Bonjour, les Français!

J’aime la France et les Français. Le vieux concept de mère patrie continue de résonner en moi. Je ne considère donc pas la France comme un pays étranger. Je la fréquente au quotidien par sa littérature, par son cinéma, par sa chanson, par ses journaux et par sa télévision. La France, pour moi, c’est comme l’Abitibi, Charlevoix et la Gaspésie : je n’y suis jamais allé, mais je sais néanmoins que c’est un peu chez nous.

Ainsi parlent les Français (Robert Laffont, 2018, 396 pages), le captivant essai que consacrent Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau à l’art de la conversation à la française, me confirme dans mon attachement au pays de Champlain et de Fabrice Luchini. Le sujet est en or — la richesse de la culture française est infinie — et nos guides brillent par leur esprit et leur maîtrise de la narration journalistique.

Barlow et Nadeau forment un couple. La première, ontarienne, est de langue maternelle anglaise, alors que le second, québécois et chroniqueur au Devoir, est de langue maternelle française. Maintenant installés à Montréal, ils sont tous les deux bilingues et ont déjà vécu à Toronto, à Phœnix et à Paris, en plus d’être les parents adoptifs de jumelles d’origine haïtienne, créolophones de naissance. L’approche comparative des langues et des cultures est un peu leur dada. On leur doit, notamment, l’excellent Le français, quelle histoire ! (Le livre de poche, 2012), présenté comme « la première biographie de la langue française », qui avait la particularité d’être traduit de l’anglais.

Sport raffiné

Ainsi parlent les Français, lui aussi traduit de l’anglais, mais par les auteurs eux-mêmes cette fois, « combine le journalisme et l’anthropologie » dans le but de mettre en lumière ce que disent les Français et la manière dont ils le disent. Il s’agit d’une passionnante étude de mœurs menée à partir d’un angle linguistique, pour la bonne raison qu’en France, « la parole est tout ». La méthode est celle de l’immersion, enrichie d’une solide connaissance de l’histoire. Joyeux drilles, les auteurs en tirent des règles générales au sujet de la culture française, qu’ils illustrent ensuite avec force anecdotes. On s’amuse beaucoup et on apprend tout autant.

Barlow et Nadeau se penchent d’abord sur la manière, ce qu’ils appellent « les réflexes culturels ». En France, notent-ils, dire « bonjour » en abordant quelqu’un est un passage obligé, « l’équivalent verbal de frapper à la porte avant d’entrer ». Omettre de le faire vous expose à devoir subir l’irritation de votre interlocuteur.

Les Français considèrent l’échange de mots comme un art qui a ses règles. Ils se permettent, par exemple, de contredire directement un étranger, à qui ils ne dévoileraient jamais leur nom et leur profession, des sujets qui, comme la famille et l’argent, relèvent pour eux de la sphère privée. Un Nord-Américain peu au fait de ces subtilités risque de passer rapidement pour un malotru dans un salon parisien.

Les Français ont une foi inébranlable dans la culture générale. Peu d’entre eux remettent en question l’idée que chaque adulte doit avoir acquis autant de connaissances que possible. […] Alors que les Nord-Américains considèrent que l’étalage d’une bonne culture générale est élitiste et prétentieux (ceux qui en ont préfèrent que ça ne se sache pas trop), c’est tout le contraire en France. 

 

La culture française chérit l’art de la conversation, qu’elle pratique comme un sport raffiné et « un peu brutal ». Invité à y prendre part, on doit s’y engager activement et ne pas hésiter à faire preuve d’esprit de contradiction. « Quand les Français vous invitent, écrivent les journalistes, ce n’est pas seulement par courtoisie ; ils s’attendent à de l’action, à un peu de friction, bref, ils espèrent s’amuser. » Une simple comparaison entre l’atmosphère joyeusement batailleuse qui règne sur le plateau de l’émission On n’est pas couché et celle, doucement consensuelle, de notre version de Tout le monde en parle suffit à illustrer ce qui nous distingue des Français à cet égard et ce qui me fait les aimer.

Culture générale

Longtemps condescendants envers les Québécois, les Français, aujourd’hui, seraient plutôt portés à nous admirer, selon Barlow et Nadeau. Ce sentiment devrait être réciproque. J’ai le goût d’être des leurs quand je lis que les Français exaltent l’école traditionnelle (écriture cursive, dictée, par cœur), « ont une foi inébranlable dans la culture générale » pour tous, raffolent de l’histoire et sont littéralement fascinés par le langage.

À dix ans, au primaire, une des jumelles Nadeau a dû faire un travail sur le peintre Nicolas Poussin. L’année suivante, à Montréal, on lui a demandé d’écrire un texte sur sa partie du corps favorite. « Le manque d’ambition de l’institution quant au fond nous a stupéfiés », écrivent les journalistes, en m’enlevant les mots de la bouche.

Les Français, je le sais, ont des défauts, notamment une désolante « anglolâtrie », que les auteurs assimilent à « une sorte de colonisation mentale », une propension au pessimisme et un orgueil souvent excessif. Il reste que, si on aime la culture au sens noble du terme, l’esprit français demeure une indispensable inspiration, surtout pour les Québécois.
 

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

6 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 26 janvier 2019 07 h 52

    Les Français...

    Comment faire abstraction de sa patrie quand on vient du Vieux Continent! Double nationalité bien sûr, avec des souvenirs de jeunesse, et pour les personnes âgées, ce que je suis, les souvenirs du temps difficile après la 2e Guerre Mondiale. Chacun y mettait du sien, les adolescents comme les adultes. C'étaient les bals musette le dimanche pour se détendre après des grandes journées de travail pendant la semaine. Pas de TV, seulement le cinéma, le dimanche, dans une salle qui servait aussi pour une tournée théatrale... À l'école, en rang presque militaire pour entrer dans une salle de cours, c'était la discipline et le goût d'apprendre des choses, de s'instruire, découvrir les choses du passé, l'Histoire du pays et de ses colonies à ce moment là, la Géographie...Il fallait marcher à pied, sous la pluie ou non, rarement dans la neige...Le soir c'était les devoirs obligatoires et peu d'entre nous rechignaient, la découverte et la soif d'en savoir plus primait sur la paresse. À la radio, c'étaient les nouvelles en soirée, précédées par des émissions pour celles qui demeuraient au foyer. Digne de la « Guerre des boutons », c'est par petites bandes que nous faisions des incursions, à travers la forêt, en pleine campagne, avec en tête d'affronter l'ennemi! Bien plus tard, arrivé à Montréal avant l'Exposition, comme bien des immigrants européens l'ère des grands espaces verts n'a pas duré longtemps, noyés dans l'humidité de la ville. Mais, pire, les fonctionnaires d'accueil parlaient surtout en anglais, ce qui n'était pas indiqué dans les documents d'immigration... Oui j'aime voir le défilé du 14 juillet à Paris, fier de parler et d'écrire, comme auteur, en français! En région, pour écouter de la belle musique, pas « quétaine », il faut aller sur Internet. Quant aux livres, les commandes en ligne, ça marche. Je ne reverrais plus les pièces d'opérettes à Paris comme « La Veuve Joyeuse », cependant la musique classique est facilement accessible!

  • Jean-Henry Noël - Abonné 26 janvier 2019 16 h 04

    Un faible

    J'ai un faible pour les Français aussi. Mon collège, je l'ai fait sous la férule des FIC (Frères de l'instruction chrétienne) dont la majorité des professeurs étaient français. Tout en étant autodidacte (je lisais beaucoup), je me souviendrai toujours du Frère Raphaël, professeur de littérature de Rhéto, qui m'a dit un jour à propos d'un film que j'avais vu : Moi, je préfère ces choses éthérées qui nous éloignent des choses trivialess de la Terre et nous rapproche des cieux.

  • André Joyal - Inscrit 27 janvier 2019 11 h 07

    1er novembre 1965

    C'est le jour où, sur le pouce ( en stop, comme on dit en France) j'ai fait Louvain-Paris pour mon 1er séjour. Je m'y suis senti chez moi immédiatement.Pourquoi? À cause des films de Raimu, de Jean Gabin, de Michelle Morgan, visionnés avec mon père et ma mère le jeudi soir lors de cette sorte de ciné-club précédé d'un vieux piano mécanique . Ensuite, ado, ce fut les prmiers Darry Cool et les films de Tati. Retour ce Pm, car je pars pour assitser au soi-disant soporifique Roma.

    • André Joyal - Inscrit 27 janvier 2019 23 h 01

      Soporifique «Roma»? C'est dans «La Presse» que j'ai lu ça. Selon Mario Girard, il a fallu qu'il s'y mette par 2 fois pour «endurer» le film au complet. Ayoille!!!!!! Comme disait l'autre : «Faut pas croire tout ce qu'on lit dans «La Presse». J'ai ADORÉ. Rien vu d'aussi imposant depuis le néo-réalisme italien.C'est tout dire.

  • Loyola Leroux - Abonné 27 janvier 2019 17 h 47

    La différence de niveau entre la France et le Québec !

    Sur la culture générale, tres valorisée en France et ridiculisée au Québec, je suis d’accord avec votre propos. Ils respectent l’école traditionnelle, le par cœur, l’histoire (la vraie), le latine et le grec, l’étymologie, au Québec, depuis la Révolution tranquille et Guy Rocher, le niveau baisse dans arrêt, notre école étant contrôlée par nos ingénieurs sociaux suit toutes les modes populaires, comme les plus récentes : les théories du genre, la Shoah, le méditation, le yoga, la diversité, etc. L’écolier français apprend à connaitre ses grands peintres, nous les parties de son corps. Et finalement, vous donnez un excellent exemple pour illustrer nos différences, avec l’émission On est pas couché et TLMEP. A OEPC la question et la réponse peuvent s’expliquer en 3-5 minutes, les participants argumentent, une pratique qui nous est inconnue, ici personne n’utilise des phrases de plus de six mots et les interventions ont 144 caractères. Personnellement, je me couche plus cultivé après avoir écouté cette excellente émission française. En terminant, puis-je vous suggérer un vieux livre, selon vos critères : Robitaille Louis-Bernard, 2010, Ces impossibles français, Denoël, 384 pages. Un excellent livre sur la France, drôle et qui ne pratique pas la langue de bois.

    • André Joyal - Inscrit 27 janvier 2019 23 h 04

      J'ai lu ce livre de L-B Robitaille, oui, je le conseille moi aussi.