J’ai pas voté pour ça

À peine huit mois après la victoire libérale d’avril 2003, des milliers de personnes étaient descendues dans la rue à l’invitation des centrales syndicales pour dénoncer les politiques du gouvernement Charest.

À Montréal et à Québec, les transports en commun avaient été sérieusement perturbés. Au Saguenay, sur la Côte-Nord et en Gaspésie, des routes avaient été bloquées. Le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Jacques Chagnon, avait lancé un appel au calme.

Les uns protestaient contre la hausse inattendue du tarif des garderies, les autres contre une modification du Code du travail pour faciliter la sous-traitance ou, de façon plus générale, contre la « réingénierie » de l’État. Un même cri : « J’ai pas voté pour ça. »

Inébranlable, le nouveau premier ministre répétait à qui voulait l’entendre qu’il avait reçu un « mandat clair » de la population. Avec 46 % des voix, la victoire libérale avait été impressionnante, mais M. Charest en faisait une mauvaise interprétation.

Craignant pour sa réélection, il avait bientôt mis un terme à la « réingénierie », renoncé aux partenariats public-privé (PPP) et multiplié la tenue de forums pour tenter de se reconnecter avec la population.

À titre de comparaison, la CAQ l’a emporté avec seulement 37,4 % des voix le 1er octobre dernier. Qui plus est, l’étude réalisée par la sociologue Claire Durand, dont Le Devoir a fait état jeudi, indique que seulement 17 % des électeurs caquistes ont été motivés par leur « appréciation générale des politiques, des idées et du chef ».

La grande majorité (55 %) ont plutôt voté pour le « changement » ou pour « chasser les libéraux ». On pourrait y ajouter les 8,4 % qui ont dit avoir voté pour « le moins pire ». Des quatre partis représentés à l’Assemblée nationale, la CAQ est assurément celui dont le vote était le moins motivé par des facteurs positifs.

 
 

Cela ne remet aucunement en doute la légitimité du gouvernement Legault, ni (et ne signifie pas) qu’il doit(ve) renoncer à ses réformes, mais cela devrait l’inciter à ne pas tenir pour acquis qu’il a l’appui inconditionnel de la population dans tout ce qu’il entreprend et à se montrer plus ouvert aux correctifs qui lui sont suggérés.

Cette semaine, c’était comme si le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, et son collègue de l’Éducation, Jean-François Roberge, avaient reçu un chèque en blanc et avaient hâte de l’encaisser.

Si les Québécois demeurent divisés sur l’opportunité d’abaisser les seuils d’immigration, M. Jolin-Barrette a sans doute raison de croire que la nécessité de revoir la méthode de sélection fait consensus, mais il ne peut pas présumer qu’on lui a donné le feu vert pour envoyer 18 000 demandes à la poubelle simplement parce qu’elles retardent ses projets.

Dans le cas des maternelles 4 ans, il est un peu étonnant de voir M. Roberge, qui répète depuis des années qu’il faut faire confiance aux parents, ignorer aussi superbement les résultats d’un récent sondage Léger selon lequel ceux-ci préfèrent d’emblée les CPE.

Le désir de changement constitue une base fragile, dans la mesure où il est facile d’en devenir la victime. Rien ne dit que la lune de miel du gouvernement Legault va se terminer aussi abruptement que celle des libéraux de 2003, mais l’arrogance de la science infuse n’a jamais donné de bons résultats.

« Pour changer ce qui ne fonctionne pas, il ne suffit pas de décréter, il faut aller chercher l’adhésion du maximum de personnes », disait M. Legault lors de la présentation de son cabinet. Certains semblent l’avoir déjà oublié.

 
 

À des degrés divers, les trois autres partis disposent d’assises idéologiques plus solides que la CAQ. Cela est particulièrement vrai du PLQ et de QS, dont les idées et les politiques motivent le tiers de leurs électeurs.

Au PQ, c’est seulement un sur cinq. L’étude de Mme Durand apporte des éléments qui illustrent bien ses difficultés, mais qui offrent aussi matière à réflexion pour l’avenir.

Sauf pour quelques vedettes, la personnalité du candidat local a généralement peu d’impacts sur le choix des électeurs. Dans le cas du PQ, elle a motivé celui de 20 % d’entre eux, soit le même poids que les orientations du parti. Au PQ et à QS, c’est 7 % ; à la CAQ, 3 %. En tout respect pour les survivant(e)s du 1er octobre, ce n’est pas normal. Il est également inquiétant que 13 % de ceux qui ont voté pour le PQ l’aient fait simplement « par habitude ». Même au PLQ, ils sont seulement 7 %.

La bonne nouvelle est que le PQ demeure clairement le parti naturel pour les souverainistes. La question nationale est la première motivation de 13,8 % des électeurs péquistes, mais de seulement 0,6 % des solidaires. Alors que 78 % des péquistes sont souverainistes, c’est le cas de seulement 47 % des solidaires. Qu’il se rénove, se rebaptise ou se refonde, l’indépendance est sa planche de salut. Dans son cas, on vote pour ça.

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39 commentaires
  • Roger Gobeil - Inscrit 16 février 2019 05 h 28

    Planche de salut ?

    L'indépendance... méchante planche de salut pour le PQ!
    Belle façon pour les purs et durs de se condamner à végéter éternellement.
    Le PQ aurait grandement avantage à modifier radicalement son article 1,
    sinon le supprimer tout simplement.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 16 février 2019 12 h 25

      Un avantage pour vous...naturellement...tout simplement.
      C'est tout ce que vous aviez à dire...à 05h26 ce matin?
      C'est encore la noirceur...faut dire que l'inspiration ne se lève pas si tôt...
      Misère...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 16 février 2019 12 h 47

      Mais, quelle solution les partis fédéralistes du Québec ont-ils à proposer pour dénouer l'impasse constitutionnelle qui perdure depuis 1982?

      Le prochain premier ministre de l'Alberta, le très conservateur Jason Kenny, claironne une promesse électorale TRÈS populaire là-ba; faire diaparaître la péréquation.

      "À l’article D3 des statuts du PCUA( Part conservateur Uni de l'Alberta), c’est écrit noir sur blanc : une fois au pouvoir, les conservateurs promettent de tenir un référendum par lequel l’Alberta « forcera le gouvernement fédéral » à ouvrir une « table de négociations » dont le sujet serait l’abrogation de l’article 36 de la Constitution de 1982, le programme de péréquation."-Chronique de Antoine Robitaille-

      BIen sûr que ce même Kenny va promouvoir ÉNERGIE EST tout le parti conservateur fédéral.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 16 février 2019 14 h 35

      Andrew Scheer participe à une réunion en Saskatchewan, en fin de semaine, pour ressusciter ÉNERGIE dont de très nombreuses municipalités, au Québec, ne veulent pas pcq traversant de très nombreux cours d'eau. Beaux débats à venir: le Québec devant se mettre à genoux, une fois de plus, et auccueillir "le pétrole sale"
      (dixit maladroitement sire Legault)...et pis au diable la péréquation.

      Monsieur, je suis devenu indépendantiste le 23 juin 1990, au soir de l'échec du lac Meech quand le Canada anglais reniera sa parole et sa signature.Le jour où, suite à un référendum, le Québec appuiera une canadian constitution...je me rallierai!

      P.S. Mille excuses, pour les coquilles dans mon message ci-haut.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 17 février 2019 08 h 23

      En conclusion à M. Roger Gobeil. En tout respect!

      A prévoir l'élection du conservateur Jason Kenney, en mai, en Alberta.A prévoir qu'il va organiser un référendum, dans sa province, pour envoyer la péréquation aux calendes grecques. Et cela, malgré tous les milliards(le Québec en paie plus ou moins 23%) investis dans l'industrie automobile ontarienne, dans l'exploitation des sables bitumineux, dans l'achat d'un pipeline, dans les constructions de navires en BC et en NE.Ce bon M. Kenney va demander, ensuite, de réouvrir un débat constitutionnel. On sait que, après l'avoir accepté, le Canada anglais a renié sa parole et sa signature et a coulé Meech. Or, le programme politique de la CAQ est, de beaucoup plus demandant, face au fédéral, que les 5 exigences minimales de Meech. Vous avez vu le Québec bashing cette semaine dans le dossier SNC Lavalin?

      A prévoir que les conservateurs fédéraux, avec des députés conservateurs québécois, vont vouloir ressussiter les tuyaux de Énergie Est rejetés pas de très nombreuses municipalités au Québec. ."Conservateur" pour moi, évoqiue: Doug Ford et l'université francophone en Ontario; le p.m. Higgs du New Brunswick, pas trop fort sur la politique du bilinguisme et pro Énergie Est; Jason Kenney et la péréquation; le fait que des premiers ministres conservateurs décrient la taxe sur le carbonne; l'absence de politique du PCC en environnement.

      Vous aurez deviné que je devrais voté Bloc, en octobre.Et oui, j'estime que l'article 1 du PQ devrait être là, encore! En politique, avec le temps, les choses changent!

  • André Labelle - Abonné 16 février 2019 05 h 39

    QU'EST-CE QU'ON FAIT MAINTENANT ?

    La CAQ a donc été portée au pouvoir pour le changement. Je suis plutôt d'accord avec cette affirmation. Alors comment Legault gouvernera-t-il une fois l'exubérance de la victoire dissipée, donc après être revenu sur terre ?

    Legault et la CAQ sont sans doute dans la position idéale pour mettre en place un scénario de la consultation. Sans doute une majorité de citoyens sont aujourd'hui disposés à envisager, pour diverses situations, de nouveaux scénarios. Alors je pense que les astres sont alignés pour que M. Legault entreprenne de vastes consultations pour identifier les vrais changements que la population souhaiterait réellement voir s'installer.
    Il ne s'agit donc pas de changer pour changer. À la tête de la CAQ M. Legault pourrait marquer l'histoire politique du Québec en étant le leader qui aura écouté la population pour identifier réellement les solutions qui font concensus en son sein, des solutions et des approches pragmatiques et non idéologiques.

    « La vie m'était un cheval dont on épouse les mouvements, mais après l'avoir, de son mieux, dressé.»
    [Margueritte Yourcenar]; Mémoires d'Hadrien

    • Marc Therrien - Abonné 16 février 2019 12 h 17

      Et comme dresseur, "on verra" si François Legault est habité de cette sagesse exprimée par Gilbert Chesbron: "Corps et âme, c’est cheval et cavalier – et chacun peut tuer l’autre sous lui".

      Marc Therrien

  • Yvon Montoya - Inscrit 16 février 2019 06 h 00

    Une évidence bien exprimée dans cet article bien mené. C’était une évidence que ce Parti, un de plus, ne soit pas à la hauteur des enjeux contemporains. Déjà avant puis pendant sa campagne politique médiocre on pouvait s’en apercevoir. Bref, laissons le passage du temps balayer cette grosse erreur électorale.

  • Jean Lacoursière - Abonné 16 février 2019 06 h 54

    Coquilles dans l'avant-dernier paragraphe

    L'avant-dernier paragraphe probablement victime de coquilles : "Sauf pour quelques vedettes, la personnalité du candidat local a généralement peu d’impacts sur le choix des électeurs. Dans le cas du PQ, elle a motivé celui de 20 % d’entre eux, soit le même poids que les orientations du parti. Au PQ et à QS, c’est 7 % ; à la CAQ, 3 %. En tout respect pour les survivant(e)s du 1er octobre, ce n’est pas normal. Il est également inquiétant que 13 % de ceux qui ont voté pour le PQ l’aient fait simplement « par habitude ». Même au PLQ, ils sont seulement 7 %."

  • Raynald Rouette - Abonné 16 février 2019 07 h 37

    En 2003, les libéraux avait un agenda caché...


    Ce n’est pas le cas aujourd’hui pour la CAQ!

    Laissons-les travailler, nous verrons bien à l’usage. Ça ne peut être pire que sous le règne des 15 dernières années des libéraux.

    M. David, regarder l’état des lieux du Québec aujourd’hui, ça dit tout. Les défis sont énormes, par où commencer, tout est prioritaire. Au fait, pour qui avez-vous voter...?

    • Louise Collette - Abonnée 16 février 2019 13 h 22

      Je suis assez d'accord avec vous, donnons-leur un peu de temps. Bien sûr ils vont gaffer mais quand je pense aux quinze ans des Libéraux j'ai la nausée.

      Mais la CAQ ne doit pas, sous prétexte qu'elle nous a débarrassés des Libéraux, se mettre à faire la pluie et le beau temps et n'importe comment surtout et on veut plus de beau temps que de pluie. ;-)

      Ne pas oublier les coupures sauvages des Libéraux, sous le règne de Couillard, pendant deux ans non-stop, les gens ont la mémoire courte et bien sûr les politiciens tablent la-dessus...

      Je ne défends pas la CAQ, je n'ai pas voté pour eux. J'essaie de leur donner un petite chance et je continue de me réjouir de voir les Libéraux en pénitence dans l'opposition, tellement plaisant ce sentiment de libération.

      Je ne blague pas quand je dis que j'avais peur de ne pas survivre à quatre ans de plus de leur règne.