Quand le théâtre se fait cinéma

Novembre et janvier sont les parenthèses excitantes de Noël. L’excitation qui accompagne l’achat de cadeaux, la décoration de la maison et la recherche des meilleures recettes en ligne n’a d’égale que la relaxation après Noël, lorsque le Nouvel An ouvre une brèche dans le mur du désespoir et que l’on se plaît à énumérer des résolutions hardies du type écrire un nouveau roman, brûler cinq kilos de graisse ou aller en Thaïlande. On sait qu’on les portera dans ses bras comme de petits chats dociles vers l’année d’après. Une de ces résolutions irréalisables, c’est d’arrêter d’acheter des romans tant que je ne finis pas la lecture de ceux achetés l’année d’avant. Appendice : je me promets de faire le tri de ma bibliothèque et d’explorer d’autres genres littéraires.

Arrivée la deuxième semaine de janvier, purge des e-mails auxquels je n’ai pas eu le temps de répondre, des post-it multicolores avec des dates et des mots d’ordre, des projets d’écriture dont les dates de soumission sont déjà passées. Rangement des décorations de Noël, de la vaisselle en porcelaine, de la chambre des enfants partis accomplir leur destin ailleurs, des livres achetés ou reçus en cadeau. Dans la pile, une pièce de Mishka Lavigne sortie en décembre 2018. Jeune écrivaine d’ici, d’Ottawa, de la relève.

Je sors Havre de la pile en espérant y trouver une idée pour ma chronique. Je me rappelle avoir écrit une chronique sur le récit narratif dans la poésie ; les premières pages de Havre me font penser au cinéma dans le théâtre.

Parenthèses

Par rapport au théâtre, j’éprouve des sentiments mixtes d’une passionnée de cinéma. Au Canada, à quelques exceptions près, seules les représentations de Robert Lepage et les pièces publiées de Wajdi Mouawad m’interpellent. J’admire Lepage parce que cinéaste et Mouawad parce que poète. Leur théâtre se situe au carrefour des arts et complexifie la représentation dramatique au-delà du dialogue livré sur scène. En réalité, les deux auteurs ont passé par le cinéma avant de capter mon attention par leurs pièces lues ou représentées. Ce fut également le cas d’une pièce comme Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, que j’ai lue après avoir vu l’adaptation réalisée par Xavier Dolan en 2016.

Pourtant, au cours de mes études en lettres françaises, j’avais lu et admiré Racine, Molière, Musset, Camus, Vian, Ionesco, Anouilh. Mais pour une raison obscure, enfant du siècle romanesque, j’ai abandonné la lecture des pièces de théâtre en faveur d’autres genres, comme le roman, ou d’autres médias, comme le cinéma. Peut-être que mon appréhension du dialogue vide et d’un certain maniérisme théâtral m’éloigne de l’art dramatique, me rapproche des arts du récit, de l’image et de l’énonciation indirecte.

Havre

Elsie et Matt sont sur scène. Elsie raconte deux événements concomitants : un trou béant avale une voiture stationnée devant son immeuble à Ottawa et, le jour même, la voiture de l’auteure Gabrielle Sauriol, sa mère, percute un arbre à Vancouver. Le corps est éjecté dans l’océan. Matt rentre d’un voyage pénible à Sarajevo, ville de sa naissance. Une fois atterri à Ottawa, il apprend sur les écrans la mort tragique de l’auteure.

À tour de rôle, chacun raconte ses souvenirs, ses angoisses, son deuil ; une complicité évoquée, non dite, s’installe avant leur rencontre. Le montage subtil et transparent des répliques et des flash-back devient plus poignant grâce à l’absence de didascalies. Comme dans le cinéma lorsque les coupures disparaissent en faveur du continuum émotionnel.

Entre ces deux personnages, pris dans des espaces et des temporalités vertigineuses qui nous rappellent le Babel d’Iñárritu, se tisse une histoire d’amitié et de deuil. Elsie se cache et lèche dans la solitude les blessures générées par l’abandon et l’absence physique de la mère. Aucune trace de celle-ci n’existe au-delà des livres, corps symbolique qu’Elsie, avec l’aide de Matt, enterre dans le trou. Matt, orphelin adopté lors de la guerre civile en Bosnie, tente de reconstruire sa mémoire, de retrouver la trace de ses parents biologiques, de combler la brèche de ses amours ratées. Ingénieur, il s’occupe du trou face à l’appartement d’Elsie, et de la perte tragique qui perce son âme.

En parallèle, le livre qui scelle la réputation de Gabrielle Sauriol et dans lequel elle parle d’une mère qui perd sa fille abattue à Sarajevo est intitulé Havre. Le titre propose une mise en abîme intéressante du Sarajevo de Matt dans le Sarajevo de Sauriol, du Havre fictif dans Le Havre concret de Lavigne. Jeu admirable qui superpose les images et brouille les temporalités. Le tout est raconté, évoqué par le récit et par le dialogue entre les personnages et avec le spectateur ; reste que la pièce donne à voir par le récit et enchante par son potentiel filmique incommensurable.
 

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