Le grimoire d’époque des Oscar

L’Académie des Oscar est toute mêlée. Longtemps, au fil de sa nonagénaire existence, la sélection des films en lice reposait sur des considérations chauvinistes, commerciales et politiques certes, mais dans un désordre cinématographique plus cohérent, en somme.

Désormais, les nominations pour cette célébration américaine du cinéma à portée planétaire reposent sur tant de facteurs socio-culturels qu’on les déchiffre comme un grimoire d’époque : la nôtre.

Les Oscar marchent sur des oeufs. Votants et organisateurs sont pris dans le tourbillon contemporain pour le meilleur et pour le pire. Ça paraît…

Ainsi, ce gala se déroulera, une première depuis 1989, sans maître de cérémonie. L’humoriste Kevin Hart, retenu pour le rôle, après avoir glissé sur la peau de banane d’anciens tweets homophobes, ayant refusé de battre sa coulpe davantage, s’est retiré du jeu. Plusieurs se relaieront à la barre le 24 février prochain, pour le mieux peut-être… La formule, en perte de spectateurs, réclame des correctifs.

Reste que l’Académie doit tenir compte des moeurs de cinéastes, d’acteurs, d’animateurs du spectacle en mal d’exemplarité dans leur Hollywood décadent. La chute du puissant producteur Harvey Weinstein a ouvert la porte aux exécutions des vedettes à profils d’oppresseurs. Des stars disparaissent à tort ou à raison de la photo de famille cinématographique, avec quelques proscrits maintenus à bord.

C’est le cas de Green Book. Ce film en lice pour cinq Oscar vaut pour son sujet qui touche la corde sensible des réconciliations interethniques à travers le Sud ségrégationniste des années 1960. Dans la vraie vie, son cinéaste, Peter Farrelly, doit répondre d’anciens penchants exhibitionnistes sortis des boules à mites. L’histoire à la base du film (véridique) se voit contestée par la famille du musicien au portrait tracé. Qu’à cela ne tienne ! Green Book résiste. Hollywood ne peut couler tous ses vaisseaux, surtout quand le sujet des oeuvres roule avec le courant.

Les minorités reines

Riche de ses 10 nominations (ex aequo avec l’atypique production historique The Favorite du Grec Yorgos Lanthimos), le sublime Roma en noir et blanc du Mexicain Alfonso Cuarón (grand favori, primé partout) apporte aux Oscar une caution cinéphile d’excellence. Il « blanchit » également la plateforme numérique Netflix qui l’a produit, au grand dam de maints exploitants de salles et distributeurs indépendants, affaiblis par son rouleau compresseur. La position de tête du film de Cuarón s’inscrit quant au reste sur un damier politique omniprésent.

Les 91es Oscar refléteront des positions d’artistes sous l’ère Trump en proposant autre chose que l’« America First » de leur président orange exécré. Le sacre de Roma, tourné en espagnol en banlieue de Mexico, constituerait le 24 février prochain un pied de nez au locataire de la Maison-Blanche obsédé par son mur frontalier face aux « bad hombres » à la peau basanée.

La diversité, l’ouverture aux minorités et aux oeuvres d’auteur participent dès lors pleinement, on s’en félicite, à la fête oscarienne, côté thèmes et origines des candidats retenus. Des films américains pur jus, comme A Star Is Born et Vice, montent haut mais ne trônent pas seuls. Le Polonais Pawel Pawlikowski, avec son brillant Cold War (en polonais, russe, français, allemand, italien et croate. Ouf !), a même atterri dans la prestigieuse catégorie de la meilleure réalisation, généralement très nationale, aux côtés de Cuarón.

De son côté, si la mégaproduction Black Panther, aux sept nominations (!) participe à la course au meilleur film, ce n’est pas en vertu de ses qualités cinématographiques, mais pour son statut de blockbuster et sa portée sociale. Les superhéros et superhéroïnes à son affiche sont Noirs. Cette oeuvre catharsis à gros traits, si populaire, lance un message d’inclusion aux communautés afro-occidentales.

Plus méritant sur le plan artistique, mais posé là dans le même but, BlacKkKlansman de l’icône Spike Lee, à travers son histoire de flic noir infiltrant le Ku Klux Klan, grimpe très haut avec six citations. Hélas, si la cuvée 2015 des « Oscars so white » eut un effet à long terme sur la participation des oeuvres afro-américaines, la lumière ne brille guère pour les femmes de la course, vent des #MeToo ou pas.

Au film, à la réalisation et au scénario, aucun nom féminin n’est sorti du chapeau. Marielle Heller avec Can You Ever Forgive Me ? (film pourtant nommé dans d’autres catégories) et Chloé Zhao, son exceptionnel The Rider sous le bras, auraient mérité de se hisser aux plus hauts sommets, mais pensez-vous ?

D’où cette impression que la cause des femmes sera plus lente à gagner que celle des Noirs et des étrangers à Hollywood. Ça s’entend sous ces nominations bien transparentes : incrustée, la misogynie…
 

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2 commentaires
  • Hermel Cyr - Inscrit 24 janvier 2019 09 h 47

    Le pâle épisode d’un processus de désintégration

    La crise du cinéma hollywoodien est le pâle reflet d’un processus de décomposition bien plus vaste. Elle est tout à fait caractéristique de ce qu’on appelait jadis une « décadence » culturelle. Perte d’unité, perte d’authenticité, perte de confiance en des valeurs qu’on tenait pour fondamentales (en tout cas suffisamment fortes pour contenir les forces centrifuges dans les périphéries). Il ne s’agit pas de relent nostalgique pour John Wayne … mais d’un constat.

    Tous les systèmes (dont les systèmes culturels) en viennent à douter d’eux-mêmes lorsque fragilisés par une contestation extérieure contraire. C’est la dialectique inéluctable de l’histoire. C’est la morale qui phagocyte la structure des systèmes. Basée sur des valeurs tenues pour marginales pour un temps, elle en vient à vaincre la norme et à constituer une nouvelle norme par amalgame, syncrétisme, assimilation …

    Ce sont des valeurs profondes qui croulent sous les coups de forces centrifuges imposées par des valeurs et croyances en voie de devenir dominantes (les particularismes raciaux, ethniques, religieux, …). Se constitue sous nos yeux un nouveau monde tribal. La question n’est pas de savoir si c’est bien ou si c’est mal, mais de savoir qu’on en est là. Il s’agit de regarder par la fenêtre pour voir quel avenir se dessine déjà; que cet avenir, il ne sera ni humaniste ni éclairé.

  • Louise Melançon - Abonnée 24 janvier 2019 09 h 59

    MYSOGINIE QUI RÉSISTE

    Oui, madame Tremblay, il reste du chemin à faire encore au pays de Trump... Mais les femmes ne sont pas une minorité... alors ce sera plus long...