Les beaux jours du plagiat

Le bannissement cette semaine du comédien humoriste franco-canado-marocain Gad Elmaleh du Bordel Comédie Club de Montréal, après des allégations de plagiat, relance les questions de propriété intellectuelle bafouée par les uns et les autres.

Cette star internationale se serait, selon la chaîne CopyComic (spécialisée dans ce type d’enquête), servie dans le plat des sketches de confrères américains (dont Jerry Seinfeld, Richard Pryor et George Carlin), français (Titoff, Dany Boon, Dieudonné, etc.) et québécois (Martin Matte et Patrick Huard).

Reste à voir si ces allégations seront prouvées. Auquel cas, son culot sidère. À l’ère des réseaux sociaux et des vidéos sur YouTube, tant de contenus roulent en ligne qu’on se demande comment un artiste peut se permettre impunément le copier-coller. Sa conscience devrait l’arrêter avant le passage à l’acte, comme on dit, sinon pour des considérations éthiques — qui n’empêchent pas tout le monde de dormir — du moins, par la plus élémentaire prudence et par la peur d’y laisser son nom.

Ça se saura tôt ou tard : l’affaire est entendue. Sentiment d’impunité ? Opportunisme aveugle ? Pure sottise ? Mystère !

Les procès se multiplient, se gagnent ou se perdent, c’est selon. Parfois, les créateurs d’origine n’osent revendiquer leurs droits quand les copieurs ont le bras plus long qu’eux ou quand ceux-ci sont aimés, craints, respectés à l’instar d’Elmaleh, lequel s’est déjà tiré de faux pas identiques sans trop de casse. Poursuivre coûte cher. Certains cas se règlent à l’amiable avec une grosse enveloppe et on n’en entend plus jamais parler.

Bob Dylan a-t-il tiré du guide d’étude en ligne SparkNotes les passages de son discours de réception du Nobel de littérature en juin 2017 qui traitaient du Moby Dick d’Herman Melville ? L’affaire semble désormais étouffée. Dylan, pensez donc…

Remarquez, Internet est une arme à double tranchant, où des allégations de plagiat sans fondement peuvent se voir propulsées en brisant à tort des réputations d’artistes.

La Toile constitue une terre d’emprunts à circulation intensive. Tant d’informations y circulent où chacun fait sa petite synthèse sans trop se rappeler souvent d’où vient l’argument x, y ou z. Les idées bonnes ou mauvaises en libre parcours s’attrapent au vol. Ça et là, les grands esprits se rencontrent et tirent des conclusions identiques d’un même événement sans avoir consulté leurs oeuvres respectives. Qui dit création dit influences multiples, hommages aux idoles ou parodies de concurrents exécrés. Des milieux comme ceux du blues, du jazz et du rock ont longtemps carburé à l’emprunt sans se gêner, s’offrant par-dessous la jambe une sorte d’impunité du pillage. Et aller départager tout ça sans y laisser des plumes…

 
 

N’est pas toujours plagiat ce qui semble l’être. Mais le phénomène existe. Ça oui ! De façon patente parfois, avec des pans entiers d’un ouvrage catapultés dans un autre, des gags rejoués à l’identique, des chansons et partitions attribuées à un auteur qui les a retranscrites sans vergogne, des scénarios pillés.

Je me rappelle avoir lu en 2013 Le manuscrit retrouvé du romancier brésilien Paulo Coelho avec un sentiment de révolte. L’ouvrage constituait un tel plagiat du Prophète, célébrissime oeuvre de sagesse du Libanais Khalil Gibran, qu’on en restait sans voix. Comment pouvait-il s’imaginer qu’on serait ses dupes ? J’aurai depuis boycotté la prose de cet auteur, scandalisée par la quantité d’emprunts qu’il s’était farcis dans ce roman sans citer sa source. De précédentes allégations de plagiat l’avaient déjà écorché. Coelho dut cette fois s’expliquer maladroitement, à tout le moins déshonoré aux yeux de plusieurs. Mais il écrit toujours.

L’histoire évolue quand même en la matière… Au Moyen Âge et à la Renaissance, dit-on, de tels pillages faisaient partie des moeurs courantes. Au XVIIIe siècle, Diderot dénonçait le plagiat comme un délit très grave, en s’appuyant sur la notion récente de droit d’auteur. Depuis, la propriété intellectuelle a beau se voir réglementée ici et ailleurs, c’est au plaignant de prouver le bien-fondé de sa cause.

Ça prenait l’acharnement de l’auteur-dessinateur Claude Robinson pour livrer et remporter à Montréal en décembre 2013 une bataille juridique de 18 ans contre Cinar et autres géants de l’animation qui avaient contrefait son Robinson Curiosité en série télé Robinson Sucroë. Tout le monde n’a pas envie de s’épuiser ainsi à la besogne.

En 2017, Robinson s’est même vu décoré du grade d’officier de l’Ordre national du Québec, après avoir épaté tout le monde par l’opiniâtreté de son combat pour le droit d’auteur. C’est dire à quel point ça prend du courage pour s’y frotter. Comme quoi le plagiat a encore de beaux jours devant lui, hélas !

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6 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 31 janvier 2019 09 h 08

    Pourquoi le conditionnel ?

    Madame Tremblay utilise le conditionnel, mais suffit de voir la vidéo en question pour constater le plagiat :

    https://www.youtube.com/watch?v=NHOovVnvh9k&feature=youtu.be

    • Serge Lamarche - Abonné 1 février 2019 02 h 02

      Il refait bien les blagues quand même. On ne peut pas compter tous les copiages plus ou moins fidèles qui se sont faits au cours de l'histoire. Sans copiages, on n'aurait qu'une sorte d'avion, une sorte d'auto, une sorte de télé, téléphone, etc. Combien de chansons, d'histoires sont copiées et recopiées? Il y a même un mec qui étudie les histoire racontées dans les grottes préhistoriques et les reconnait dans les histoires et légendes des peuples autochtones, même des histoires grecques!

  • Hermel Cyr - Inscrit 31 janvier 2019 15 h 43

    Des degrés très divers ...

    En cette matière comme dans beaucoup d’autres, il y a des degrés très variables. Certains plagiats méritent des peines exemplaires; quand il est question de voler l’œuvre d’un auteur pour faire du fric sur à ses dépens, comme ce fut le cas de l’œuvre de Claude Robinson.

    Certains plagiats de pièces musicales sont plus difficiles à estimer. Il y a le très connu plagiat de Eric Carmen pour sa chanson « All By Myself » (1975) qui reprend quelques mesures du 2e Concerto (2e mouvement) pour piano de Rachmaninov. L’emprunt était évident, et Carmen ne s’en cachait pas, mais malheureusement pour lui, l’œuvre n’était pas encore du domaine public … comme la Marseillaise inspirant les Beatles … Et combien d’œuvres des grands classiques inspirent directement la musique pop?

    Et aujourd’hui, le plagiat est-il si grave pour ces "tubes" commerciaux (composées en comité) qui se ressemblent tellement (on dirait de la musique sur rouleaux) qu’ils sont interchangeables ? Combien de poursuite valables pour des « tounes » dont l'originalité est questionnable au point qu'on se demande si elles sont véritablement des « œuvres » musicales.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 31 janvier 2019 16 h 46

    Précis et concis

    J'aime bien lire. Ce faisant, j'espère apprendre. Je n'apprends rien quand je vous lis. Vous n'êtes pas la seule à Le Devoir. Ramassez vos pensées, condensez-les et régurgitez-les sobrement. Précis et concis. Je me considère comme cet empereur prussien qui a dit à Mozart : Vous utilisez trop de notes. Il avait tort. Mais, vous utilisez trop de mots.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 janvier 2019 17 h 23

    Guillermo del Toro a-t-il vu «Splash» en 1984 ?

    La fin de son film, «La forme de l'eau» (2017), et celle de celui de Ron Howard se ressemblent. Dans les deux cas, un être amphibien permet à un humain dont il est amoureux de vivre dans l'eau.

    Del Toro avait 20 ans quand «Splash» est sorti.

  • Serge Lamarche - Abonné 1 février 2019 02 h 04

    Les contes de Perreault

    Copiage des contes des frères Grimm, recopiées par Disney. Qui va s'en plaindre?