L’urgence des oubliés

Le discours sur l’état de l’Union a donné le ton : si l’année électorale s’ouvrira dans moins d’une année avec les caucus de l’Iowa (le 3 février 2020), la campagne, elle, est déjà amorcée.

Debout face à un Congrès bichrome, démanché, fissuré, le président Trump a tracé à grands traits l’urgence, moteur de sa présidence et mantra de sa campagne de réélection. Une urgence qu’il n’invoque pas juridiquement pour l’instant, mais dont il veut que tous — son parti, sa base, éventuellement l’électorat — prennent conscience.

Le président a donc réitéré les dangers pressants qui planent sur le pays. L’urgence de remédier à la crise migratoire, le long de cette « très dangereuse frontière méridionale », et celle de contrer le danger que représente le mouvement pro-choix, éviscérateur et « exécuteur d’enfants presque nés » ; l’urgence de mettre un terme aux enquêtes parlementaires qui n’ont d’équivalent que les guerres inutiles ; ou encore celle de faire barrage au socialisme, en embuscade, couteau entre les dents, prêt à gober le pays.

Des urgences, il y en a. Au nombre de celles-ci : les changements climatiques. Le National Climate Assessment, impliquant 13 agences et 300 experts, dont le plus récent rapport a été publié en novembre dernier, prévoit une contraction du PIB de l’ordre de 10 % d’ici la fin du siècle. Il y a aussi la progression du populisme et le déclin de la démocratie libérale : Freedom House documente dans son rapport 2019 le déclin constant des libertés publiques à travers le monde au cours des 15 dernières années, et notamment la crise de confiance qui frappe les « démocraties consolidées ».

Mais aucune urgence ne s’apparente à celles décrites par le président. Car d’urgence migratoire il n’y a pas. La gouverneure du Nouveau-Mexique, Michelle Lujan Grisham, a ordonné le retrait de la garde nationale à la frontière de son État, arguant d’une dépense extravagante sans fondement. Le shérif Wiles, à El Paso, au Texas, a expliqué que sa ville était déjà parmi les plus sécuritaires bien avant que le mur ait été construit. Puis il y a le maire de Nogales, en Arizona, qui cherche encore à comprendre pourquoi des rasoirs barbelés ont été déployés du côté américain du mur, si bas que des enfants pourraient s’y blesser.

La loi qu’a mentionnée le président concernant les avortements au dernier trimestre est loin d’être une offensive pro-choix, les législateurs de l’État de New York anticipant en fait l’annulation, à terme, de l’arrêt Roe c. Wade. De dangers liés aux guerres, il n’y a que celui d’en déclencher une par erreur, et celui lié au fait de se retirer des guerres qui ont été amorcées en laissant derrière dévastations et rancoeurs. Quant au socialisme… le rapport produit en octobre dernier par le White House Council of Economic Advisers sur les « coûts d’opportunité » du socialisme associe du même souffle la Chine maoïste, Cuba, l’URSS, le système d’assurance maladie universelle et un système universitaire à faible coût.

Pourtant, de vraies urgences, il y en a. Et ce sont les oubliés de la société américaine qui paient le prix de ces priorités qui n’en sont pas pour le gouvernement.

Abandonnée, l’île de Porto Rico : 1,4 million de citoyens américains vont perdre l’aide alimentaire du programme Nutrition Assistance for Puerto Rico (NAP) dont ils bénéficient depuis qu’un ouragan a ravagé le territoire parce que le gouvernement a estimé que tout financement additionnel était « excessif et non indispensable ». Dans le même temps, la Maison-Blanche envisage de rediriger des fonds alloués pour la reconstruction du territoire caribéen vers l’érection du mur frontalier.

Négligées, les familles vulnérables : le Consumer Financial Protection Bureau a annoncé qu’il va émousser les réglementations de la pratique des prêteurs sur salaire : ce sont 12 millions d’Américains, parmi lesquels les minorités sont surreprésentées, qui pourraient être exposés à des pratiques usuraires et à des taux à trois chiffres.

Oubliés, les enfants séparés de leurs parents à la frontière : comme l’écrivait le mois dernier le vérificateur du département de la Santé et des Services sociaux dans son rapport, même si le bureau de réinsertion des réfugiés doit (par décision de la cour) identifier les enfants séparés et perdus dans le système — ils en ont jusqu’ici repéré 2737 —, on ne connaîtra sans doute jamais leur nombre exact.

Délaissés, les travailleurs frappés de plein fouet par la politique de tarifs douaniers, qui perdent du même coup salaires et assurance maladie, les femmes qui doivent rester à la maison parce que le coût des garderies est astronomique et les personnes âgées qui doivent choisir entre leur nourriture et leurs médicaments.

L’état de l’Union est fort. Mais pas pour tout le monde.


Une version précédente de cette chronique n'affichait pas les deux dernières phrases de celle-ci. La chronique se conclut par : « L’état de l’Union est fort. Mais pas pour tout le monde. » Nos excuses.

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12 commentaires
  • Nicole Gauthier - Abonnée 9 février 2019 05 h 54

    excellente synthése

    C'est pour ce genre d'articles que je suis abonnée au Devoir depuis tant d'années. Je souhaiterais en trouver davantage et lire madame Vallet plus souvent

    Nicole Gauthier

    • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2019 12 h 03

      Disons poliment que je n’ai pas la même vision que vous Mme Gauthier sur les écrits de Mme Vallet.

      Bon. Cela dit, la Trump « hater » en chef nous donne son discours du haut de sa tour d’ivoire. Dire que c’est du réchauffé pour notre gauche plurielle qui n’a jamais accepté le vote démocratique du mois de novembre 2016 est superflu.

      Le réchauffement climatique sans l’apport de la Chine et de l’Inde (50% de la production des GES mondiaux) est un combat perdu d’avance.

      Avec plus de 15 millions d’illégaux aux USA, presque la moitié de la population du Canada, dire qu’il n’y pas urgence dans la demeure, il faut vraiment être déconnectée de la réalité. Les murs et les clôtures font les meilleurs voisins.

      En passant, Porto Rico ne vote pas et donc aucun politicien ne leur porte attention. Ils ont eu le choix de joindre les États-Unis et devenir des citoyens à part entière mais ils ont opté pour demeurer indépendant.

      Citant des statistiques comme les 12 millions d’Américains qui pourraient, et on dit pourraient, faire les frais d’usuriers masque le fait que depuis deux ans, les salaires des travailleurs ordinaires ont augmenté en tenant compte de l’inflation. Du jamais vu depuis 50 ans.

      Les enfants séparés de leurs parents à la frontière sont souvent des enfants amenés par des gens qui ne sont mêmes pas leurs parents. C’est un phénomène que même Barack Obama, le « déportateur » en chef, avait compris puisque lui aussi était coupable de cette même pratique. Mais c’est toujours plus pire avec Trump.

      Les tarifs douaniers, en plus de remplir les coffres du trésor américain, protège les travailleurs contre cette compétition injuste des pays comme la Chine. Avec un déficit commercial de plus de 382 milliards (2018) avec la dictature chinoise, on n’a pas besoin de la tête à Papineau pour comprendre que ce sont les travailleurs américains qui en font les frais.

      Le seul hic dans tout cela, c’est la revisite de la décision de Roe vs Wade.

    • André Joyal - Inscrit 9 février 2019 22 h 04

      Mme Gauthier : il ne s'agit que d'un résumé. Bien sûr si vous n'avez pas suivi le discours en direct ni lu sur les commentaires, je comprends que cette chronique vous a appris quelque chose. Mais, Le Devoir doit servir à davantage ce à quoi dans le passé Mme Vallet nous a habitués.

    • Hélène Paulette - Abonnée 9 février 2019 23 h 56

      N'en jetez plus, monsieur Dionne, nous avons déjà accès aux "fake news" directement de votre cher Trump lui-même... Il faudrait soumettre votre commentaire en entier à "Snopes.com" car j'ai rarement lu un tel ramassis de contre-vérités et d'approximations dans un seul et même commentaire!

    • Cyril Dionne - Abonné 10 février 2019 12 h 56

      Chère Mme Paulette,

      Contrairement à tous nos islamo-gauchistes de Québec solidaire, j’ai vécu aux États-Unis avec le monde ordinaire, des démocrates enregistrés, et non pas dans une bulle à l’abrie des intempéries socioéconomiques. Cela dit, auriez-vous l’obligeance de me dire où j’ai errai dans ce commentaire? Vous savez, les « fake news » proviennent autant de cette gauche plurielle déconnectée que de la droite.

      J’imagine aussi que vous êtes un grand supporteur de Nicolás Maduro, celui qui comme son précédant, Hugo Chávez, a plongé les Vénézuéliens dans une misère terrible où 90% de la population vit dans une pauvreté extrême. Les Vénézuéliens crèvent littéralement de faim alors que les Chinois et les Russes exploitent leur pétrole à rabais. Et ce Maduro a été élu suite à une élection frauduleuse.

      Et qu’a fait Québec solidaire? Ils ont dit qu’ils n’interviennent pas dans les enjeux relevant de la politique externe des autres pays. Franchement, ils ont, et ceci à 12 reprises, intervenus à l’Assemblée nationale en demandant des actions concrètes pour intervenir dans les politiques des autres pays. C’est ce qu’on appelle parler des deux côtés de la bouche en même temps.

      Même, il y en a qui voudrait qu’on intervienne en Israël parce que les méchants Juifs maltraitent les pauvres Palestiniens qui dansaient de joie dans la rue lorsque les tours du World Trade Center tombaient un certain septembre 11 2001. Tout le monde est surpris lorsque ceux-ci ont le réflexe d’autoprotection après avoir subi l’Holocauste de plein fouet. Misère.

    • Hélène Paulette - Abonnée 10 février 2019 22 h 10

      Monsieur Dionne, je vous ai répondu point par point avec des faits vérifiés, mais mon commentaire a été refusé "ne respectant pas un ou plusieurs éléments" de la politique du Devoir... Je suppose que traiter les gens d'islamo-gauchiste est plus conforme que les faits historiques!

    • Hélène Paulette - Abonnée 10 février 2019 22 h 44

      Prise deux:Monsieur Dionne,
      1,-La Chine et l'Inde émettent, per capita,dix fois moins de GES que les USA ou le Canada et ces pays en font beaucoup plus que nous pour les éliminer. Je vous accorde qu'ils n'ont pas le choix...
      2..-Comparez les 15 millions d'illégaux à la population du Canada est une tactique trompeuse, surtout quand on sait qu'ils sont un apport à l'économie avec leurs bas salaires. Je vous rappelle que Reagan, avec sa loi sur l'immigration a dû faire face aux fermiers mécontents du Sud-Ouest...Demandez à monsieur Trump qui en tire avantage dans ses entreprises depuis longtemps.
      3..-En passant Porto Rico a été envahie par les USA (pour leur plus grand bien j'imagine)...
      4..-Vos statistiques, basées sur un article de monsieur Desrosiers qui mentionne que les salaires sont "à peine" au-dessus de l'inflation, ne précisent pas toutefois combien de travailleurs cumulent des emplois à temps partiel ni ne tient compte des prestataires du "wellfare". En passant, si le taux d'inflation demeure stable, c'est bien grâce aux illégaux qui travaillent à bas prix...
      5..-Je ne suis pas une "fan" d'Obama et je sais qu'il a expulsé nombre d'illégaux, selon une politique de Clinton, dont je suis encore moins "fan" mais il n'a pas criminalisé l'immigration illégale comme l'a fait Trump. Aussi les familles ont été séparées uniquement dans les cas d'incarcération des parents, alors que dans le cas qui nous occupe, tous sont incarcérés.
      6..-Si les coffres de l'État se remplissent, pourquoi le déficit budgétaire a-t-il bondi de 48% en
      novembre? Pourquoi les tarifs douaniers nuisent-ils aux producteurs américains et favorisent-ils le Canada?
      En ce qui concerne Maduro, vous avez tout faux! Je vous rappelle que Chavez a pris le pouvoir au moment où le pays était au bord de la faillite à cause de la corruption...

  • Raymond Chalifoux - Abonné 9 février 2019 07 h 47

    Qu'on en rajoute!

    Il manque à votre liste des totalement abandonnés, le réseau publique d'éducation. Et considérant le profil de Betsy DeVos, m'est avis que c'est pas sous les Républicains que ça risque de s'améliorer...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 10 février 2019 05 h 34

    «(…) notre gauche plurielle qui n’a jamais accepté le vote démocratique du mois de novembre 2016» (Cyril Dionne)

    Bien au contraire! La «gauche plurielle» (sic) l'a accepté ce vote démocratique qui a accordé plus de voix à la Clinton, puisque cette «gauche plurielle» conspue «Humpty Dumpty» qui a obtenu moins de votes populaires.

    Allez-vous souvent aux USA? De mon côté, la première chambre que j'ai louée à NYC, dans le Bronx, me coûtait deux dollars et vingt-cinq sous (2, 25¢) la nuitée. La perspective y était sans nul doute meilleure qu'au sommet de la «TrompeToweur».

    Pour le reste, ce sont les États qui fixent le salaire minimum, sauf pour ceux qui travaillent sous juridiction fédérale dont le salaire horaire minimum est d'environ 7, 25$. Par exemple en Floride, le salaire minimum en 2018 était de 8, 25$/h. Par contre, les travailleurs à pourboire gagnent 5, 25$/h, les étudiants 7, 00$/h, tandis que tous ceux qui ont moins de 20 ans gagnent 4, 25$/h durant les trois premiers mois de leur emploi (https://www.minimum-wage.org/florida).

    Le loyer moyen d'un studio est de 1223$/mois et de 1600$/mois pour un logement avec deux chambres à coucher. Pas étonnant que beaucoup de travailleurs en Floride vivent dans leur automobile (myapartmentmap.com).

    La moyenne du prix des maisons est de 200 000$. Mais, le prix moyen varie d'une région à l'autre: il est de 409 000$ dans le comté de Monroe tandis que dans celui de Hardee il est de 50 000$ (zillow.com). Le prix moyen de l'électricité est de 130$/mois, celui du gaz est de 25$/1000 pieds cube (U.S. Energy Information Administration).

    L'épicerie de base pour un adulte sans enfant coûte minimalement par mois 271$ (Economic Policy Institute). Le prix des consultations médicales varie de 96$ (Miami) à 136$ (Jacksonville). L'assurance-santé coûte par mois et par personne entre 249$ et 487$ (National Conference of State Legislatures). Le prix moyen de l'essence est de 2$ le gallon américain (120 oz) (gasbuddy.com). La passe mensuelle d'autobus à Miami-Dade County est de 112, 50$, à Jacksonville et à Orlando elle est de 50$.

    • Cyril Dionne - Abonné 10 février 2019 13 h 18

      Cher M. Lacoste,

      J’ai vécu en Californie, au Colorado et au Minnesota et donc, vous n’avez pas à me dire ou rappeler la moyenne des prix des maisons, le coût d’un loyer, de l'assurance santé ou bien de l’épicerie. Je n’ai pas fait le touriste au pays de Donald Trump. J’ai vécu avec le monde ordinaire d’allégeance démocrate et non pas dans une bulle. En passant, avec l'assurance santé, vous pouvez voir un médecin le jour même sans attendre.

      Cela dit, vous ne connaissez pas la constitution américaine et leur système d’élections. C’est le collège électoral qui décide du gagnant de la présidentielle, pas le vote populaire et ceci, depuis les premiers jours de la république américaine. Cela, tous les Américains le savent. Et non, la gauche déconnectée, qui ne va nulle part aux États-Unis, n'a jamais acceptée le verdict démocratique du mois de novembre 2016. Et dire qu’ils en ont encore pour un autre 6 ans avec le « Donald ». « Priceless! ».

    • Hélène Paulette - Abonnée 10 février 2019 18 h 00

      Monsieur Dionne, vous qui connaissez bien le système électoral américain, parlez nous de la loi électorale qui diffère d'un état à l'autre, des dispositions de certains états qui empêchent systématiquement les noirs de voter et du "gerrymandering" qui permet aux gouverneurs de découper les circonscriptions à leur guise? Je ne mentionnerai pas la campagne et les accusations mensongères de Trump. À ce que je sache, Hillary Clinton n'a pas été trouvée coupable et personne dans son entourage n'a été jusqu'içi incarcéré.

  • Louise Collette - Abonnée 10 février 2019 09 h 29

    Merci

    Madame de ce magnifique article.

    Il est vrai que je ne suis pas objective, je suis une grande fan de Madame Élisabeth Vallet.
    Louise Collette