Le Rembrandt à la fourrure

Le long voyage qu’il a entrepris l’a beaucoup changé. Gustave Flaubert a pris du poids. Ses cheveux sont tombés. Il a soudain la tête d’une grosse citrouille. En 1851, après s’être arrêté un peu partout au Moyen-Orient, l’écrivain se trouve en Italie. Il écrit à sa mère, comme à son habitude, ainsi qu’à quelques-uns de ses amis. Depuis Naples, il envoie une lettre à Camille Rogier, peintre, illustrateur, viveur. Il lui dit que sa libido le dévore. « C’est peut-être le voisinage du Vésuve qui me chauffe le cul. » Sans la moindre gêne, il lui parle en détail d’une maladie vénérienne qui ronge son sexe.

Quand ses démons sexuels s’apaisent un peu, l’écrivain se rend volontiers contempler des oeuvres d’art. Il profite des antiquités et de la vaste galerie de tableaux de la collection du prince de Salerne. L’argent du prince, métamorphosé en oeuvres d’art, lui permet d’apprécier en particulier un tableau de Rembrandt, un de ses fameux autoportraits énigmatiques nimbés de lumière chaude. Flaubert écrit : « La contemplation de ce portrait m’a fait du bien à la santé. En revenant, je m’en sentais dans les cuisses des muscles d’acier et j’étais léger comme un oiseau. » Il reparlera de ce tableau à une autre occasion pour en dire ceci : « C’est plein d’une grande et forte manière et comme sculpté dans la couleur. »

Un Rembrandt n’est pas qu’une affaire sentimentale. Ses tableaux se trouvent au coeur des collections des puissants depuis longtemps. Du vivant du peintre, ses oeuvres appartiennent déjà au roi d’Angleterre, Charles II, au cardinal de Richelieu, à des collectionneurs privés fortunés, comme le Sicilien Antonio Ruffo. Pour posséder un Rembrandt, il faut pouvoir y mettre le prix. Les riches ont eu de tout temps le chic de la peinture quand vient le temps de donner une couche de vernis aux illusions qu’ils prêtent à la grandeur de leur vie.

En 2016, un marchand d’art hollandais de 39 ans, Jan Six, fils de la bourgeoisie de son pays et ancien employé de la maison d’enchères Sotheby’s, se rend à Londres pour acquérir, dans une vente, un tableau. Il croit deviner qu’il s’agit d’un Rembrandt, attribué à tort à ses élèves. Le tableau lui est adjugé pour 225 000 $. Deux ans plus tard, restaurations, analyses historiques, rayons X et infrarouges paraissent lui donner raison. L’oeuvre vient d’être mise en vente pour 1000 fois plus que son prix d’achat. Mis à part quelques restaurations mineures, il s’agit pourtant bien du même tableau qu’auparavant. Pour un monde qui ignore désormais la valeur d’à peu près tout, l’art reste apparemment la seule façon de sortir son argent du coffre-fort en le maquillant pour lui donner ainsi des allures de supplément d’âme. Cela apparaît encore plus éclatant, il est vrai, dans l’univers de l’art contemporain.

Depuis le XIXe siècle, ce Rembrandt à l’identité oubliée se trouvait dans la famille de Sir Richard Neave. Ce baronnet avait beaucoup profité de la vente d’ailerons de baleines, de peaux d’orignaux, de plumes d’oies blanches mouchetées de sang ainsi que de fourrures de castors. Entre 1802 et 1808, Neave était, entre autres choses, un des neuf gouverneurs de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Les villes de Winnipeg, de Calgary et d’Edmonton seront d’abord des comptoirs de cette compagnie. Elle finira par vendre les vastes territoires qui les accompagnent pour que le gouvernement canadien y fonde de nouvelles provinces.

En échange de couteaux, de billes de verre, d’aiguilles de fer, de couvertures grises et de fusils à poudre noire, la Compagnie de la Baie d’Hudson fait main basse sur la chasse des Amérindiens et des Canadiens. Elle presse le pays comme un citron, laissant geler sur place l’amertume, emportant avec elle les sucres.

Sa fortune, Neave l’a acquise grâce au trafic des peaux de bêtes de l’Amérique septentrionale, mais aussi aux Antilles, grâce à la traite des Noirs. À l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique, pour compenser les pertes familiales causées par cette émancipation, son fils reçoit un important dédommagement financier. Son petit-fils, déjà assis sur une fortune appréciable, deviendra gouverneur de la Banque d’Angleterre. De père en fils, les Neave vont en venir à représenter une importante dynastie politique et financière. Assassiné en 1979 dans un attentat à la bombe, le député conservateur Airey Neave, un des fidèles supporters de Margaret Thatcher, était de cette famille.

L’acquisition d’oeuvres d’art sert beaucoup, dans ces milieux, à produire une jolie diversion pour aider à faire oublier un instant que le paradis des riches, toujours bordé de fourrures, est financé par l’enfer des pauvres.

Comme au temps du massacre des animaux et de la traite des Noirs, le bonheur des peuples continue au fond à passer derrière la grande toile colorée, où se cachent des multinationales et leurs patrons. L’ordre du jour n’a pas beaucoup varié. Au quotidien, on se le fait rappeler assez crûment. Par exemple, par ce directeur d’une succursale de Desjardins à Québec qui, au moment de condamner à la fermeture le guichet automatique de l’Institut de réadaptation en déficience physique, affirme sans sourciller que « la Caisse, dans sa mission, ce n’est pas écrit que la clientèle vulnérable doit être servie ». Faut-il rappeler que Desjardins a réalisé des surplus de 2,15 milliards de dollars en 2017 ? La vérité en peinture est que, pour ces gens-là, seul compte de voir à presser le citron. Voilà le triste tableau.
 

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24 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 janvier 2019 00 h 46

    Honte aux banquiers sans conscience sociale.

    Vous avez tellement raison, Monsieur Nadeau. Les riches vivent dans une bulle complètement détachée des conséquences de leurs décisions.
    «L’acquisition d’oeuvres d’art sert beaucoup, dans ces milieux, à produire une jolie diversion pour aider à faire oublier un instant que le paradis des riches, toujours bordé de fourrures, est financé par l’enfer des pauvres.»
    Les dirigeants de cette banque ont oublié la mission originale de la Caisse fondée par Alphonse Desjardins en 1900, un projet coopératif avec l'objectif de permettre aux ouvriers ainsi qu'aux agriculteurs du Québec de devenir leurs propres banquiers. Le but était de généraliser l'épargne pour parer aux effets du chômage, de la maladie et autres imprévus de la vie. Sa mission était d'améliorer les conditions matérielles des travailleurs et contribuer au progrès du Canada français. «Suis-je le gardien de mon frère?!»

    • Stephan Wagner - Abonné 21 janvier 2019 02 h 19

      Merci, Madame! Et merci, M. Nadeau. La Caisse doit urgemment retrouver son âme, pour ne pas devenir seulement encore un autre paradis des riches.

    • Claude Bariteau - Abonné 21 janvier 2019 13 h 55

      M. Nadeau, votre texte, fort pertinent, fait écho à l'accumulation de la richesse plutôt qu'à sa distribution, qui fut en hausse partout dans le cadre de la Guerre froide, partout comme au Québec à l'époque de la révolution tranquille jusqu'après 1995, mais aussi auparavant sous l'impact du mouvement Desjardins.

      Si les ciasses populaires ont réaménagé leurs serrvices dans les années 1980 et poursuivent sur cette lancée, ce dont témoigne des fusions de caisses et la mise en palce de guichets de services, je saisis mal l'exemple de votre dernier paragraphe qui vous amène à avancer que le directeur d’une succursale de Desjardins à Québec localisée dans un complexe de recherche d'ordre médical ait avancé avoir fermé un guichet automatique parce que la Caisse n'a pas pour mission de servir des clientèles vulnérables.

      À l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec, la réadaptation est un service offert par des préposés dans un cadre de recherche, ce qui fait que les personnes constamment présentes ne sont pas celles en réadaptation, car elles ne font que passer.

      Si je décode que ce fut la réponse que vous avez obtenue de ce directeur, j'aimerai connaître la question que vous lui avez posée, mais aussi l'intérêt que vous avez manifesté pour comprendre sa décision (usage du guichet et coût de son opération, services offerts à proximité, et cetera).

      Je vous pose ces questions parce que je vois mal que cet exemple ait quelques affinités avec les propos qui précèdent la partie du paragraphe comprenant l'exemple que vous signalez. il ne s'agissait pas de fermer un guichet comme les Neal de la Baie d'Hudson ont fermé des comptoirs avant de vendre des territoires pour s'enrichir et amasser des objets d'art témoignant de leur renommée.

      Aussi ai-je saisi dans votre exemple plus un écho par Trudeau disant que les Caisses pourraient être l'objet d'actes terroristes.

      Vous nous aveiz habitué à plus de pertinence dans vos analyses.

  • Denis Paquette - Abonné 21 janvier 2019 05 h 22

    la grande maladie est naintenant de vivre comme apatride ou refugié et vivre dans des tentes

    quel beau texte criant de véritées dont la seule faiblesse sont les motifs qui avec le temps sont devenus de plus en plus abstraits, les multinationles étant maintenant pres a vendre des pays entiers pour s'enrichir, la grande maladie est maintenant de vivre comme refugié ou apatrides dans des tentes enfin si on a la chance de ne pas s'être noyer avant

  • Brigitte Garneau - Abonnée 21 janvier 2019 07 h 11

    Plus ça change, plus c'est pareil...

    Il n'y a rien de nouveau sous le soleil...seuls les chiffres changent, alors que les actions restent les mêmes. À une époque, être millionnaire, c'était être très riche. Aujourd'hui, nous avons des milliardaires. À quand un premier trillionnaire? C'est tout simplement indécent...

  • Jean-Henry Noël - Abonné 21 janvier 2019 07 h 54

    L'humanisme

    Il y a toujours eu
    des patriciens et des plébéiens
    des bourgeois et des paumés
    des aristocrates et des serfs
    des pontes et des putes ...
    C'est le fameux système capitaliste. La démocratie est une succursale de la capitalocratie.
    Les premiers pratiquent la philanthropie. Bezos a investi trente millions, je crois, pour la fabrication d'une méga-montre qui devrait durer dix mlles ans. Ses employés font du camping autour de l'entrepôt d'Amazon.
    Mais d'humanisme, il n'y en a pas.
    Allez donr voir comment vivent les itinérants dans leurs maisons financées à grands millions.
    Non, d'humanisme, il n'y en a pas.

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 janvier 2019 19 h 12

      Je regrette, mais l'époque des patriciens, des plébéiens, des aristocrates et des serfs, c'était bien avant le capitalisme...

    • Jean-Henry Noël - Abonné 22 janvier 2019 04 h 52

      Vous pouvez toujours regretter. Il y a eu toujours des pontes et des putes qu'on peut qualifier comme je l'ai fait. Prenez le figuratif.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 21 janvier 2019 08 h 07

    Un conte au réveil

    Y a pas mieux qu'un conte à la Disney pour endormir sereinement les petits. Et un conte à la JF Nadeau pour lancer sa journée, les deux yeux "vis-à-vis des trous" quant à la réalité.