L’Europe francophone

Je dois dire que je suis plutôt ambivalent quant aux propos que François Legault a tenus sur l’immigration européenne lors de sa visite en France. S’il sous-entend qu’il cherche une immigration « blanche », « chrétienne », « comme nous autres », je décroche. Mais si on laisse la chance au coureur et qu’on tient pour acquis qu’il n’y a pas de sous-entendu d’exclusion, alors pourquoi pas ?

Parce qu’en Europe, il y en a, des francophones : 136 millions, selon les chiffres de l’Observatoire de la langue française basés sur l’Eurobaromètre. C’est quatre millions de plus qu’en 2014. Ça représente 70 millions hors France.

Là-dedans, il y a 75 % des Belges qui parlent le français et 67 % des Suisses. En tout, 14 millions. Auxquels s’ajoutent 12 millions d’Allemands (15 % de l’Allemagne), 5 millions en Espagne (12 %), 11,5 millions d’Italiens (19 %), 3 millions de Néerlandais (19 %), 11 millions de Britanniques (16 %, oh yes) et 2,6 millions de Portugais (25 %).

En dehors de la France, l’Europe compte donc trois fois plus de francophones qu’il n’y a de Canadiens hors Québec. Les pays cités précédemment sont ceux qui ont des taux de francophones supérieurs à la moyenne des provinces canadiennes (10 %). En d’autres termes, le Rest-of-Canada compte autant de francophones que la Roumanie (2,3 millions, 12 % des Roumains). Quant à l’Autriche (1,1 million, 13 % d’Autrichiens), elle fait mieux que l’Ontario. Et que dire du Luxembourg : à 92 % francophone, il compte 550 000 parlants-français, ce qui n’est pas mal.

Autrement dit, le potentiel de recrutement de candidats francophones à l’immigration au Québec est plus qu’intéressant. Un bon nombre des pays cités précédemment ne sont pas membres de la Francophonie. En fait, il y a une bonne douzaine de pays officiellement francophones dont les scores évoquent la Nouvelle-Écosse ou la Saskatchewan. Quoiqu’on note une poche intéressante du côté de la Pologne, avec 950 000 francophones (2 % de la population).

Si le français est si prévalent en Europe, il y a là-dedans des questions de voisinage, mais aussi de culture et d’enseignement. Les Européens encouragent fortement les élèves à acquérir une deuxième langue étrangère. En tant que langue maternelle, le français est seulement troisième en nombre absolu en Europe (12 %) après l’allemand (16 %), l’italien et l’anglais (chacun 13 %, avant Brexit). Mais il est de loin la seconde langue la plus enseignée au secondaire — l’anglais est à 96 %, ensuite le français à 26 %, l’allemand à 17 % et l’espagnol à 13 %. En fait, on peut même argumenter que le français progresse actuellement en Europe parce que tout le monde parle déjà anglais. Quel est alors le 2e choix à privilégier ?

Les statistiques montrent que la langue française constitue un critère de sélection des immigrants valable pour l’ensemble de ce continent. Le gouvernement du Québec a de bonnes raisons de vouloir diversifier son immigration de source européenne. Maintenant que nous sommes en libre-échange avec l’Europe, des immigrants européens de partout seront les mieux placés pour aider les Québécois à développer leurs liens de commerce avec ce continent. À l’heure de l’Amérique trumpiste, cette diversification est un impératif.

En fait, j’irais même plus loin : si on élargit la réflexion et que l’on sort de l’Europe pour considérer la politique d’immigration du Québec, j’ai l’intuition que la langue est peut-être LA solution à nos enjeux d’intégration.

J’en prends pour preuve cette anecdote que m’a racontée Jean Dorion, ancien délégué général du Québec au Japon de 1994 à 2000. À son arrivée, il avait constaté que ses conseillers économiques parlaient tous l’anglais, mais pas le français. Il y a 600 000 Japonais qui parlent le français, mais tout le monde supposait alors qu’il ne pouvait pas y avoir de bon conseiller économique francophone au Japon. Quand un poste de conseiller s’est libéré, le DG a dit : « Dans l’annonce de postes, présentons le français comme un “atout” susceptible de donner des points supplémentaires. » Cette approche a attiré des candidatures francophones et d’autres qui ne parlaient pas le français. Or, même quand on soustrayait les points accordés pour le français, les candidats trilingues étaient supérieurs. Ayant constaté la même chose pour trois postes, Jean Dorion a donc recommandé au gouvernement d’exiger le trilinguisme pour tout recrutement.

Moralité : peut-être que notre politique migratoire est basée sur des suppositions idiotes qui sont fausses. Manquera-t-on de bons candidats si on exige la maîtrise du français ? Et si c’était le contraire ? Ayons le front de dire : on ne prend que des candidats qualifiés en français, point barre. Reconnaissons qu’un Chinois, une Allemande, un Laotien, une Marocaine, un Polonais, une Nigérienne, un Sénégalais, une Rwandaise qui se sont donné la peine de maîtriser le français démontrent plusieurs qualités que tous les recruteurs recherchent. On réglerait peut-être ainsi la moitié de nos problèmes d’intégration. Et on s’apercevrait peut-être même qu’on n’a pas besoin de baisser les seuils d’immigration.

 
 

Une version précédente de cette chronique, qui attribuait erronément une citation à Jean Dorion, a été corrigée.

 

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18 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 28 janvier 2019 00 h 41

    Pas faux, mais...

    ...il faudrait que nos lois du travail s'harmonisent, car, actuellement, un immigrant unilingue anglais qui arrive au Québec a de meilleures possibilités d'emploi qu'un immigrant unilingue français. C'est là qu'il faut agir en priorité. Ma source? Le Devoir...

    https://www.ledevoir.com/politique/quebec/467513/chomage-chez-les-nouveaux-arrivants

    • Richard Swain - Abonné 28 janvier 2019 11 h 44

      Voilà ! Mario Jodoin, vous avez tout à fait raison. Comme tout le monde, les immigrants ont besoin de travailler pour mettre du pain sur la table. Quand le français sera véritablement la langue du travail au Québec nous aurons gagné la bataille la plus essentielle.

  • Gilles Bonin - Inscrit 28 janvier 2019 00 h 41

    Ah oui?

    Vous n'avez pas voyagé récemment en France ou la moitié de l'affichage des boutiques, bars, restaurants est en anglais. Il y a des menus pour <kids>, des <barber designer>. Regardez la télé: ils ont des <news> et c'est peut-être une bonne nouvelle......
    Je pourrais vous donner des centaines d'autres exemples, ca fait chic d'afficher en anglais et très très chic d'utiliser des mots dans cette langue. Donc, pour un cours intensif d'anglais, envoyer vos enfants en France. Il va apprendre très vite, ce sera pour lui un <challange> à défaut d'un défi. Par contre , il sera totalement désorienté en allant manger un hamburger au <House of the Whopper>.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 janvier 2019 09 h 44

      Vous m'avez fait rire, M. Bonin.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 janvier 2019 16 h 54

      M. Bonin, il vous faut lire le dernier article de Christian Rioux, si ce n'est déjà fait :

      https://www.ledevoir.com/monde/europe/546492/salon-du-livre-de-paris-l-anglais-ca-suffit

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 28 janvier 2019 17 h 16

      Monsieur Boni,

      Je pense que toutes les langues incorporent des mots des autres langues.

      L'essentiel d'une langue est sa structure, la grammaire de cette laugue. (Exemple: la fille que je sors avec (ang). La fille avec laquelle je sors (fr).)

    • André Joyal - Inscrit 28 janvier 2019 19 h 38

      @Monsieur LeBlanc, moi, ce commentaire ne me fait pas rire, car il reflète la pure réalité.Ne cherchez pas une école de gestion dans une ville moyenne de province, où 90% des gens ne peuvent tenir une conversation en anglais plus que 2 minutes, mais vous y trouverez une XYZ Business School. This is 4 sure!

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 janvier 2019 10 h 36

      Il vaut mieux en rire qu'en pleurer.

  • Yvon Montoya - Inscrit 28 janvier 2019 06 h 28

    Oui laisser la chance au coureur parce que si vous ajoutez l’Afrique et les pays arabes alors le bassin de francophones est important. Sans oublier les îles Caraïbes et/ ou Haïti dont un de leurs est à l’Acadamie française et il n’est pas le seul. D’autant plus que Dany Laferrière est le seul québécois à y être.

  • Claire Beauchemin - Abonnée 28 janvier 2019 10 h 40

    OUI favorisons le recrutement d'immigrants parlant le français

    Nous sommes en Amérique du nord. Et depuis que le multiculturalisme et le néolibéralisme ont pris de l'ampleur, dans le monde et aussi chez nous, les mesures de protection du français sont en péril. Avoir eu comme Premier Ministre Philippe Couillard n'a pas arrangé les choses. Au contraire, il a tout fait pour enlever les mesures concrètes assurant l'utilisation du français dans l'espace public. Incluant les coupures de budget en matière de francisation des immigrants, Là aussi, il faut agir. En améliorant la durée nécessaire accordée à l'acquisition de la langue française. Si un adolescent n'arrive pas à maîtriser le français parlé et écrit en une année scolaire, les adultes peuvent encore moins y arriver. Et on a détruit le COFI, qui avaient une si précieuse expertise en matière de francisation. claire Beauchemin, abonnée

    • André Joyal - Inscrit 28 janvier 2019 19 h 44

      Mme Beauchemin: vous évoquez notre ancien premier ministre que personne ne regrettera ailleurs que dans le West Island. Il est candidat pour un poste en... Afrique anglophone..Souhaitons qu'il l'obtienne et qu'il se fasse oublier tout en en nous oubliant.

  • Gilles Théberge - Abonné 28 janvier 2019 10 h 54

    il vous reste à faire lire votre texte à Legault...! Votre argumentaire se tient.

    Mais il y a loin de la coupe aux lèvres