L’inquiétude de Saint-Exupéry

J’ai toujours assimilé Antoine de Saint-Exupéry à son Petit Prince (1943), ce qui a eu pour effet de m’éloigner de cet auteur. Je ne méprise pas cette oeuvre, qui a sa valeur, mais je l’ai toujours trouvée un peu trop boy-scout. Le renard, la fleur, tout ça, c’est joli, mais plutôt gnangnan. J’attends, de la littérature, quelque chose de plus corsé, de plus bouleversant.

Voilà toutefois que, lisant l’introduction de Demeure (Grasset, 2018), le bel essai du philosophe et politicien François-Xavier Bellamy sur la passion mortifère de notre temps pour le mouvement à tout prix au mépris de la tradition et des choses qui durent, je tombe sur un Saint-Ex saisissant. Bellamy, en effet, ouvre son ouvrage en commentant la Lettre au général X, une courte méditation rédigée par l’écrivain en juillet 1943, à La Marsa, près de Tunis, alors qu’il participe, volontairement, comme aviateur, à l’effort de guerre.

L’homme a 43 ans et aurait pu demeurer à l’abri aux États-Unis. « Le droit de risquer sa vie pour son pays occupé, explique Bellamy, il l’a sollicité, réclamé, négocié même, par tous les moyens possibles. » L’homme, disons-le, est une sorte de héros.

L’écrivain, toutefois, en ce soir de juillet 1943, est inquiet. « Je ne puis supporter, affirme-t-il, l’idée de verser des générations d’enfants français dans le ventre du Moloch allemand. » C’est la raison pour laquelle il se bat. Son inquiétude, cependant, vient de plus loin. Même l’idée que la guerre sera gagnée ne l’apaise pas. « Quand la question allemande sera enfin réglée, continue-t-il, tous les problèmes véritables commenceront à se poser. » Et ces problèmes, ce problème, au fond, car il n’y en a qu’un vrai, croit-il, c’est « celui du sens de l’homme, et il n’est point proposé de réponse et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde ».

L’homme moderne, écrit Saint-Ex, souffre d’un vide spirituel qui ne peut qu’engendrer son désespoir, même en temps de paix. « Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine, confie l’écrivain. Qui, n’ayant connu que le bar, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur. »

Ce que Saint-Ex appelle les « valeurs cartésiennes » — on comprend qu’il parle ici d’une rationalité instrumentale faite d’un mélange de scientisme et de pragmatisme — a donné de beaux fruits dans l’ordre de la technique, mais a vidé le monde de son sens. « Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots », se désole l’écrivain. Le lyrisme, les « grands mythes rafraîchissants », la culture populaire (qui n’est pas la culture commerciale), la spiritualisation de notre rapport au monde — « l’amour de la maison […] est déjà de la vie de l’esprit » — ont été laminés.

L’homme a des « frigidaires », assène Saint-Ex, mais il n’a plus de poésie. Il a des téléphones portables, Netflix et des anxiolytiques, ajoutera-t-on aujourd’hui, pour mieux se détourner de la vie de l’esprit et de l’inquiétude existentielle qui font pourtant la noblesse de l’humanité. L’homme d’aujourd’hui, c’est « l’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les boeufs en foin », constate l’écrivain, après avoir noté que, « rien qu’à entendre un chant villageois du XVe siècle, on mesure la pente descendue ».

La nostalgie et le manque

Saint-Ex rédige sa lettre dans une chambre où dorment deux de ses jeunes camarades de combat. Il salue leur courage et leurs vertus. Ils sont, dit-il, « dans leur genre », merveilleux, « droits, nobles, propres, fidèles ». Les regardant dormir, l’écrivain ne peut pourtant s’empêcher de ressentir pour eux « une sorte de pitié impuissante », de les trouver « terriblement pauvres », parce qu’il les sait, les sent, en tout cas, étrangers à sa nostalgie et à son inquiétude. « Ils auraient tant besoin d’un dieu », pense Saint-Ex, il faudrait « faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien ».

La méditation de l’écrivain, qu’on ne s’y trompe pas, ne relève pas du prosélytisme chrétien. Au passage, Saint-Ex confie même ne pas être croyant au sens habituel du terme. Sa foi, il la place dans « une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence », dans un souci de la « civilisation », conçue comme « un bien invisible puisqu’elle porte non sur des choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement » et qui sont le fruit de la culture, seule à même de donner du sens à la vie humaine. Indifférent à cette culture, à cette civilisation spirituelle qui créent « les liens d’amour » entre lui, les choses et les êtres, l’homme vit dans le désert et « y meurt de soif ».

« On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! clame Saint-Ex. On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. » L’homme qui écrit cela est nostalgique, dira-t-on. Et s’il avait raison de l’être ? Et si la nostalgie, comme l’écrit Bernard Émond dans Camarade, ferme ton poste (Lux, 2017), n’était pas « l’indice d’un désir de revenir en arrière, mais bien plutôt le signe d’un manque », l’expression du désir de retrouver, « dans notre passé, des choses qui pourraient nous servir à sortir du présent clos qui nous enserre », des choses, pense Émond, comme la solidarité familiale et sociale, la dignité du travail, le lien avec la nature, le sentiment d’une histoire commune et de valeurs partagées ?

Vivre sans inquiétude spirituelle et sans nostalgie, écrit Saint-Exupéry à un général inconnu trois mois après la publication du Petit Prince aux États-Unis et un an avant sa mort au cours d’une mission de reconnaissance aérienne, c’est vivre en « robot » et en « imbécile ».

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29 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 4 février 2019 00 h 45

    demeurer un être de sens au-dela de toutes les légendes et de tous les désirs, est ce possible

    j'ai tendance a lui donner raison,mais ca ne règle aucunement le problème de sens , nous sommes des créatures apparues du cosmos comme toutes les autres créatures , mais le fait d'etre d'être apparu du cosmos suffit-il pour y decouvrir un sens, Illel l'ancien croiyait que le grand sens est notre capacité d'aimer,,mais avec l'amour du pouvoir , est- il possible de demeurer un être de sens , la question est posée, a vous d'y répondre

    • Daniel Bérubé - Abonné 4 février 2019 04 h 41

      J'écoutais justement ce soir un court reportage mentionnant vers où nous nous dirigions, nous, humains, dans ce monde où tout doit aller toujours de plus en plus vite, un rendement toujours croissant, souvent l'épuisement et les burn-out... es-ce pour cette raison "humaine" que nous existons ? Avoir, posséder plus que l'autre, accumuler et consommer ? Le modernisme nous pousse à la performance, la réussite et la consommation, mais... es-ce logique que ceci devienne notre "raison d'être" ? La vie a sûrement quelque chose de beaucoup mieux à nous offrir, et elle nous l'offre, mais... elle ne fait pas de publicité ni de marketing...

  • Réjean Bergeron - Abonné 4 février 2019 00 h 47

    Quel texte!

    Un beau texte qui nous donne le goût et la force de se tourner vers l'essentiel.

    • Jean-Yves Bigras - Abonné 4 février 2019 06 h 19

      C’est bizarre comment on peut recevoir un texte de façon aussi différente.
      Moi j’y ai vu un énièmes texte où l’auteur se désolerait de ce que devient l’humanité, un autre humaniste qui n’a de cesse de se désoler de son prochain.
      Nous étions à l’époque de 2 milliard sur la petite planète de St-Exupéry, nous serons bientôt 8 milliard qui vivent beaucoup mieux qu’au XV siècle, quoiqu’on en dise. L’homme aussi vain soit-il devenu, doit bien avoir pour ça quelques mérites.
      Mais je vous promets M. Bergeron que je relie le texte aussitôt ce mot terminé, pour voir comment j’ai pu manquer la beauté que vous y avez trouvé

    • Cyril Dionne - Abonné 4 février 2019 11 h 41

      Oui, c'est beau de pouvoir se tourner vers l'essentiel lorsqu'on a le ventre plein. Ce n’est pas le même discours dans les pays en voie de développement. Essayer de comprendre ce que nous ne comprendrons jamais.

      La nostalgie de toujours penser que c'était plus beau hier ou ailleurs frappe Saint-Exupéry, lui qui risque sa vie pour une cause qui dépasse sa personne. Le lyrisme engendré par sa perception des choses à venir qui se sont assombris est comprenable à la lumière du plus grand conflit qui a frappé l’humanité. Mais enfin, il faudrait toujours se rappeler que l’homme n’est qu’un animal domestiqué qui vit une existence éphémère sur une planète qui tourne à la vitesse de 1 700 km/h autour d’une étoile insignifiante dans une galaxie négligeable qui contient 100 milliards de soleil parmi les 2,000,000,000,000 galaxies recensées en 2018 suite à la vitesse de la lumière. Nous sommes de la poussière d’étoile qui est devenue consciente de soi dans une réalité ou le passé, le présent et le futur sont entremêlés dans un nombre infini de possibilités. Saint-Exupéry humanise les atomes.

      C’est « ben » pour dire.

    • André Joyal - Inscrit 4 février 2019 19 h 54

      M.Bergeron: «Un beau texte qui nous donne le goût et la force de se tourner vers l'essentiel.»
      C'est à dire????????

    • Christian Roy - Abonné 4 février 2019 21 h 27

      @ M. Dionne,

      Me reviens à l'esprit, en lisant votre commentaire ci-haut. ce verset de la Bible: "Qu'est-ce que l'homme, pour que tu te souviennes de lui? Et le fils de l'homme, pour que tu prennes garde à lui?" (Psaume 8:4)

      Pa si déconnectée que ça, la sagesse millénaire !

  • Michel Lebel - Abonné 4 février 2019 04 h 34

    Il a hélas raison.

    Je ne puis que dire: Saint Ex avait raison. Quand le centre commercial devient la principale attraction des personnes, quand il devient le lieu de culte du dieu-consommation, une société a un ''sacré'' problème. Car le sacré n'est plus. C'est le vide spiriduel. Tout ceci est d'une grande tristesse. Mais je garde espoir dans la jeunesse, du moins une certaine jeunesse. Son horizon dépasse le centre commercial: environnement, voyages, amitiés, questionnement.

    M.L.

    • André Joyal - Inscrit 4 février 2019 19 h 57

      « Mais je garde espoir dans la jeunesse, du moins une certaine jeunesse.»
      Dois-je deviner que vous pensez à la jeunesse de QS? LOL

    • Christian Roy - Abonné 4 février 2019 21 h 29

      On ne peut que le souhaiter M. Lebel. Mais le fruit tombe normalement pas si loin de l'arbre.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 4 février 2019 07 h 19

    Le rêve du pays paradis perdu

    « Vivre sans inquiétude spirituelle et sans nostalgie, écrit Saint-Exupéry à un général inconnu ... c’est vivre en « robot » et en « imbécile ».

    Ce qui interpelle chez Saint-Exupéry, et qui me semble-t-il est le plus consistant, c’est qu’il braque notre regard sur la futilité de « l’avoir » par rapport à ce qu’il définit comme l’essence de l’être, de voler, de planer... d’inventer le temps, d’être libre. Cet être que nous fûmes, n’est plus.

    Ce qui ressort constamment chez l’auteur c’est « l’inquiètude ». Inquiètude justifiée face à l’opacité du présent qui asservit et « robotise ». Les humains (les adultes dira Saint-Exupery) empêtrés dans leurs artifice, ont oublié de façonner le temps et de regarder ce qui les entoure avec les « yeux du coeur » et de l’esprit. Ils s’accomodent de formules, de routines et de sentiers déjà tracés qu’ils suivent comme des robots.

    Comment s’en sortir? Saint-Exupery ne voit pas possible de « refaire » le monde. Le monde qu’il connaît est celui de deux guerres et de la dominance des machines. Au milieu d’un enfer mortifère et mécanisé, l’espoir, la liberté, la poésie, la pensée transformatrice et la générosité de l’amour, de l’amitié n’ont plus d’espace collective. On s’entre-tue.

    Saint-Exupéry ne perçoit aucune sortie collective libératrice comme il l’entend et comme il le souhaiterait. L’individu se retrouve seul, comme le petit prince, sur sa planète. L’opacité du présent donne naissance à la nostalgie » qui traverse l’oeuvre de Saint-Exupérie. Il imagine que dans un passé lointain l’être humain, étranger à l’artficiel, aurait été naturellement animé de sens! Ce paradis est perdu et le « Petit Prince », humaniste désespéré se suicide.

    Le « Petit Prince » un livre gnagna pour enfants!!! Franchement!

    • Christian Roy - Abonné 4 février 2019 21 h 52

      Pour faire du pouce sur ce que vous écrivez M. Roy, je dirais que le Petit Prince symbolise l'Altérité.
      Respecter l’altérité, c'est reconnaître l’autre comme irréductiblement autre.

      Le Petit Prince vient d'une "autre planète". Ses repères sont tout autres. Il échappe au regard. Il échappe à nos lois et à nos tentatives de contrôle.

      Comme nous échappons les uns pour les autres malgré toutes nos tentatives qu'il en soit autrement. Nul n'échappe à la douleur d'un départ, d'une déchirure, d'un adieu.

      Le Petit Prince est un appel à apprivoiser l'invisible qui nous constitue à titre d'être interdépendants et vulnérables.

  • Yvon Montoya - Inscrit 4 février 2019 07 h 46

    Dernièrement on considéra la «  langue de bois » de Bellamy puis on sortit un propos de lui comme quoi le Christ est la seule vérité. Il est patent qu’il pourrait nourrir les discours des conservateurs nationalistes à la mode ces temps-ci avec Trump et autres Pologne, Hongrie, Brésil Italie. Je ne crois pas connaissant bien l’oeuvre De l’auteur du Petit Prince que ce dernier soit heureux d’etre traité par un tel avatar catholique intégriste en pleine période de laïcité au Québec. Mais il est intéressant que les tenants de la Droite prennent de plus en plus à leur compte des œuvres à l’oppose De leurs idéologies conservatrices ennuyeuses et terriblement vides de tout surtout d’un point de vue de l’humanisme.