Mal aux dents, mal à l’âme

Aucun doute, la journée de sensibilisation à la santé mentale Bell cause pour la cause, mercredi dernier, a connu cette année encore un succès retentissant. Plus de 7 millions de dollars en dons amassés à travers le Canada, des centaines d’organismes épaulés, des millions de personnes rejointes, un succès de communication incontestable.

Chacun a joué son rôle, mis sa tribune à contribution, partagé un témoignage. On s’est même questionné, comme il est désormais d’usage de le faire, sur la place de la philanthropie dans le financement des services en santé mentale, concluant cependant qu’il n’est pas très poli de forcer un regard politique sur le geste gracieux d’un mécène, qu’après tout, l’objectif était ici de lever un tabou et qu’à ce chapitre, la campagne atteignait son objectif. On a remis un chèque de 300 000 $ aux organismes de soutien à l’itinérance — milieu où les besoins sont criants, pour des raisons évidentes.

Rien à redire. Merci et à l’année prochaine ! Rideau.

Le hasard a voulu que la Semaine de prévention du suicide tombe cette année juste après la campagne Bell. Un synchronisme bien utile, alors qu’il y a encore bien du travail à faire pour débusquer les préjugés en matière de maladie mentale. S’il est vrai qu’un tabou subsiste, il me semble qu’il concerne désormais moins les pathologies elles-mêmes que notre négligence à réellement épauler ceux qui en souffrent. Voilà ce qu’on n’ose pas nommer lorsque défile la fanfare de sensibilisation : non seulement les gens souffrent, mais il est faux de prétendre qu’on leur offre les outils adéquats pour s’en sortir.

Les chiffres esquissent une tendance claire : le mal-être s’étend. L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) indique par exemple que l’anxiété et la dépression sont plus fréquentes qu’avant chez les adolescents, et que près du tiers des élèves du secondaire éprouvent une détresse psychologique dite élevée. On parle aussi de plus en plus du vague à l’âme générationnel des millénariaux, qui sont plus anxieux, déprimés et épuisés que les générations précédentes, soumis qu’ils sont à la pression de performer, dans toutes les sphères de leur vie. Une pression accentuée par les dynamiques économiques qui cultivent la précarité chez ceux qui doivent encore faire leur place dans le monde. Et ce, même si un article publié cette semaine dans ces pages soutenait que ce sont des dispositions culturelles et morales qui font que les millénariaux « peinent à se comporter en adultes », passant bien vite sur leur santé mentale et ses déterminants sociaux.

Le lien entre la santé mentale et le statut socio-économique est d’ailleurs incontournable. Cette semaine, l’Institut national de santé publique (INSPQ) dévoilait des données sur le suicide, démontrant que les taux sont nettement plus élevés dans les milieux défavorisés. Pourquoi ? Car la détresse psychologique est plus intense lorsqu’on se trouve déjà dans une situation précaire, m’a expliqué Solène Tanguay, directrice générale adjointe de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS). « Perdre un emploi quand tu es déjà au bout de tes ressources, c’est plus dur à encaisser. Ensuite, l’accès aux ressources est lui aussi plus difficile. Les programmes de soutien privés sont inaccessibles. On risque plus d’échouer sur une liste d’attente. » Et si certains services gratuits existent, encore faut-il les connaître.

C’est vrai pour la prévention du suicide comme pour l’ensemble des ressources en santé mentale. Et ce n’est pas seulement tout en bas de l’échelle de revenus que les besoins s’intensifient. La tendance semble généralisée au moment où, précisément, les ressources offertes ont été fragilisées par plusieurs années de compressions et de désorganisation planifiée, en santé et dans les services sociaux.

Je ne compte plus les fois où j’ai eu, avec des amis, des connaissances, voire des collègues, cet échange absurde et triste : Ça va pas ? Un psy ? Mais non. J’ai un loyer à payer. Je ne suis pas en crise, ça peut attendre, ou en tout cas, ça va devoir attendre. « J’ai plus mal aux dents qu’à l’âme », m’a dit récemment une personne près de moi, tenaillée la nuit par des crises d’anxiété, mais forcée de choisir entre les honoraires du dentiste et ceux du psychologue.

C’est un cocktail toxique : lorsqu’on détricote le tissu social et que les conditions de vie et d’emploi des gens sont de moins en moins certaines, cela pèse lourd sur le moral, et il ne reste plus grand-chose pour retenir ceux qui sombrent.

On parle plus facilement de maladie mentale avec empathie, et tant mieux. Mais qui, lors des grandes vagues de sensibilisation, lève le ton pour parler aussi de responsabilité ? On ne peut pas discuter de santé mentale sans la placer dans son contexte social, économique et politique. Il vient un moment où les élans de sollicitude ne suffisent plus s’ils ne font que montrer une blessure qu’on néglige de soigner.

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