La fierté, c’est bon pour tout le monde

C’est la rentrée parlementaire à Québec cette semaine, et François Legault saute sur toutes les occasions qui se présentent pour marteler qu’il souhaite faire de la « fierté nationale » le thème principal de son mandat comme premier ministre. De prime abord, il pourrait s’agir là d’un projet rassembleur. S’aimer soi-même, valoriser ses identités, sa culture, sa langue : voilà une aspiration humaine universelle, s’il en est une.

L’affirmation du fait français peut même se rapprocher, en théorie, de la préservation des langues autochtones, qui font depuis mardi l’objet d’une loi fédérale.

Tous deux visent après tout l’épanouissement de peuples minoritaires. J’en ai discuté avec Olivia Lya Thomassie, une cinéaste inuite de 20 ans qui partage son temps entre Montréal et Kangirsuk, au Nunavik.

À travers son art et ses engagements, Olivia travaille activement à faire rayonner sa culture. Pourtant, elle hésite d’abord à me parler de l’importance de l’inuktitut.

« Je suis arrivée à Montréal au milieu du primaire, et on m’a mise dans une classe d’accueil, avec des élèves immigrants en francisation, me raconte-t-elle. Ça m’a beaucoup appris sur la diversité du monde. Mais dans ce contexte, je ne maîtrise plus aussi bien ma langue aujourd’hui. »

Si elle avait continué son parcours scolaire dans le Nord-du-Québec, la situation n’aurait pas non plus été facile. Les jeunes Inuits fréquentent l’école dans leur langue maternelle jusqu’à la troisième année du primaire, puis l’enseignement se poursuit en français ou en anglais. Pour plusieurs, le choc culturel et linguistique à la quatrième année est brutal, et il contribue au taux de décrochage vertigineux dans la région.

La commission scolaire Kativik milite pour une éducation prolongée en inuktitut, mais les ressources manquent. Pour les jeunes qui persistent dans le système scolaire et continuent leur cégep « au Sud », rester en contact avec leur culture est un combat de tous les instants. Olivia suit d’ailleurs des cours d’inuktitut à l’Institut Avataq, et cherche à passer le plus de temps possible au Nunavik.

La situation est encore plus difficile là où les Premières Nations sont encerclées par d’autres populations depuis des siècles, ainsi que dans l’Ouest canadien, où le drame des pensionnats autochtones s’est fait sentir le plus longtemps. Selon les critères de l’UNESCO, plus du deux tiers des 70 langues autochtones au Canada sont en danger. Si 29 % des Autochtones parlaient l’une de ces langues en 1996, ils n’étaient que 16 % à pouvoir faire de même en 2016. La promotion de l’identité, et de la fierté, dans ce contexte, prend une dimension urgente.

En toute logique, les Québécois ancrés dans leur francophonie devraient être plus solidaires qu’ils ne le sont du combat des Premières Nations, des Métis et des Inuits pour la survie de leurs langues. Pourtant, l’affirmation québécoise se traduit encore trop souvent par une indifférence ou une vision caricaturale de la fierté, de l’histoire et de l’héritage des minorités et des peuples autochtones ancrés dans le territoire.

Vu les injustices vécues par les francophones aux mains de l’État canadien, pourquoi devraient-ils en faire subir à leur tour ?

Le problème survient lorsqu’on aspire non pas à s’affirmer soi-même, mais à dominer les autres. Alors, on perd de vue qu’on a tous, justement, le même besoin de reconnaissance.

La CAQ tombe dans ce piège à pieds joints. Ce besoin de protéger sa fierté — ou son ego — a notamment poussé Legault à censurer la réalité pourtant largement documentée de l’islamophobie, et ce, au lendemain de l’anniversaire de l’attentat de la mosquée de Sainte-Foy. La promotion des « valeurs » est aussi invoquée pour justifier un projet de loi qui bloquerait à des minorités religieuses l’accès à des carrières dans l’enseignement, la police ou la magistrature. Et encore la semaine dernière, en congrès militant, Legault faisait la promotion de limites plus strictes à l’immigration, car il y aurait là une « question d’être fier de sa langue ». Comme si, pour célébrer sa francité ou son identité, il était nécessaire de nier les réalités ou de limiter les droits politiques de son prochain.

La bataille linguistique qui forge la vie d’Olivia est un autre exemple de cette fierté nationale qui peut écraser plutôt que solidariser. Quand l’État québécois a voulu jouer un rôle plus actif au Nunavik, on a insisté sur l’offre de services en français afin de contrer la place de l’anglais dans des communautés habituées de traiter avec Ottawa. Les ressources en inuktitut, au Nunavik comme à Montréal ? On n'a commencé à s’en préoccuper que très récemment.

J’ai demandé à Olivia une définition personnelle de la fierté identitaire. Elle m’a alors parlé de l’intelligence et de la complexité de sa langue, du génie et de l’innovation scientifique en territoire polaire, de la créativité des artistes, des réactualisations constantes de la tradition. Elle a insisté sur l’importance de connaître et de célébrer sa culture dans un contexte où les stéréotypes et le racisme érodent l’estime de soi, les liens sociaux, et la résilience collective. Pour Olivia, être ancrée dans son identité, c’est « se faire du bien ». Guérir, grandir.

Il me semble que si on campe sa fierté ainsi, il peut y en avoir pour tout le monde. Legault pourrait choisir de donner à son projet politique une tournure beaucoup plus mature. Il s’agirait de se montrer conscient et respectueux des différents combats pour l’épanouissement culturel et linguistique qui se déroulent ici même, là où on se pense encore trop souvent seuls « maîtres chez nous ».

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31 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 7 février 2019 00 h 50

    Au service de votre essai

    Vous accusez la CAQ et monsieur Legault, vous liez sa négation de l'islamophobie, fait irréfutable selon vous, à sa fierté, sa francité comme vous dites. Vous liez également sa position sur la laïcité, que vous réduisez à une barrière injuste à des carrières de juge, d'enseignant et dans la police, à cette même fierté. Toute cette gratuité pour en venir à une définition exemplaire, transcendante de la fierté identitaire qui consiste à se «faire du bien». On a aussi largement documenté que l'islamophobie est un terme injuste qui réfère l'idéologie islamiste et non à la religion musulmane. De même, on pourrait bien arguer que, ceux qui veulent à tout prix se montrer hostensiblement d'une religion ou d'une autre, se bloquent eux-mêmes des choix de carrière. On ne peut réduire ainsi une culture à sa dimension religieuse.

    Cependant là où vous errez le plus, c'est dans le sens attribué aux propos de monsieur Legault sur la fierté. Cette sortie sur la fierté concerne notre situation de richesse ou de pauvreté, selon lui, et la qualité de nos services, dont on ne serait pas fier, toujours selon sa thèse. Oui, il y a des combats pour l'épanouissement culturel ici, mais qui s'occupera du nôtre sinon nous-mêmes. Allez donc voir si à Beyrouth on se préoccupe de notre épanouissement comme francophone dans cette Amérique.

    Il est tout à fait clair que notre richesse est intimement liée aux cultures autochtones multiples, dont celle des Inuits. Notre histoire ne va pas sans eux, et il est temps que l'on se préoccupe de leur survie, de cette grandeur culturelle que nous sommes à la veille de perdre. Il n'est pas nécessaire cependant de nous affliger de toutes ces épithètes qui reviennent toujours à traiter les autres d'étroitesse d'esprit crasse. Les combats de certaines personnes qui ont des agendas souvent politiques ne doivent pas être confondus avec la survie de la culture musulmane, qui n'est pas plus en péril que la nôtre ici même, et nulle part ailleurs.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 7 février 2019 10 h 12

      Merci de répondre avec intellgence pour compenser cette chronique d'une affligeante pauvreté.
      Vous êtes courtois, mais l'écart entre votre raisonnement, en peu de mots, et celui de la chronique est substanciel.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 7 février 2019 17 h 49

      On ne réclame pas la fierté. On l'a ou on ne la pas. C'est élémentaire, mon cher ...

  • Mario Jodoin - Abonné 7 février 2019 01 h 08

    Bienvenue!

    Je remercie Le Devoir de nous offrir un autre son de cloche!

    • Carmen Labelle - Abonnée 7 février 2019 10 h 07

      Et moi je fustige le Devoir de vous présenter de telles chroniques québécophobes.

  • Claude Bariteau - Abonné 7 février 2019 05 h 00

    Vous patinez longtemps de reculons et sur plusieurs patinoires à la fois avant d'arriver à l'essentiel : un PM du Québec qui est « conscient et respectueux des différents combats pour l’épanouissement culturel et linguistique qui se déroulent ici même ».

    Cette conscience et ce respect ont été présents sous le régime français, mais se sont dilués par la suite avec la conquête britannique de territoires habités, la mise à l'écart des « nations » autochtones et l'encadrement des habitants issus de la colonisation française.

    La pendaison de Louis Riel fut un moment historique. Il a contribué à une prise de conscience et à une lutte déployée au Québec pour renforcer les pouvoirs politiques des habitants. Sans succès de sorte que la fierté recherchée est toujours en recherche.

    Si je partage vos vues, c'est que je vois dans les recherches multiples de fierté un point d'union. Pour qu'il s'enracine, il faut le reconnaître, ce qui implique une démarche de tous les habitants d'ici pour découvrir qu'ils mènent un même combat.

    Aussi, je comprends mal que votre texte stigmatise les Québécois/e/s d'origine canadienne-française mais pas les autres, notamment ceux d'origine canadienne-anglaise. Ça ne m'apparaît pas la façon qui permettra de construire un aréna pour patiner ensemble et des patinoires pour patiner en solo en sachant qu’on peut aussi patiner à l’aréna.

    • Louise Collette - Abonnée 7 février 2019 06 h 52

      Merci Monsieur Bariteau de remettre un peu les pendules à l'heure.

    • Louise Melançon - Abonnée 7 février 2019 09 h 17

      Oui, merci monsieur Bariteau... cette chronique, de la part du Devoir, veut enfoncer le clou du multiculturalisme... ???

  • Léonce Naud - Abonné 7 février 2019 05 h 54

    Première chronique, premier sermon

    Qualifier la nation québécoise de « peuple minoritaire », c’est-à-dire d’une ethnie minoritaire au Canada plutôt que d’une nation majoritaire au Québec. Affirmer que le gouvernement Legault censure une « réalité pourtant largement documentée d’islamophobie » au Québec. Considérer comme intouchables des coutumes tribales ethnico-religieuses au lieu d’affirmer la prédominance d’une citoyenneté partagée par tous sur un même territoire. Aborder toute forme d’altérité à travers le prisme de la « race ». Se porter discrètement à la défense du « sans-frontiérisme », les frontières ayant alors pour objet de « nier les réalités ou de limiter les droits politiques de son prochain. » Soutenir que la langue française et les langues autochtones, c’est plus ou moins du pareil au même. Comme diraient les Chinois, l’avenir de cette chronique s'annonce « intéressante ».

    • David Cormier - Abonné 7 février 2019 15 h 53

      Vous vous attendiez sérieusement à autre chose?

    • Léonce Naud - Abonné 7 février 2019 19 h 47

      Non, pas du tout. Je connaissais le contenu de cette chronique avant même de l'avoir lue. Google permet de voir venir...

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 février 2019 07 h 22

    Arrêtons de dorloter l'intégrisme.

    Madame Émilie Nicolas, vous devriez savoir que le port du hijab n'a rien à faire avec la religion et n'est pas même une obligation religieuse. Le voile un un symbole de l'oppression de la femme aux diktats du patriarcat. C'est le symbole d'un l'Islam politique et totalitaire qui se sert des femmes pour faire du prosélytisme.
    Selon Fatima Hoda-Pepin «Il faut arrêter de prendre les propagandistes de l’islamisme radical pour de pauvres victimes parmi les plus vulnérables. Depuis toujours, les groupes islamistes ont fait des femmes le fer de lance de leur stratégie d’endoctrinement et d’expansion.»
    Et elle poursuit: «Une « niqabi » n’est pas une musulmane discriminée pour sa liberté religieuse. C’est une islamiste qui rompt avec la société des mécréants pour ne pas être contaminée par leurs valeurs. On est ici au cœur de l’idéologie islamiste et non de l’islam comme religion. Hélas, le Canada, avec sa Charte des droits et libertés, est en voie de devenir le paradis des islamistes.»