La grève des ventres

Pilier du film «Capharnaüm», le petit réfugié syrien Zain s’occupe de Yonas, un bébé temporairement abandonné par sa mère. La question de l’enfance maltraitée et qui n’a pas demandé à naître loge au cœur du propos.
Photo: Métropole Films Distribution Pilier du film «Capharnaüm», le petit réfugié syrien Zain s’occupe de Yonas, un bébé temporairement abandonné par sa mère. La question de l’enfance maltraitée et qui n’a pas demandé à naître loge au cœur du propos.

Et si cette sixième extinction exigeait que nous cassions le bail tacite de la reproduction ? C’est violent comme concept, j’en conviens, très postchrétien, néocatastrophiste ou simplement écopessimiste. Les trolls et les agents libres de La Meute me l’ont déjà fait savoir l’automne dernier : refuser d’engendrer ne fait pas partie du contrat socialement acceptable.

Le dernier des tabous de l’écoféminisme se situe dans cette ultime liberté de choix. La question se pose, désormais, non seulement chez les antinatalistes convaincus ou les adeptes de la décroissance, mais aussi bien pour de jeunes étudiants qui participeront à une grève mondiale, le 15 mars prochain, en vue de dénoncer l’inaction politique en matière d’environnement.

Des paléontologues nous informent que la plupart des mammifères et 40 % des insectes auront disparu dans 50 ans. Pourquoi pas nous ? Qu’avons-nous de plus à offrir qu’une abeille, sinon le miel de la poésie et le suc de l’érotisme ? Mettre un être humain sur cette planète vouée à s’autodétruire en quelques décennies — aussi bien dire des nanosecondes à l’échelle du cosmos — est un sujet « chaud » qui génère des passions brûlantes.

Il suffit d’avoir entendu la jeune Suédoise Greta Thunberg, 16 ans, dans ses nombreux discours (dont celui de la COP24), pour savoir que ce sont les jeunes qui débattent de cet enjeu dystopique de la prochaine saison sur Earth Channel. Leurs parents coupables d’inaction résistent et trouvent l’idée jusqu’au-boutiste, avançant souvent l’argument de l’espoir qu’il ne faut pas tuer dans l’oeuf. Et si cet espoir ne suffisait plus à justifier notre peu d’empressement à changer ?

Ce sont des luttes sans gloire. Ce sont des luttes qui effraient. Quoi de plus menaçant en effet pour l’ordre patriarcal que la grève de la reproduction?

Les GINKS (Green Inclination No Kids) et les VHEMT (Mouvement de l’extinction volontaire de l’humanité, en français) prétendent que la planète se portera mieux sans nous et se refusent à perpétuer l’espèce. Leur argumentaire tient compte de notre mode de vie occidental suicidaire et de la limite des ressources disponibles. Fort bien.

En matière de reproduction, c’est ici que le romantisme croise le fer avec la plate lucidité et que les décisions collectives influencent ce qui relevait auparavant de la sphère intime.

Capharnaüm

Dans son magnifique et douloureux film Capharnaüm, Nadine Labaki soulève cette question délicate des enfants qui n’ont pas demandé à naître sous les traits d’un attachant réfugié syrien de 12 ans. Zain accable ses parents négligents et plombés par le dénuement, alors qu’il est accusé de tentative de meurtre devant le juge.

À sa question « Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ? », Zain lui répond : « Pour m’avoir donné la vie ! » Il souhaite également que ceux-ci cessent de se reproduire pour éviter qu’un autre enfant ait à subir les mêmes conditions éprouvantes que les siennes. Après avoir vu Capharnaüm, l’envie d’adopter se fait urgente.

Cette perspective du point de vue de l’enfant est totalement absente du discours nataliste implicite et pourtant névralgique en chaussant des lunettes vertes. Pour la jeune comédienne et auteure Blanche Gionet-Lavigne, 29 ans, cette question est au coeur des préoccupations d’une partie de sa génération. Elle prépare, au sein d’un collectif d’auteurs dans la vingtaine, une pièce de théâtre documentaire pour le printemps au Périscope, à Québec. Entre autres portera sur l’inaction écologique.

Ne pas faire d’enfant ne relève donc ni de l’égoïsme ni de l’individualisme mais de l’altruisme

« Ce n’est pas choquant pour ma génération d’évoquer l’enjeu des enfants, confie Blanche. Les raisons environnementales et le monde dans lequel nous nous projetons y sont pour beaucoup. Personnellement, j’ai toujours pensé que j’en aurais. C’était un besoin. Là, je me pose la question. Au-delà de la magie, de l’aspect miraculeux, si on pense à cet enfant, c’est là que ça bloque. Personne ne parle de l’enjeu central : dans quel monde on les met. Ça choque les gens parce que ça fait peur. »

Le refus de donner la vie est l’aspect de la pièce qui suscite le plus de réactions lorsqu’elle est présentée devant des groupes-témoins. « Même au sein de l’équipe, cela vient chercher les gens. Ça touche à quelque chose de vital. » Et Blanche constate que nous sommes tous plus ou moins climatosceptiques puisque nous perpétuons le déni.

L’ultime tabou

La psychiatre Marie-Ève Cotton a abordé cette question à l’émission de radio Médium large en décembre dernier, au sein d’une chronique sur notre incapacité, en tant qu’humains, à réagir aux changements climatiques. Elle perçoit le tabou ultime caché derrière notre sacralisation et le culte de la maternité. « Ne pas avoir d’enfant est presque toujours perçu comme un geste égoïste, dit-elle. Et comme le discours environnemental privilégie la tangente altruiste dans cette décision, cela crée une dissonance cognitive. Tout l’ordre social et la croissance économique reposent sur le fait que les femmes procréent gratuitement. »

Et la psy souligne que l’on demande sans cesse aux gens qui ne veulent pas d’enfants de justifier ce choix, alors que l’inverse n’est jamais vrai. « On n’a pas le droit de demander à un parent : “Tu n’as pas peur de le regretter ?” Avoir des enfants n’est pas la seule façon de prendre soin des autres. Et présentement, nous avons besoin de gens pour s’occuper de l’humanité. »

Le travail invisible des femmes comme mères, la charge mentale, l’abnégation par amour sont autant de thèmes tenus pour acquis par la société. « Quand les femmes veulent un enfant, font-elles un choix éclairé ? » demande Marie-Ève Cotton, qui soupçonne notre culture d’influencer largement cette option. L’absence de contre-discours démontre la force du tabou et la menace que représente toute idée parallèle.

Blanche Gionet-Lavigne remarque pour sa part que les arguments pleuvent lorsqu’on tente de s’éloigner du cours « naturel » des choses : « On me dit que, si j’ai des enfants, ça va faire plus d’écolos, qu’ils vont penser comme moi. Mais je n’y crois plus. En fait, ce questionnement est plus vaste que moi. L’écologie, ça se passe à l’extérieur et le problème se vit à l’intérieur de nous. »

La dualité est flagrante. Faire un enfant est un passeport quasi assuré pour l’éternité, mais l’avenir n’est plus tout à fait ce qu’il était.

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Une Suédoise nous jette la vérité au visage

Les changements viendront par les jeunes et la révolution aussi. Une figure de proue bien connue désormais, Greta Thunberg, 16 ans, inspire le mouvement de désobéissance civile comme celui du 15 mars prochain. Cette conférence TEDx nous la fait découvrir sous un autre jour. Elle explique son syndrome d’Asperger et son incapacité à mentir et à se mentir. « Je ne parle que quand c’est nécessaire, comme en ce moment ! Je pense que les autistes sont normaux et que le reste des gens sont étranges, en particulier en regard de la crise environnementale. » Elle évoque sa dépression, à 11 ans, lorsqu’elle a réalisé que la planète était en danger et que l’être humain ne semblait pas vouloir changer. Et elle note que le pep-talk n’a pas fonctionné depuis 30 ans : « On a plus besoin d’action que d’espoir. » Greta invite sa génération (et les autres) à ne plus jouer selon les règles du jeu.

Frissonné devant le film Capharnaüm, très dur, très cru, sous la lumière poussiéreuse de Beyrouth. On ne ressort pas de là habité par l’espoir, mais plus lucide face à notre responsabilité de Terrien. À voir impérativement à l’heure où les réfugiés se font de plus en plus nombreux.

 

Ressorti le tableau de l’Environmental Research Letters sur les diverses façons de réduire notre empreinte de carbone. Avoir un enfant de moins arrive en tête de liste, du moins pour les pays occidentaux. L’étude canado-suédoise souligne que l’adolescence est le meilleur moment pour induire une conscience environnementale qui mènera à des gestes.

 

Écouté la chronique de la psychiatre Marie-Ève Cotton sur notre incapacité à envisager les changements climatiques. On s’adresse à notre cerveau analytique plutôt qu’à notre cerveau émotionnel et nous avons un biais en faveur du court terme. En deux parties. Hyper intéressant. Il est question de dénatalité volontaire également.

 

Aimé le collectif Faire partie du monde, des réflexions écoféministes fort intéressantes, dont celle de Valérie Lefebvre-Faucher sur « les priorités cachées » et l’angle souvent ignoré de la reproduction qui est « production » : « Les femmes ne sont pas des ressources. Elles ont toujours été les agentes de la reproduction. Et depuis le temps que les écrivains et les politiciens parlent d’elles comme de terres arables, leur révolte fait peur. » Elle ajoute que le « refus individuel de contribuer à la reproduction humaine devient un mouvement écologiste important ». Un texte fort qui dit tout haut ce qu’on ne peut parfois penser que tout bas.

42 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 15 février 2019 02 h 06

    une mêre devouée a son clan mais faut il encore en avoir la force et le courage

    vous osez dire et nommer ce qui oppose les féministes depuis longtemps , avoir ou pas des enfants , une question pas facile a trancher, certains diront il y a tellement de choses a prendre en compte, certains diront qu'être une femme c'est avoir des enfants , que la solidarité feminine compenserons largement les inconvénients , qu'en fait , que tout ca dépend de la vision que l'on a de la vie,que rien ne vaut la maternité en autant d'en avoir la santé et le courage, en fait il m'est impossible d'en avoir une vision juste car je viens d'une famille de seize enfants , dont la mère était la meilleure personne du monde , une sorte de sainte tout a fait devouée a sa famille

  • Jean Thibaudeau - Abonné 15 février 2019 04 h 25

    Peut-être le questionnement le plus fondamental

    Je ne suis plus à un âge où la pertinence de procréer se pose pour moi. Mais comme je considère que l'extinction de l'humanité (et possiblement de toute forme de vie sur Terre) au cours du prochain siècle ou deux constitue (et de loin!) le scénario le plus vraisemblable, je ne suis nullement surpris ni outré que la génération de ceux pour qui la question est pertinente y réfléchisse sérieusement.

    L'extinction, c'est une chose. Mais elle ne se produira pas lors d'un Grand Jour d'Apocalypse. Les conditions de vie vont se dégrader progressivement (quoique plus rapidement qu'il est prédit même par les scientifiques actuels), et inégalement sur le plan géographique. Si l'on s'imagine que l'on a des problèmes d'immigration présentement, c'est une plaisanterie à côté de ce qui va survenir.

    Beaucoup de souffrances sont à prévoir. Il est justifié que procréer fasse l'objet d'une réflexion éthique personnelle sérieuse.

  • Jacques Pellerin - Abonné 15 février 2019 05 h 56

    Ne pas vouloir d'enfant...c'est ne pas vouloir de futur

    On a toujours eu des problèmes environnementaux, et on a appris a s'en sortir
    ...pourquoi on ne le ferait pas cette fois-ci?

    Et on a toujours eu des problèmes avec les moralisateurs
    ...apres nous avoir assomé au 20e siècle avec la culpabilité bourgeoise pour vanter les mérites du socialisme
    ...ces mêmes personnes se sont recyclés dans l'écologie

    • André Joyal - Inscrit 15 février 2019 10 h 35

      M. Pellerin : «On a toujours eu des problèmes environnementaux, et on a appris a s'en sortir»
      On veut des exemples, car votre affirmation n'a rien de convainquant.

  • Gilbert Talbot - Abonné 15 février 2019 07 h 55

    Que nous dit l'histoire?

    Je me (et vous) demande si une telle grève de la reproduction á déjà eu lieu au cours de l'histoire? Je sais que des femmes grecques ont déjà fait la grève du sexe, pour s'opposer à la guerre, ce qui enlevait le '"suc", comme vous dîtes de l'humanité, mais la grève de la maternité elle enlève tout espoir en l'espèce humaine qu'on voue à la disparition. Moi, je n'en suis pas là, mais ma plus jeune fille, oui.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 février 2019 12 h 24

      Ah! Lysistrata !...si au moins Philosophie et Histoire étaient encore matières à étudier et à débattre au niveau secondaire +.... Cours lettres-sciences, Cours classique, où êtes-vous?
      Je me rappelle aussi du syllogisme... (Aristote) avait la pertinence de nous faire réfléchir, se questionner...
      Comme cela manque aujourd'hui.....étudier, réfléchir, débattre.
      Nous n'en serions pas là à se soumettre aux dictats des hurluberlus de ce Monde d'aujourd'hui.
      Misère...dirait l'autre.

  • Christian Montmarquette - Abonné 15 février 2019 07 h 56

    Sujet controversé même au sein de la gauche

    Personnellement, je suis d'accord que la surpopulation est un sérieux problème, même si on m'a déjà servi plusieurs contre-arguments. Ceci dit, au Québec le taux de natalité et de croissance de la population est relativement stable ou risque de se stabiliser d'ici quelques années dit-on. - Est-ce que l'argument de la dénatalité demeure bon pour le Québec? C'est à voir.

    Cet article du Devoir semble dire que je n'avais peut-être pas complètement tort:

    "L’humanité court à sa perte, préviennent 15,000 scientifiques à travers le monde" - Le Devoir

    La situation s'est détériorée au cours des 25 dernières années

    14 novembre 2017 | Alexandre Shields | Actualités sur l'environnement :

    Extrait: Les quelque 15 000 scientifiques signataires du nouveau manifeste déplorent par ailleurs notre incapacité à « limiter adéquatement » la croissance de la population mondiale. Celle-ci a en effet connu une augmentation de plus de deux milliards de personnes depuis 25 ans, soit près de 35%.

    « Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale, et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétale..

    Source:

    https://www.ledevoir.com/societe/environnement/512875/cop23-hausse-des-emission-de-ges

    .

    • David Cormier - Abonné 15 février 2019 09 h 46

      Je ne crois pas que la dénatalité soit une solution pour les Québécois. Cela dit, si tous les gauchistes de QS pouvait cesser de se reproduire, ça nous ferait le plus grand bien.

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 février 2019 10 h 55

      @ David Cormier,

      Si tous les imbéciles pouvaient cesser de se reproduire, c'est ça qui nous ferait le plus grand bien.

      Ceci dit, c'est exactement le contraire que j'entends généralement dans la gauche.

      Soit, que la première cause du désastre écologique se nomme "capitalisme" avec ses abus de la nature et sa surconsommation.

    • Serge Lamarche - Abonné 15 février 2019 14 h 49

      Les gauchistes sont moins problèmes que les anglais, non?

    • Gilbert Turp - Abonné 16 février 2019 09 h 58

      Monsieur Montmarquette, je suis d'accord avec vous (ça m'arrive régulièrement quand le sujet que vous abordez n'est pas propice à la partisanerie).
      Oui, la fuite en avant de l'économie de croissance et de consommation illimitées est en train de tout saccager. Et si on est dix milliards à consommer, la terre ne fournira pas, tout simplement. En plus, si on veut tous des autos, les sols agricoles et les forêts qui nous restent vont devenir des parkings...
      Mais au-delà de l'économie, je crois que la démographie est en soi un vrai tabou car il nous force à dire froidement ce qui fait mal au cœur : le problème de surpopulation ne se situe pas au Québec, mais dans des pays et sociétés où les humains ont des conditions de vie lamentables et des traditions qui enlèvent aux femmes tout moyen de réguler les naissances.
      Dès lors, on n'ose pas se demander qui doit cesser de faire des enfants au nom de l'avenir de l'humanité. Car poser la question ici, dans une société riche (bien qu'inégalitaire) est presque odieux, puisque la réponse pointe vers des pays pauvres (et encore plus inégalitaires).