La guerre du mur

Autrefois, lorsqu’il y avait une véritable gauche en Amérique, même les gens les moins éduqués comprenaient l’effet d’un surplus dans le marché de la main-d’oeuvre. Et si l’on n’était pas expert en marxisme ou en économie politique, on savait néanmoins que le fait qu’il y ait trop de monde en quête du même travail faisait baisser les salaires. On apprenait à l’école également que les syndicats se sont formés au XIXe siècle en partie pour contrecarrer l’exploitation des ouvriers soutenue par l’immigration de masse venant de l’étranger (Irlandais et Chinois en particulier). Les étudiants un peu plus avancés étudiaient l’histoire des grèves industrielles nordistes brisées par l’« importation » de pauvres Noirs sudistes, une tactique chérie par de gros propriétaires, qui jouaient non seulement sur la loi du marché, mais aussi sur le racisme historique des Blancs pauvres envers les descendants d’esclaves.

Plus récemment, les Américains d’un certain âge sont devenus conscients que le salaire de base fédéral établi en 1938 protège tout le monde, dont les ouvriers non syndiqués, et qu’un minimum garanti ne nuit aucunement à la santé économique du pays ou aux ambitions des entrepreneurs capitalistes. Bien au contraire.

Cette pédagogie fondamentale m’est revenue à l’esprit alors que la guerre du mur s’est déclarée entre le président Trump et la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi. Je laisse à d’autres commentateurs le soin d’analyser la trêve qui a permis la réouverture du gouvernement fédéral jusqu’au 15 février — quant à moi je ne peux voir dans cette confrontation qu’une occasion ratée pour informer le grand public sur la réalité économique de notre pays de plus en plus stratifié.

Pourquoi Mme Pelosi n’a-t-elle pas profité de la conduite rigide et obsessive de M. Trump pour lui faire la leçon ? Pendant des décennies — mais surtout depuis la fin du programme Bracero en 1964 et la promulgation de l’ALENA en 1993 —, des dizaines de millions de sans-papiers latinos, pour la plupart mexicains, ont franchi la frontière américaine afin d’améliorer leur vie. En tant qu’illégaux, ces gens pauvres et déterminés ont été accueillis avec joie par les grands fermiers de la Californie et les restaurateurs et hôteliers un peu partout. Qu’est-ce qui pouvait être mieux que de payer d’excellents ouvriers en dessous du salaire minimum sachant qu’ils ne pourraient jamais porter plainte sans risquer d’être renvoyés de l’autre côté du Rio Grande ? En plus, faire la vaisselle et nettoyer les chambres douze heures par jour laisse peu de temps et d’énergie pour une lutte syndicale. Ceux qui auraient pu militer légalement pour des salaires plus élevés — les pauvres ouvriers blancs, noirs et latinos déjà citoyens — savaient qu’il y aurait toujours cinq sans-papiers pour les remplacer s’ils en faisaient trop. Une situation qui, à part quelques idéalistes comme César Chávez, du syndicat des ouvriers agricoles, arrangeait tout le monde.

Toutefois, ce n’est pas seulement dans le sud-ouest des États-Unis qu’on vise les bénéfices de la main-d’oeuvre étrangère et bon marché. À New York, ville ultra syndicalisée, les barons de l’immobilier comme la famille Trump ont appris la leçon des chefs d’entreprises de Houston, de Phoenix et de Los Angeles. Pourquoi se gêner avec des ouvriers américains à plein prix quand il y avait des milliers d’étrangers disponibles à bas prix ? Cela faisait bien, donc, à l’époque du communisme d’inviter des sans-papiers polonais pour travailler dans les chantiers de Manhattan à moitié prix. Même principe que chez les confrères du Sud-Ouest, même esprit capitaliste. Aujourd’hui, les membres de la famille Trump, devenus rentiers, profitent de la main-d’oeuvre sans papiers et bon marché dans leurs clubs de golf dans la banlieue de New York (ces employés, comme la femme de ménage Margarita Cruz, ont été récemment congédiés).

Une belle occasion pour Pelosi ? Bien sûr que non. Au lieu de conclure un marché qui aurait bénéficié aux plus pauvres et aux plus vulnérables — les citoyens au bas de l’échelle maltraités par les patrons et menacés par l’excès de sans-papiers —, la présidente de la Chambre s’est satisfaite de clichés tels que : « Nous sommes un grand pays qui a été béni et redynamisé avec la foi et les valeurs de familles des générations d’immigrants ». Et cetera.

Une vraie amie des déshérités aurait proposé la chose suivante : en échange du mur, Trump et les républicains accepteraient une hausse du salaire minimum fédéral de l’actuel 7,25 $ à 15 $ l’heure, et la construction du mur serait considérée comme des travaux publics et surveillée par une agence du gouvernement. Au fond, démocrates et républicains sont d’accord sur le fait que le mur est un symbole, donc pourquoi ne pas en faire un projet qui aiderait réellement les Américains démunis, ainsi que les futurs citoyens naturalisés ? Mais le Parti démocrate reste le parti libéral, le parti de l’ALENA, le parti financé par les élites et Wall Street. Il n’est sûrement pas le parti de la gauche.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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