L’ombre des inégalités

« En 2018, 26 personnes possédaient autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité. »

Tel est le résumé coup-de-poing du dernier rapport d’Oxfam sur les inégalités dans le monde, publié hier par cette fédération d’organismes autonomes dont fait partie Oxfam-Québec. Une organisation qui, depuis la Deuxième Guerre mondiale, recueille dons et subventions, multipliant les initiatives contre la misère et les inégalités matérielles.

Depuis cinq ans, la maison-mère britannique a ajouté à ses activités une initiative de recherche, qui est aussi une forme de dénonciation raisonnée. Une publication annuelle collée dans le calendrier — ce n’est pas un hasard — avec le rendez-vous de Davos des riches et des puissants.

On pourra chipoter sur le ton des analyses d’Oxfam, elles restent précieuses pour comprendre et bien voir l’envers de la croissance. Et un problème réel, sans doute lié aux extrémismes et aux protestations politiques (Brexit, Gilets jaunes, Mouvement 5 étoiles) qui surgissent un peu partout : « l’explosion des inégalités » — une expression à la fois banale et juste.

Certes, les inégalités ne sont pas seules en cause dans les mouvements qui enflamment l’Occident… La Pologne, qui ce week-end pleurait la mort violente d’un acteur politique, le maire de Gdansk, très impliqué contre l’extrémisme au pouvoir à Varsovie, surfe sur de bons résultats économiques. La France, décrite ces jours-ci comme « préinsurrectionnelle », reste — après impôts et redistribution par l’État — l’un des pays riches les plus égalitaires du monde.

 
 

Pourtant, écrit le rapport, à l’échelle du monde, les inégalités non seulement croissent, mais s’emballent… Dixit Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam International : « le néolibéralisme économique et une fiscalité inique » sont à la racine des titanesques disparités entre une poignée de milliardaires et des centaines de millions de pauvres absolus.

Dans son rapport 2017, elle écrivait déjà, sur le mode ironique : « Notre monde se porte bien, nous dit-on. Il continue de miser sur la croissance et en parle comme d’un progrès. Et en avant vers un monde sans pauvreté ! »

Pas si simple, ajoutait-elle, tout en reconnaissant que « notre monde a réduit de moitié l’extrême pauvreté au cours des dernières décennies, avec plus de filles à l’école, d’égalité pour les femmes… Tandis que, c’est vrai, beaucoup moins d’enfants meurent avant leur cinquième année. »

Elle aurait pu ajouter qu’en 2018, plus d’êtres humains ont eu accès à l’eau potable et à l’électricité, mangé à leur faim et disposé d’un toit… que jamais dans toute l’histoire de l’humanité.

Le remède selon Oxfam ? Une fiscalité plus juste. Trop de gouvernements et de multinationales s’unissent dans l’allégement des taxes et des impôts aux entreprises, dans la baisse des taux marginaux les plus élevés (de 91 % à 37 % aux États-Unis en un siècle !), tout en alourdissant les contributions des classes moyennes.

Avec des statistiques mises à jour, Oxfam rappelle l’inégalité persistante des êtres humains, en fonction de leur sexe, de leur nationalité… Les pays de l’OCDE « affichent un revenu par habitant 52 fois plus élevé » que celui des pays les plus pauvres.

La pauvreté absolue recule régulièrement depuis le début du XXIe siècle ? Oui, mais, écrit Oxfam, « le taux de cette réduction a baissé après 2013, et la pauvreté extrême a recommencé à monter en Afrique subsaharienne ».

Le verdict : « Ces inégalités sont le résultat de choix politiques. » Une fiscalité progressive, pour financer des services publics, serait tout à fait apte à réduire les écarts.

Utopie ? Pas du tout : dans les années 2000, lit-on dans le rapport, « les inégalités de revenus ont connu un recul phénoménal en Amérique latine, grâce à des États qui augmentaient les impôts des plus riches, relevaient le salaire minimum et investissaient dans la santé et l’éducation ». Allusion au Brésil des années Lula… alors que le nouveau gouvernement Bolsonaro semble aujourd’hui décidé à renverser la vapeur.

Le verdict de « Mme Oxfam » : « Il est juste de reconnaître et de célébrer les progrès réalisés. Mais rien n’est jamais définitif, dans un monde où le pouvoir, la concurrence et la résistance sont en conflit constant. Du point de vue d’Oxfam, je vois une histoire différente, plus complexe. »

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à ICI Radio-Canada.
 

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6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 janvier 2019 01 h 58

    Seulement 26 personnes détiennent la moitié de la richesse mondiale.

    Les maîtres de ce monde ne veulent pas payer leur juste part d'impôts avec la complaisance de nos gouvernements. Et de plus, ils ont le culot de cacher leurs profits dans les paradis fiscaux et ensuite quémander des subventions, du BS pour les milliardaires.
    Après la Deuxième Guerre mondiale, on a eu une période que l'on a appelé à juste titre: «les trente glorieuses» parce que les entreprises étaient obligées de verser leur juste part d'impôts à 91%.
    Si l'on veut corriger vraiment les inégalités et les écarts entre les riches et les pauvres, il faudrait que nos gouvernements réglementent ces sociétés devenues de plus en plus arrogantes.

    • Clermont Domingue - Abonné 21 janvier 2019 10 h 01

      Des égoĩstes et des peureux feront que la situation ira en s'agravant.Sauf quelques rares exceptions, les grands riches se réjouissent que nos gouvernements souhaitent les enrichir davantage; Ces gouvernements chantent en choeur: Investissez chez-nous,investissez chez-nous: vos profits seront meilleurs.

      Quant à eux;citoyens, députés et économistes répètent sans cesse: Si on taxe les riches,ils vont partir.

      Tous ces insignifiants inconscients me rappellent Marie-Antoinette qui festoyait à Versailles juste avant qu'on lui coupe la tête...

  • Mario Jodoin - Abonné 21 janvier 2019 02 h 56

    D'accord à 100%, sauf que...

    Il est dommage qu'Oxfam base ses rapports sur des données sur une source aussi fragile que celles du Crédit suisse. Le Devoir nous apprenait au début de 2017 que «À l’échelle planétaire, Oxfam qualifie de situation indécente le fait que huit personnes détiennent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population mondiale.». Si on en croit ces données, la situation se serait améliorée, car on parle maintenant de 26 personnes au lieu de huit, soit plus de trois fois plus.

    Ce n'est bien sûr pas le cas. Le Crédit suisse a depuis révisé ses données de façon majeure. J'invite toute personne intéressée aux fausses nouvelles à examiner la méthode du Crédit suisse. Elle est, de l'aveu même de ses auteurs, très approximative. Je préfère et de loin me fier à des données solides, comme celles de la World Wealth and Income Database, qui sont compilées et analysées par entre autres Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman. Mais, on entend peu parler de ces données, car elles ne sont pas aussi sensationnalistes que celles publicisées par Oxfam (organisme que j'admire quand même!).

  • Gilbert Troutet - Abonné 21 janvier 2019 03 h 50

    Excellent article

    Merci, M. Brousseau, pour cet article qui dresse un portrait éclairant de notre « humanité » à partir de ce rapport d'Oxfam. Il est juste de reconnaître et de célébrer les progrès réalisés au cours des dernières décennies. Mais rien n’est jamais définitif, comme le souline le rapport.

    On peut rappeler qu'au début des années 80, « l'école de Chicago », représentée notamment par Reagan et Thatcher, a persuadé nos gouvernants qu'il fallait réduire les salaires et les charges afin de dégager plus de profits pour les actionnaires. Est apparue alors la bulle financière et l'on a commencé alors à nous parler de « fonds mutuels » pour nous faire participer à ce mode de capitalisme, qui détourne le rôle de l'économie. On en voit aujourd'hui les résultats. Pendant que la classe moyenne s'essoufle, les grandes fortunes s'accumulent entre les mains de quelques-uns, qui cherchent maintenant à acheter tout ce qui passe à leur portée : immobilier des grandes villes, services publics rentables comme autoroutes, aéroports, etc.

    Il faudrait ajouter que nos économies occidentales profitent indûment du pillage des ressources dans des pays qu'on asservit encore comme au temps de la colonisation. Qu'on pense au Congo, au Nigeria, au Mali... Ainsi, Michel Lauzière plaisante a peine quand il parle des États-Unis, un pays qui voudrait que les autres soient libres de faire ce qu'il veut.

  • Gaston Bourdages - Abonné 21 janvier 2019 08 h 53

    Le Veau d'Or a besoin...

    ...d'être nourri et n'a rien à f..... à se demander comment est cultivée la moisson qui l'engraisse.
    Quels beaux modèles de sociétés que celles de ces multinationales. Que dire de ces gouvernements !
    Au fond, le vrai pouvoir qui est-ce qui le planifie, qui l'organise, le dirige, le contrôle, l'anime ?
    Le Veau d'Or ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 janvier 2019 10 h 22

    Le style, l'info et l'enquête

    Si on exclut les effets, par exemple « [t]el est le résumé coup-de-poing» ou les précisions comme la présentation d'Oxfam, « [u]ne organisation qui, depuis la Deuxième Guerre mondiale, recueille dons et subventions, multipliant les initiatives contre la misère et les inégalités matérielles » ou encore le fait qu' «[o ]n pourra chipoter sur le ton des analyses d’Oxfam », on se retrouve avec une série de citations dudit rapport qui permettent au chroniqueur de construire une argumentation,intéressante, sur les initiatives de l'Amérique du Sud pour réduire les inégalités. ce qui inclut des mesures sociales comme la hausse du salaire minimum et une hausse des impôts des plus riches,

    Cela consolide le discours de Brousseau qui nous a averti de l'arrivée « d"un fasciste au pouvoir » au Brésil qui risque de changer la situation, ce qui donne raison à Oxfam pour qui les prétendus progrès des dernières années sont bien relatifs, car il reste énormément de travail à faire alors que les acquis sont friables.

    Le rapport va plus plus loin : « Une action internationale rapide est nécessaire pour s’attaquer à ce problème avant qu’il ne dégénère. Il faudra allier financement, rééchelonnement et annulation de la dette afin que les créanciers irresponsables supportent leur part du fardeau. Les choix faits en matière d’austérité fiscale doivent être axés sur la collecte d’impôts auprès des entreprises et des particuliers les plus riches, ainsi que sur la réduction de la corruption et du gaspillage, et non sur la hausse des
    impôts et la réduction des services pour les personnes pauvres.»

    Soyons sérieux : Le rapport d'Oxfam est à la portée de tout le monde, mais une enquête sur la dette, qui croiserait le travail de Deneault et le livre de David Graeber « Debt, the first 5000 years», les lecteurs ne peuvent la faire. Voilà qui alimenterait le débat. La balloune sur Cohen (qui aurait permis un texte contre Trump ce lundi) s'est dégouflée ce week-end, merci Oxfam!