Paris en cris et en musique

Je me plais à croire que bien des peuples reproduisent en versions plus assourdies un événement phare du passé mal digéré par l’inconscient collectif, dans l’espoir d’en changer le cours. Au Québec, c’est la Conquête britannique, rejouée à travers l’histoire, de la lutte des patriotes aux combats pour l’indépendance. En France, la Révolution de 1789 n’aura pas réussi à aplanir les fractures entre les classes sociales, toujours profondes. De la Commune de 1871 aux gilets jaunes en passant par Mai 68, les bonnets phrygiens reprennent du service sur un mode ou l’autre.

J’ai passé la semaine à Paris avec l’impression de sauter de caste en caste. Allez donc réconcilier les deux France ; celle d’en haut et celle d’en bas, elles-mêmes fractionnées, mais dressées nez à nez. Cette fois, qui sait ?

Samedi dernier, on a accompagné au départ des Invalides la dixième marche des gilets jaunes, plus pacifique que bien des précédentes ; toutes factions réunies, droite et gauche, surtout la droite au fait, quoiqu’une main m’ait tendu le journal Le Bolchevik de la Ligue trotskiste de France, surnageant d’un autre âge.

Une pancarte de la manif arborait : « Pour sauver Paris, la France et l’humanité. » C’est beau, l’ambition ! Tous marcheurs unis contre Macron, son arrogance et ses élites. Reste que la popularité du président français est en remontée après la tourmente, et qu’il recevait lundi des patrons de multinationales au château de Versailles. Pour la symbolique monarchiste, il faisait fort, face aux insurgés des rues. Mais on s’enfarge nous-mêmes les pieds dans la France plurielle…

La musique de films retrouvée

Le soir de la manif, à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance, j’assistais à un concert symphonique de musique de films. Les partitions d’extraits de douze films — dont de grands classiques : La Belle et la Bête de Cocteau (1946), sur une musique de Georges Auric, et Les enfants du paradis de Marcel Carné (1945), sur celle de Joseph Kosma — à l’auditorium de la Maison de la radio étaient interprétées par l’Orchestre national de France sous la direction de Philippe Béran.

Les « élites » portent haut l’étendard de la grande culture du pays et on souhaite à « l’art pour tous » de s’imposer comme un des grands vecteurs de réconciliation nationale.

Le cinéaste Bertrand Tavernier était l’instigateur du concert. Or, si quelqu’un peut faire le pont entre les deux France, c’est bien ce réalisateur et écrivain engagé socialement, grand défenseur de la cause culturelle, cinéphile et mélomane passionné, au front sur tous les combats.

Son propre père, René Tavernier, n’avait-il pas été à Lyon un poète résistant accueillant aux heures sombres Louis Aragon et Elsa Triolet ? À travers l’imposant parcours du cinéaste de L’horloger de Saint-Paul et de Coup de torchon, c’est le coeur de la France à son meilleur qu’on croit voir palpiter. Il est toujours émouvant de le voir s’approcher, son éternel foulard au cou.

« Ça faisait cinq ans que je prêchais dans le désert », nous expliqua-t-il avant le concert. Face aux problèmes d’ayants droit, il s’était battu. La musique des grands films français d’hier, la plupart du temps jamais enregistrée, n’est guère jouée, même si cinéastes et compositeurs entretenaient des liens très étroits. « Ces derniers sont les héros méconnus du cinéma français », déclarait-il.

La grande fierté de Bertrand Tavernier était de présenter en première des extraits musicaux disparus, reconstitués à l’oreille à partir des DVD. C’était le cas de La vérité sur Bébé Donge d’Henri Decoin (1952), à travers une musique de Jean-Jacques Grünenwald, de Justin de Marseille de Maurice Tourneur (1934), mis en musique par Jacques Ibert, et de Remorques de Jean Grémillon (1941), sous partition de Roland-Manuel recréée.

Alors, on s’est laissé bercer par les valses de Darius Milhaud pour la Madame Bovary d’après Flaubert de Jean Renoir (1934) et par celle de Maurice Jaubert pour Carnet de bal de Julien Duvivier (1937). Assis devant l’orchestre, on lisait sur les visages des musiciens la joie d’attaquer ce nouveau programme.

Tiré du film Les misérables adapté en 1934 par Raymond Bernard du roman de Victor Hugo, les notes d’Arthur Honegger sur l’émeute durant les barricades de la Commune, en tourbillon de révolte sonore, renvoyaient aux appels au peuple d’aujourd’hui.

Dans La marche triomphale du compositeur Jean Françaix (son nom ne s’invente pas), tirée du film Si Versailles m’était conté… de Sacha Guitry (1954), des variations autour de La Marseillaise faisaient écho au même hymne national entonné en matinée par les gilets jaunes. Et je me suis dit que la France d’en bas n’était pas si loin de celle d’en haut, qu’il suffisait peut-être qu’elles se parlent, comme elles s’y appliquent en débat ces jours-ci. Il est permis de rêver aussi…
 

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