: regardez ce qui se passe en Turquie. Dure la démocratie dans l'ère du monde musulman. Il y a la Tunisie, seul état arabe musulman qui présente un verni démocratique mais où l'histoire est à suivre avec attention. Quant au Liban, c'est la ronde des clans qui maintient un fragile équilibre, marqué de poussées fiévreuses guerrières. L'idée de la démocratie a des croutes à manger pour ne serait-ce qu'à peine vivoter ici ou là.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 février 2019 09 h 04

    Idéaliser la rue

    M. Brosseau écrit aujourd’hui que l’élection qui a porté au pouvoir Mohammed Morsi aura été la seule élection présidentielle vraiment libre de toute l’histoire de l’Égypte.

    À juste titre, il condamne la manipulation de l’opinion publique qui a pavé la voie au coup-d’État du général al-Sissi.

    Est-on bien sûr que Le Devoir lui-même n’y a pas contribué ? Le Devoir n’a-t-il pas publié aveuglément la propagande de l’Agence France Presse qui exagérait l’importance des manifestations anti-Morsi ?

    Effectivement, lorsqu’on consulte les textes de l’époque signé par M. Brousseau…
    https://www.ledevoir.com/recherche?expression=Brousseau+Morsi
    …n’y voit-on pas cette idéalisation romantique qui fait en sorte que quelques dizaines de milliers de protestataires sur n’importe quelle place publique au monde sont automatiquement vus comme des gens qui rêvent de démocratie et de libertés à l’occidentale, alors que les électeurs (infiniment plus nombreux) ne sont qu’une masse méprisable de personnes manipulées par le régime.

    Le fond de l’histoire est que le ‘Printemps arabe’ n’a été (sauf en Tunisie) qu’une création médiatique, un mirage auquel le romantisme de M. Brosseau a succombé.

    Bienvenue dans le monde réel…

    • Pierre Fortin - Abonné 18 février 2019 12 h 02

      « M. Brosseau écrit aujourd’hui que l’élection qui a porté au pouvoir Mohammed Morsi aura été la seule élection présidentielle vraiment libre de toute l’histoire de l’Égypte. »

      M. Brosseau omet de préciser que Mohammed Morsi, par sa déclaration constitutionnelle de novembre 2012, s'est arrogé tous les pouvoirs en mettant ses décisions à l'abri contre un recours devant la Haute Cour constitutionnelle. Avec la nomination d'un nouveau procureur général islamiste, il s'est assuré d'une Constitution instituant un organe religieux de vérification de la conformité des lois à la charia tout en interdisant « l'insulte et la résistance aux autorités ».

      Si M. Brousseau connaît si bien la réalité égyptienne, il pourrait nous dresser un portrait de ce qui, selon lui, serait souhaitable pour la gouvernance de l'État ainsi que pour assurer le bien-être de la population. Tenter d'évaluer le statut de nations aussi différentes de la nôtre, en leur appliquant des normes que nous avons du mal à adopter pour nous-mêmes, tient de l'illusion.

  • Hamid Bendaoud - Inscrit 18 février 2019 10 h 35

    Dictature absolue ou théocratie de fait, il faut choisir.

    Il est indéniable que le régime du général Sissi est totalitaire et tyrannique comme la plupart des régimes arabes. Sa tyrannie et ses exactions ont plus de visibilité du fait d’une activité subversive à la fois de démocrates convaincus, et surtout d’islamistes qui minent son pouvoir et affûtent leurs couteaux dans la clandestinité ou chez des bailleurs de fonds du Golfe. Si les autres pays arabes, calmes en apparence, subissaient demain un mouvement contestataire, une instabilité politique ou une opposition frontale d’un mouvement religieux, il ne fait pas de doute que leurs présidents ou sultans n’auraient pas le moindre scrupule à frapper fort et fermer le champ médiatique à toute expression politique. Le général Sissi n’est ni le premier chef d’État arabe ni le dernier à user de la violence pour asseoir son règne. Bachar et MBS, Ordogan...
    Morsi n'était pas autoritaire, son substrat idéologique était latentt. Il n’avait pas le pouvoir de Sissi. Il tâtait le terrain. En ligne de mire, un état para-théocratique et confédération califale. S’il avait un pouvoir absolu sur l’armée, Il serait l'Ayatollah sunnite. Les intellectuels laïcs et surtout les femmes artistes n’oublieront pas de sitôt la campagne d’outrage et que des dizaines de chaînes islamistes avaient déclenchée contre à l'époque. Le président échu avait participé à des rassemblements d’extrémistes religieux. Il avait laissé des orateurs intégristes se déchaîner contre les nationalistes et les laïcs et appeler au retour de la charia. Les imprécations enfiévrées contre les infidèles qui se déclamaient devant lui n’ont pas suscité son indignation. Toute la nébuleuse islamiste attendait dans l'antichambre, son vrai triomphe Elle était son soutien et son terreau. Il est prudent d'éviter le schéma de Khomeyni-Chah d’Iran. Chah était un tyran cruel, mais s'est révélé un enfant de chœur devant Khomeyni qui surfa sur les valeurs démocratiques. Une fois au pouvoir, il a instauré un régime bien plus sévère et liber