L’art de la tempête

La neige hurle. La neige devient menace. C’est la neige des récits de tempête, du jour pétrifié où l’on ne distingue plus le ciel de la terre. Voilà l’hiver qui emporte aux enfers François Paradis et les rêves de son amour dans Maria Chapdelaine. Celui encore du désert de glace auquel se conjugue le Kamouraska d’Anne Hébert.

L’expression du tragique dans l’hiver est un genre qui nous vient de loin. La bourrasque, une nouvelle de Pouchkine, en donne les balises premières que le grand Tolstoï élargit jusqu’à la sphère des sentiments dans des récits d’hiver comme La tempête de neige ou certains passages d’Anna Karénine.

En 1915, l’immense popularité de ce grand roman qu’est Anna Karénine encourage l’industrie naissante du cinéma américain à financer la réalisation d’une première adaptation. Une équipe de tournage des studios Fox met le cap au nord pour se rendre à Montréal, ville natale du réalisateur Gordon Edwards, dans l’espoir d’y trouver un hiver tolstoïen.

En partie à cause des célébrations répétées d’un carnaval aujourd’hui oublié, Montréal était alors perçue comme une reine des neiges. Les assises de cette réputation tenaient aussi à la représentation hivernale qu’en a donnée, grâce à des manipulations de ses images, le photographe William Notman, alors l’un des plus réputés d’Amérique. Mais à l’heure du tournage, la neige à Montréal n’est que pluie, glace, gadoue, catastrophe liquide qui noie tous les espoirs.

Les tableaux hivernaux de Jean-Paul Lemieux appartiennent à cette même tradition et auraient bien pu, au fond, servir à illustrer Tolstoï. Comme l’écrivain, le peintre joue de sa maîtrise des règles de la perspective pour stimuler, dans l’esprit de celui qui contemple, un sentiment d’infinie profondeur attachée à l’hiver. Dans ces scènes de déserts gelés, la maîtrise technique du peintre parvient jusqu’à détruire l’artifice de la perspective afin de nous faire éprouver en bloc l’immensité de la solitude au milieu du grand silence blanc.

Au-delà de ces images existentielles et romantiques que l’hiver cristallise dans une longue tradition de représentations dont nous, gens du Nord, sommes les héritiers, la tempête est devenue un révélateur nouveau devant lequel nous semblons pourtant volontiers nous aveugler.

À la moindre bordée de neige, toutes les rues s’étranglent désormais comme jamais à cause des automobiles. Année après année, l’augmentation constante du nombre de véhicules ne fait qu’ajouter aux difficultés.

Pourtant les bulletins météo nous laissent l’impression que, si l’engorgement routier existe, cela tient forcément à la tempête, à mauvaise gestion du déneigement, à des infrastructures routières négligées, à des précipitations qui flirtent avec de nouveaux records, dont on révise toujours les critères afin d’en augmenter le nombre. Au nom de cette météo qui réduit notre conscience de l’hiver à un chapelet de statistiques, on se dispense de tout un travail de réflexion pour comprendre les effets de cette saison dans un monde qui a changé.

Nos hivers se résument en gros à ce qu’en disait Pascal, non le philosophe mais le caricaturiste, qui l’est tout de même toujours (philosophe) un peu à sa manière. À la suite d’une récente bordée, ce caricaturiste du Devoir faisait dire ceci à son personnage baptisé le Grincheux : « On n’a pas battu de record de froid, ou de chute de neige, mais c’était un record de froid et de chute de neige… Les deux combinés, vous voyez ? » Et le personnage, pour ajouter à cette manifestation ridicule d’un vain besoin de records, précise qu’il n’a jamais été aussi vieux tout en pelletant que ce jour-là…

Tandis qu’on s’affaire à pelleter et à maugréer en écoutant en boucle des bulletins météo sans cesse rafraîchis, l’avenir de nos déplacements par pareil temps ne semble pas nous effleurer l’esprit.

Dans ces bulletins, les jours s’enchaînent. Ils constituent l’illustration parfaite d’une information de plus en plus consensuelle, dépolitisée des enjeux sociaux qu’elle devrait soulever. Cette psalmodie de la météo, ce vide renouvelé dont on nous invite partout à faire le plein, n’a plus seulement pour fonction de nous renseigner du temps qu’il fait, mais de nous gaver de cette information omnibus qui se refuse à exposer des problèmes en termes d’histoire, de politique, de société.

Nous voudrions nous croire encore au milieu de la plaine, dans un traîneau conduit par l’imagination de Tolstoï, en route pour retrouver une bien-aimée qui nous aidera à gagner l’illusion d’échapper pour un temps à la mort. Or le sentiment de la mort qu’avive l’hiver, le voilà qui prend une place jamais vue dans nos vies et que nous refusons pourtant de considérer. Comment ne pas envisager par exemple, sinon par un phénomène d’aveuglement volontaire, de quoi aura l’air la circulation d’hiver autour de ces nouvelles constructions, comme ce projet de centre commercial pharaonique baptisé Royalmount ?

Ce fait d’hiver, la neige, a vu bien sûr de tout temps les humains, épouvantés par sa dureté, en tirer des présages proportionnés à leurs craintes de la vie. Les hommes « se figurent que l’univers est une tarte que l’hiver sucre pour l’avaler », résumait si bien Cyrano de Bergerac.

Ne pas parvenir aujourd’hui à voir dans l’hiver plus que de la neige tombée et des camions qui ne parviennent pas à la ramasser indique quelque chose de troublant sur ce temps d’aveuglements qu’est le nôtre.
 

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