Bruxelles contre l’Europe

Faut-il y voir un nouvel exemple du déclin de l’Europe ? Mercredi, la commissaire à la Concurrence, Margrethe Vestager, a annoncé qu’elle imposerait son veto à la fusion des entreprises Alstom et Siemens. Selon Bruxelles, la fusion des géants français et allemand du chemin de fer, pourtant souhaitée par les deux pays, enfreint les règles de la concurrence européenne. C’est ainsi que Bruxelles vient d’immoler sur l’autel du sacro-saint marché libre la possibilité de créer un géant européen du chemin de fer, et cela, alors même que le mastodonte chinois CRRC est déjà numéro un mondial.

Pourtant, faites le test. Demandez à n’importe qui de nommer la plus grande réalisation de l’Europe depuis 50 ans et il y a fort à parier que surgira le nom d’Airbus. Mais ce qui était possible dans l’Europe de de Gaulle et de Willy Brandt pour contrer l’Américain Boeing ne l’est plus aujourd’hui. Avec pour résultat que l’Europe ne compte pratiquement aucun géant dans des domaines aussi importants que le nucléaire, la téléphonie, l’Internet et le numérique.


 

De là à conclure qu’en passant du Marché commun à la monnaie unique, le continent a fabriqué son propre déclin, il n’y a qu’un pas. C’est la thèse que défend brillamment le livre de l’économiste Ashoka Mody intitulé Eurotragedy (Oxford University Press). Ancien du FMI et de la Banque mondiale, Mody ne flirte ni avec le Rassemblement national, en France, ni avec Syriza, en Grèce. Son livre a d’ailleurs remporté le prestigieux prix du Livre économique de l’année décerné par l’Association des éditeurs américains.

Dans ces 600 pages, l’économiste de Princeton raconte une tragédie qui, depuis vingt ans, mène l’Europe de déboires en déboires. Selon lui, non seulement la monnaie unique fut une erreur magistrale, mais depuis, l’Europe s’est enfermée dans une véritable « bulle cognitive » qui ne fait qu’aggraver son erreur et la rend sourde à ce que disent les peuples et la réalité économique.

Les esprits les plus éclairés avaient pourtant tiré la sonnette d’alarme. Trente ans avant la crise grecque, Nicholas Kaldor, de l’Université de Cambridge, avait mis en garde les Européens contre un projet qui, en obligeant les pays les plus riches à soutenir les plus pauvres, diviserait profondément les vieilles nations européennes. Car il a toujours été clair que jamais l’Allemagne n’accepterait la moindre forme de péréquation, une condition pourtant indissociable de toute union monétaire.

Bien avant la monnaie unique, le « serpent monétaire européen » et le Mécanisme européen des taux de change avaient montré l’impossibilité d’imposer une discipline monétaire commune à des pays aussi différents, explique Mody. Mais l’idéologie ne s’embarrasse ni du réel ni des peuples et de leur histoire. Les résultats ne se feront pas attendre. Sitôt les taux de change devenus fixes, la France verra ses excédents commerciaux fondre au soleil. Avec le recul, on voit que Paris a été pris à son propre jeu, dit Mody, lui qui croyait harnacher ainsi l’étalon allemand. Non seulement l’économie allemande a-t-elle continué à dominer l’Europe, mais l’euro permet aujourd’hui à Berlin de dicter ses réformes économiques à la France.

Parodiant Aristote, l’économiste se demande comment « des hommes et des femmes éminemment bons et justes » ont pu déclencher une telle tragédie « non par vice et dépravation », mais par « erreur et faiblesse ». Selon lui, l’euro fut d’abord et avant tout un choix idéologique défiant toutes les lois de l’économie et de la géopolitique. Dans un monde de taux flottants, les pays européens se privaient de cette souveraineté monétaire qui agit comme un « pare-chocs ». Les dévaluations permettent aux plus faibles de reprendre leur souffle, contrairement à ce que croyaient Pompidou et Giscard d’Estaing, qui y voyaient un objet de honte.


 

En entrevue sur le site Atlantico, l’économiste note que les électeurs qui avaient voté en France contre le traité de Maastricht (1992) ressemblent étrangement à ces gilets jaunes qui ont récemment occupé les ronds-points. C’est de cette époque que date, dit-il, le début de la rébellion d’une partie de la population contre l’Europe. « Au lieu d’entendre la voix du peuple et de colmater la fracture, les responsables européens ont décidé de l’ignorer. »

Ashoka Mody n’est pas antieuropéen. Au contraire, il rêve même d’une « nouvelle république des lettres » fondée sur la diversité des peuples européens. Selon lui, l’idéologie du « toujours plus d’Europe » est en train de déconstruire l’extraordinaire réussite économique qui avait caractérisé le Marché commun. Le refus de fusionner Alstom et Siemens en fournit aujourd’hui la preuve par l’absurde. Même le « couple franco-allemand » s’en trouve ébranlé.

Soit Bruxelles accepte de redonner leur souveraineté aux États membres, dit l’économiste, soit l’euro continuera à agir comme « une force de décélération économique ». Dans ce cas, l’optimisme n’est guère de mise. Chaque nouvelle crise « surviendra dans un contexte de vulnérabilité financière et économique encore plus grand ». Or, la prochaine pourrait bien « déchirer durablement le délicat tissu européen ».

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10 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 8 février 2019 03 h 31

    L'Europe pour qui ?

    L'Europe n'est-elle pas devenue l'otage des riches et un vassal des États-Unis ? Exemple : comment se fait-il qu'en plein milieu de l'Europe, après cinquante ans, on ait toujours un paradis fiscal qui s'appelle le Luxembourg ? Autre exemple : pendant que les riches États européens reprochaient ses déficits à la Grèce, ce pays était le premier acheteur d'armes en Europe ? Et qui les lui vendait ? L'Allemagne, la France, les États-Unis...

  • Michel Lebel - Abonné 8 février 2019 04 h 30

    Un grand défi

    Rome ne s'est pas construit en un jour. Mais la construction politique et économique européenne devra se faire plus lentement, plus à l'écoute des peuples. Mais l'Histoire est longue et rarement linéaire. Aux hommes et femmes politiques de la vieille Europe de prendre leur responsabilité. Une responsabilité pour l'avenir d'un meilleur monde. Un grand défi; j'ai confiance que les Européens pourront le relever.

    M.L.

  • Denis Paquette - Abonné 8 février 2019 07 h 13

    l'approche prévilégié n'est il pas le chacun pour soit , n'est ce pas ce que nous rappelle les chemises jaunes, est-ce que ca ne remplace pas le mur de Trump

    ho, vous vous permettez d'évaluer des peuples qui ont toujours ont étés envieux les uns envers les autres, comment alors faire vivre ensemble ces gens , mon opinion c"est qu'il y a des rêves qui ne sont pas raisonnables et ne durent qu'un temps,le Brexit n'en est -il pas la preuve, les insulaires anglais n'en ont ils pas toujours faits a leurs convenances , un marché partagé est il possible entre les humains permettez moi d'en douter, le chacun pour soit n'est il pas toujours l''approche prévilégiée et ce depuis toujours

  • Françoise Labelle - Abonnée 8 février 2019 07 h 24

    La motié de la France serait jaune?

    M.Mody veut donc le bien de la zone euro dont l’objectif était d’éviter des conflits économiques en Europe.

    Les résultats du vote français sur Maastricht (1992), plus précisément sur la monnaie commune, ont donné 51% pour et 49% contre. On parle de la convergence (et de la méfiance) gilets jaunes et CGT (Confédération générale du travail). Or la gauche était favorable à Maastricht. Trump considérait les jaunes comme des fans. M.Mody s'avance beaucoup.
    Quelles sont les opinions de M.Mody sur un problème économique de base: la redistribution des richesses? J'ai l'impression que c'est la motivation concrète à la source des gilets jaunes plutôt que la question un peu théorique des bienfaits d'une monnaie commune. La France aurait voté contre Maastricht que le problème de la concentration inexorable des richesses aurait été aussi aigu.

    Vous citez la Chine en exemple. Une des rares causes valides de Trump est celle sur le non-respect chinois des règles du commerce international, vue partagée par l'ensemble de l'Organisation mondiale du commerce. En 2004, Alstom et Siemens jubilaient après la signature de contrats en Chine. Avec le transfert des technologies, pratique dénoncée par l'OMC, la chinoise CRRC a pu croître rapidement. Peut-être devrait-on pratiquer le «transfert de techno», un euphémisme.

    Quant aux conglomérats gigantesques, je vous suggère la lecture de Crashed 2018 de l'historien de l'économie Adam Tooze pour un rappel du «Too big to fail». M.Tooze pense qu'on vit toujours sous cette onde de choc.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 8 février 2019 10 h 55

    Le centre du monde

    Grâce à son économie triomphante, sa formidable classe moyenne qui ne cesse de s'accroître, ses projets d'étendre aon idéologie aux autres pays de l'Asie, la Chine sort déjà victorieuse face aux économies capitalistes et à leurs habitants, dont une frange de la société est perpétuellement ignorée, la plus pauvre. Il y a 500 ans, le centre du monde était l'Europe qui s'est répandue aux USA. Il est normal que le centre du monde change. Combien de civilisations ont précédé la nôtre ? Pourquoi refuser à la Chine de jouer ce rôle de figure de proue ?