Vigilance et clarté

Porter les cheveux longs pour toutes les femmes rasées et tuées dans les camps de concentration. Souffrir de l’holocauste des animaux. Et ne pas s’empêcher de dénoncer l’hypocrisie et la propension au mal de l’espèce la plus cruelle : la nôtre. La plus cruelle parce que la seule capable de tuer gratuitement et par plaisir.

Trois temps, un seul mouvement : plonger au cœur de l’obscurité pour redonner à la vie ce que notre espèce lui a injustement enlevé, c’est-à-dire le sens, la nécessité et la beauté. Si l’animal nous échappe précisément parce qu’il est autre et qu’en plus nous avons cette fâcheuse tendance à vouloir assujettir l’inconnu pour le dominer, c’est précisément à l’ombre des modes d’être qui nous échappent que nous avons la possibilité de grandir en humanité.

Tel est le pari du dernier livre de Claire Varin, Animalis (Leméac). Si « les animaux incarnent ce qu’il y a de plus sauvagement naturel et beau en nous, et qui fait peur », il faut les aimer « précisément parce qu’ils ne savent pas mentir ni être intentionnellement cruels ». L’intuition est de taille : il y a en nous des paysages authentiques, beaux et sauvages, que notre cruauté, notamment celle que nous faisons subir aux animaux, nous empêche de voir. Mais comment la voir, la beauté du monde et la nôtre, si nous carburons à la violence et à la cruauté ?

Au commencement, il y a toujours une rencontre bouleversante qui vient renverser l’ordre établi, comme dans le mythe. Pour l’écrivaine et essayiste lavaloise, ça sera le Brésil et l’intrusion dans un terreiro, centre de pratique du vaudou afro-brésilien où, lors d’une cérémonie qu’elle range parmi ses « expériences anthropologiques », sans doute pour se déculpabiliser, elle assistera au massacre des animaux sacrifiés.

Elle n’oubliera pas de sitôt la tête et le cou cassé d’une poule, ni le regard docile d’une chèvre qu’on égoutte de son sang. Puis viendra la rencontre littéraire avec la grande écrivaine brésilienne Clarise Lispector, à qui Claire Varin vouera un véritable culte, pour qui elle apprendra le portugais pour mieux la lire, en plus de devenir fin connaisseur de son œuvre, mais aussi de ses élans mystiques qui la mettront sur la piste de l’idée panthéiste selon laquelle tout est dans le tout.

Tout est dans le tout, oui, y compris notre cruauté, qu’il faut pourtant bien regarder en face pour mieux la dénoncer. En Asie, des chiens sont électrocutés, suspendus vivants et battus parce qu’un taux d’adrénaline élevé rendrait la viande plus succulente. En Occident, des porcelets sont castrés sans anesthésie, des poussins mâles sont passés vivants dans la broyeuse, des lapins sont écorchés, des vaches sont criblées de balles, des oies sont plumées vivantes, sans oublier le carnage des dauphins au Japon, qu’on fait passer pour du thon dans des assiettes de sushi au Royaume-Uni…

Le cœur se soulève et crève à la lecture d’Animalis, peut-être justement parce qu’on comprend, dès les premières pages, que tout est dans le tout et que notre espèce n’est aucunement en face, mais plutôt dans le monde. Est dans le monde aussi la grande dialectique contradictoire de la vie elle-même : « que l’approche de quoi que ce soit s’effectue progressivement et péniblement, et passe même par le contraire de ce dont on va s’approcher ».

Après tant de carnages et de mal gratuit, où est la beauté du monde et de notre part de mystère promise au début du livre ? Précisément dans ce premier constat indispensable et incontournable de notre cruauté. La lumière entre là où il y a une craque, disait Leonard Cohen, mais aussi Jacques Lusseyran, que Claire Varin lit avec assiduité, notamment pour se servir de ses écrits comme de remparts contre les peurs qui obscurcissent le monde.

Lui qui a connu la cécité à huit ans mais aussi les camps de concentration parlera de cette lumière interne seule capable d’éclairer son obscurité et celle du monde. Mais elle se dévoile seulement lorsque notre vigilance est intensifiée, vigilance face à la souffrance des êtres, de tous les êtres vivants, pour entendre ensuite la poétique du monde, celle qui murmure que les choses et les êtres jettent, sans faire de bruits, leurs poids dans notre direction pour aller vers une perception unique.

Rares sont les livres qui creusent aussi profondément et sans complaisance notre besoin d’injecter du sens dans le monde et qui nous apprennent comment aimer l’obscurité et notre part animale. « Clairvoyante à l’ombre de la contradiction, j’accueille aussi, aux jours ensoleillés, la lumière dans les feuilles des arbres, que je regarde en contre-plongée. »

Malgré la laideur du monde, Claire Varin travaille à éclaircir plutôt qu’à noircir, faculté sans doute héritée de son père, Roger Varin, éclaireur lui aussi à une époque révolue et à qui l’écrivaine avait consacré un livre, Un prince incognito (Fides). Ce grand défenseur de la culture et de ses institutions avait lui aussi travaillé depuis l’ombre en plein régime duplessiste pour laisser derrière lui un Québec un peu plus éclairé. Dans la bataille contre l’obscurité, tel père telle fille.

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