ID: un nouveau bilan à méditer

Avant toute chose, une mise en garde : je vous emmène aujourd’hui sur un terrain miné. Ce dangereux territoire a pour nom « méthodes pédagogiques ». S’il est à ce point périlleux, c’est qu’il est le lieu de virulents débats : conceptuels, méthodologiques, mais aussi idéologiques.

Pour circuler avec une certaine sûreté sur ce territoire, une boussole sera fort utile. Je suggère celle qui permet de distinguer d’une part des méthodes pédagogiques centrées sur l’élève et, d’autre part, des méthodes pédagogiques centrées sur l’enseignant.

En première approximation, les premières miseront surtout sur la participation active de l’élève, invité par exemple à découvrir ce qu’on veut lui faire apprendre. Les deuxièmes miseront plutôt sur un enseignant prenant les commandes et présentant de manière séquencée, systématique et précise le contenu à faire apprendre.

Ces dernières méthodes comprennent toutes ces pratiques qu’on regroupe sous l’appellation de méthodes instructionnistes. Parmi elles, il en est une appelée « instruction directe » (ID) DI, ou Direct Instruction, en anglais, puisque cette approche provient des États-Unis, où elle est apparue il y a une cinquantaine d’années.

L’ID en quelques mots

L’ID a été développée par Siegfried Engelmann (1931), un philosophe de formation, puis en collaboration avec des collègues. Les idées fondamentales sur lesquelles elle repose sont les suivantes.

Tous les enfants peuvent apprendre si on utilise la bonne méthode d’instruction et s’ils maîtrisent les connaissances préalables nécessaires pour acquérir une nouvelle connaissance.

Pour respecter ces principes, l’enseignant présente son contenu de manière séquencée et non ambiguë : l’élève peut alors correctement inférer ce qu’il doit apprendre. Il le pratique ensuite jusqu’à la maîtrise et possède dès lors un nouvel outil dans son répertoire cognitif : il pourra en user pour acquérir de nouvelles connaissances.

Engelmann et ses collaborateurs ont rédigé plus de cent programmes d’instruction directe fondés sur ces principes.

Notons que rien de tout cela n’interdit que l’enseignant puisse aussi utiliser des stratégies qui sollicitent la participation des élèves — il peut, et même doit poser de brèves questions pour s’assurer que telle chose a été comprise, par exemple.

Peu de temps après sa création, l’ID a été testée dans le cadre de Follow Through, qui est la plus longue étude longitudinale jamais réalisée en éducation. On y comparait sur plusieurs plans diverses méthodes pédagogiques. La grande gagnante, sur tous les plans ? L’ID.

Elle a été testée de nombreuses fois depuis lors. Avec quels résultats ? Une méta-analyse qui se penche sur toutes ces mises à l’épreuve réalisées depuis un demi-siècle est parue en 2018.

La récente méta-analyse

Par méta-analyse, pour le dire en un mot, on désigne des méthodes statistiques qui synthétisent des résultats de recherche portant sur un objet commun en cherchant à repérer des schèmes, des désaccords et des tendances alors perçues comme plus ou moins lourdes.

Les résultats rapportés par la méta-analyse The Effectiveness of Direct Instruction Curricula — ils concernent la lecture, les mathématiques, la langue et bien d’autres sujets — vont dans le sens de ceux de Follow Through. Les auteurs rapportent les inévitables limitations de leur travail et demandent qu’on poursuive les recherches. Je vous invite à lire l’article pour en savoir plus. Mais il reste que les effets des programmes d’ID sont décrits comme « constamment positifs » et même, pour la plupart des critères étudiés, « grandement positifs ».

Des réflexions en revenant du champ de mines

Presque rien de toute l’abondante littérature de l’ID (programmes, ouvrages théoriques, articles…) n’est offert en français. Et même dans le monde anglo-saxon, la méthode reste largement méconnue et sous-utilisée. Les auteurs concluent d’ailleurs leur texte en évoquant cela comme une manière d’énigme : « Malgré le fait qu’une très imposante quantité de travaux de recherche en montre l’efficacité, l’ID n’a été ni largement diffusée ni utilisée à grande échelle. »

Cela, suggèrent-ils, pourrait être dû à la popularité du constructivisme en éducation et à la méconnaissance de ce qu’est réellement l’ID. Souvent, en tout cas, elle est condamnée d’avance, typiquement considérée comme malsaine, contraire à la nature, à ce qui vaut mieux pour l’enfant, et ainsi de suite.

Peut-être. Mais cette méconnaissance et cette sous-utilisation d’une pratique que la recherche recommande restent troublantes.

À ce propos, je dois dire qu’une des lectures troublantes que j’ai faites en éducation est justement un ouvrage de Siegfried Engelmann paru en 1992, dans lequel il soulevait précisément cette énigme.

Engelmann avançait quelques hypothèses pour la résoudre. Mais le titre de son livre (War Against the Schools’ Academic Child Abuse) ne laissait aucun doute sur les effets auxquels, selon lui, conduisent cette méconnaissance et cette sous-utilisation : à de la maltraitance d’enfants par le milieu de l’enseignement.

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25 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 16 février 2019 07 h 06

    War Against the Schools’ Academic Child Abuse

    J'ai subit la méthode ID à mon insu et m'en porte à merveille.

    Il serait intéressant que Baillargeon nous raconte ce livre d'Engelmann dans une prochaine chronique.

    Bravo au Devoir d'avoir ce chroniqueur au discours éclairant dans ses pages !

    • Jacques Patenaude - Abonné 17 février 2019 10 h 07

      Moi non plus je ne connaissais cette approche mais j'ai étudié le constructivisme. Cette approche visait surtout à corriger l'inadéquation entre le savoir et son utilisation après la formation. On retrouvait souvent des jeunes bien formés mais incapable d'utiliser correctement les connaissances que pourtant ils avaient acquis et qui étaient vérifiés par des examens. (Ce n'est pas parce qu'on sait comment un outil mécanique ou intellectuel est fait qu'on sait comment s'en servir). C'est ce que visais à corriger l'approche constructiviste à ma connaissance.
      Est-ce que vos études longitudinales se sont intéressées à cet aspect et sur ce point spécifique nous renseignent-elles sur cet aspect. L'« instruction directe » est-elle plus efficace en ce domaine.
      Je serais intéressé à connaître votre opinion sur ce point.

  • Gilbert Talbot - Abonné 16 février 2019 08 h 53

    Une porte ouverte!

    Je ne connaissais ni cette méthode, ni son auteur. Merci de m'ouvrir cette porte. Il est vrai que le constructivisme, à la Piaget à dominé longtemps la pédagogie québécoise, mais tu devrais expliquer davantage en quoi la méconnaissance de l'ID,et sa sous-utilisation a pu mener à de la maltraitance d'enfants par le milieu de l'enseignement?

  • Marguerite Paradis - Inscrite 16 février 2019 09 h 05

    PÉDAGOGIE ET TERRAIN MINÉE

    Monsieur Baillargeon, constamment vous remettez en question l'usage de certaine « pédagogie » pour favoriser l'apprentissage. Pour un ex-ancien en éducation, je ne comprends pas cette attitude.
    Je suis contratuelle en enseignement, depuis quelques années je tiens compte des intelligences multiples des apprenants pour structurer mes cours et je vois une nette « méta-différence » ;)

    • Jean Lacoursière - Abonné 16 février 2019 12 h 12

      Votre bref message contient quatre fautes d'orthographe, madame Marguerite.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 16 février 2019 13 h 01

      Je vous encourage à faire une courte mise à niveau et à lire « Contre la réforme pédagogique » de Comeau et al. Baillargeon est fidèle aux principes pédagogiques et philosophiques qu'il a toujours enseignés et c'est l'un de nos philosophes les plus rigoureux. Vous comprendrez alors mieux «son attitude». Son cours de philosophie de l'éducation présentait justement les courants en éducation et dotait les étudiants en éducation des outils critiques pour comprendre épistémologiquement et méthodologiquement pourquoi le constructivisme était problématique.

      Comme le reste de son université (et du Québec) avait fait le choix de ce constructivisme (je crois que vous trouverez dans l'article de Gilles Gagné, chez Comeau une explication historique et sociologique), les étudiants allumés et critiques de son cours (qui n'étaient pas toujours d'accord avec Baillargeon, mais qui mettaient en pratique l'idée de toujours avoir des fondements solides, en science et en philosophie) devenaient des contestataires et constataient l'obscurantisme et le dogmatisme idéologique ambiant qui percolait partout, dans les écoles, au Ministère, dans les universités.

      Aujourd'hui, il n'y a donc pas de programmes systématiques qui vous permette de bien monter vos cours et de disposer de matériel perfectionné, ce qui devrait être le travail du Ministère et de profs libérés de nos écoles. Vous devez donc faire des miracles avec vos « intelligences multiples », là où un programme uniforme, bien réfléchi, séquencé, permettrait pour tous l"atteinte de hauts obectifs parce que la base serait couverte. Par exemple, la nouvelle grammaire pourrait être enseignée et comprise, mais en diminuant au maximum les abstractions et en créant des séquences très simples pour l'acquisition progressives de la complexité de la langue. L'acquisition progressive et séquencée de connaissances permetrait aussi une meilleure vérification et l'objectif ultime d'une meilleure littératie collective serait possible.

    • Marguerite Paradis - Inscrite 16 février 2019 15 h 14

      Merci monsieur Lacoursière, la reclecture c'est important.

  • Nelson Lamoureux - Abonné 16 février 2019 09 h 27

    ID vs enseignement explicite

    Je trouve très intéressante cette chronique et vous en remercie pour sa présence en ces pages.

    J'aimerais savoir si, lorsqu'on parle de méthode d'enseignement explicite, on parle de la même chose que l'instruction directe et si non, quelles en sont les différences?

    Merci.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 février 2019 09 h 36

    La pensée magique du constructivisme

    D’emblée, il faut que l’apprenant maîtrise les concepts de base afin d’apprendre avec n’importe quelle méthode. On revient toujours à l’essentiel, la numératie et la littératie. Ceci dit, il serait plus intéressant de comparer cette méthode, l’ID, avec le constructivisme qui sévit présentement dans les salles de classe.

    La méthode ID met l’emphase sur le contenu de la leçon par l'enseignant et n'encourage pas l'engagement avec les ressources culturelles et le contexte communautaire des élèves comme avec le constructivisme. Gagnant : méthode ID. Les élèves au primaire n’ont à peu près presqu’aucune connaissance et ils commencent à se familiariser avec les concepts de base. En mathématiques, comme avec les langues, les concepts existent depuis la nuit des temps et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. En fait, à la fin du secondaire, les élèves auront appris les mathématiques du temps de Galilée. C’est bien beau de vouloir résoudre des problèmes réels, mais si on n’a pas les outils pour le faire, rien ne se passera.

    La plus grande faiblesse du constructivisme est de considérer l’enseignant comme un facilitateur et non pas comme un maître des connaissances. C’est pour cela que les buts et objectifs pédagogiques sont négociés et non imposés aux élèves. Donner le choix à un enfant de faire quelque chose de facile ou bien quelque chose de difficile, ce sera le trajet de la plus faible résistance cognitive qu’il choisira.

    Le constructivisme favorise l’autoanalyse. C’est beau comme démarche, mais celle-ci ne fonctionne pas. Selon cette méthode, l’apprenant n’a pas besoin d’apprendre les règles ou les concepts, supposément, il les découvrira lui-même en faisant le travail. Pensée magique. Tous les pédagogues vous diront que cette approche ne fonctionne pas pour plus de 90% des élèves dans la salle de classe.

    La seule force du constructivisme, c’est de donner de multiples représentations sur le contenu alors que dans la méthode ID, c’est plus rigide.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 16 février 2019 13 h 32

      Monsieur Dionne,

      Vous semblez avoir une très grande expérience du mileu de l'éducation.
      Je ne suis certainement pas le seul à vous lire dans les commentaires. J'apprécierais de vous lire un jour dans un texte (libre opinion, idées) un résumé de vos expérirences et comment vous en êtes arrivé à un certain credo...

    • Cyril Dionne - Abonné 17 février 2019 08 h 52

      M. Gill, je ne suis qu'un pauvre petit enseignant qui se questionne sur le pourquoi et le comment tout en étant un fervent supporteur de l'école libérée de ses quatre murs à la lumière de la 4e révolution industrielle. Je n’entrevois pas le futur avec le même optimiste que certains en ce qui concerne l’impact grandissant de la technologie dans nos vies. Mais je suis un de ceux qui croient qu’on doit comprendre et enseigner les mécanismes qui régissent les fondements des nouvelles technologies (STIM) et bonjour l’enseignement de la programmation comme 2e langue au primaire. Enfin, devenir des créateurs de technologie et non pas des utilisateurs comme 99,9 % des gens le sont présentement. Il faudrait essayer de comprendre, sinon, demain, il sera trop tard.

      En passant, la maternelle 4 ans est une fausse de bonne idée. Je salue la promesse tenue de M. Legault dans ce dossier mais il semble espérer beaucoup trop de cette initiative qui a été fait ailleurs et n’a pas donné les résultats escomptés (Ontario). Il faut le dire, c’est une garderie de luxe, ni plus, ni moins. Je suis un de ceux qui croient fermement au développement socio-émotif de l’enfant, situation qui s’opère le plus souvent à la maison par la présence d’un des parents, ceci, de la naissance jusqu’à 5 ans. Il ne faut pas déresponsabiliser les parents dans ce dossier.