Faire un peu plus de place pour le vide

Pour inaugurer l’année 2019, la plateforme Netflix a mis en ligne la série documentaire Tidying Up With Marie Kondo, dans laquelle la conseillère en organisation part à la rencontre d’Américains ordinaires dépassés par les aléas de la vie domestique. Dans chaque épisode, les protagonistes accueillent Kondo et son interprète dans leur logis, partagent brièvement leur histoire, et l’opération grand ménage se met en branle.

Au fil du travail, chaque situation révèle ses particularités. La veuve esseulée retrouve sa capacité d’envisager l’avenir en se départant des biens de son mari. Le jeune couple gai voit son mode de vie validé par un milieu familial conservateur grâce à l’organisation impeccable de son appartement. La mère d’une famille contrainte de déménager dans un espace exigu est rassurée dans son rôle de « bâtisseuse de logis » grâce à la méthode Kondo. Le rapport aux possessions matérielles devient ici une métonymie de notre rapport au monde, laissant tendancieusement entendre que le désordre n’est pas qu’un symptôme des problèmes, il en est aussi la cause.

Si l’on connaissait déjà Marie Kondo depuis la publication, en 2014, de son livre The Life-Changing Magic of Tidying Up (plus de cinq millions d’exemplaires vendus à ce jour), la série documentaire semble créer un phénomène de masse. Dans l’Ouest canadien et aux États-Unis, on rapportait un volume exceptionnel de dons dans les commerces de seconde main, en ce début d’année. La frénésie s’est aussi emparée des réseaux sociaux. Dans mon fil d’actualité, la fièvre du désencombrement était partout. Des photos de piles gigantesques d’objets divers, de literie, de vêtements, de livres, de vaisselle, puis de commodes parfaitement rangées, avec les petits rouleaux distinctifs de la méthode Marie Kondo.

Autant l’admettre, même si j’en ai un peu honte : je n’y ai pas échappé. Je me suis demandé, moi aussi : « Et si je n’étais qu’à “ça”, juste “ça”, de la sérénité ? » Alors qu’on décrivait récemment les millénariaux comme la « génération burn-out », soit une génération tellement rompue à la nécessité d’alimenter obsessionnellement son capital humain que les individus se maintiennent dans un état d’hypervigilance perpétuel, jusqu’à l’épuisement, ce mirage est séduisant. J’ai donc mis, moi aussi, tous les objets de mon tout petit trois et demi dans un grand tas, et j’ai rempli des boîtes de don.

Sauf que j’ai vite été envahie par le sentiment d’ajouter bêtement de l’eau au moulin du « tout à l’efficience » qui règne partout. Ou alors étais-je simplement gênée de succomber aux chimères de l’industrie de la croissance personnelle, moi qui d’habitude ai plutôt tendance à m’en moquer ? Ce n’est pas clair. Mais enfin, j’ai été prise d’un terrible coup de déprime. Et si, en cherchant à augmenter mon niveau de sérénité, par l’organisation stricte de mon appartement, j’acceptais en fait, avec beaucoup de naïveté, de me conformer encore plus à l’idéal de l’individu déraciné, dégagé de tout, même de ses possessions intimes, qui se dévoue entièrement à l’efficacité, à la productivité, à la performance ?

La méthode Marie Kondo nous promet de nous accompagner dans la quête de la « meilleure version de nous-même », mais les raisons pour lesquelles il faudrait l’entreprendre, cette quête, sinon pour répondre à des aspirations que l’on croit personnelles, mais qui en réalité nous sont imposées, ne sont pas claires. Après tout, le capitalisme néolibéral n’est pas à court de stratégies : l’écoeurement de l’orgie consumériste peut aussi être monnayé et mis au service de la croissance. Allez, tout le monde dans le rang, ceux qui achètent comme ceux qui jettent et trient compulsivement ! Ce sont les deux faces d’une même pulsion que le marché de consommation tente de harnacher. Et à ce titre, la méthode Kondo est parfaite, puisqu’elle ne sous-tend aucun principe moral. Il ne s’agit pas de formuler une critique de la consommation, pour des raisons écologiques, politiques, ou sociales. Il ne s’agit pas non plus de chercher à échapper à l’aliénation et à l’abêtissement ; de chercher à renouer avec l’expérience sensible et signifiante du monde. Non, l’organisation est ici une fin en soi. Vider pour vider ; vider pour mieux remplir. Le début et la fin d’une démarche qui nous mènera au bonheur, mais dans la reproduction du même, et avec le sourire.

Je pensais à tout cela en rangeant mes livres préférés et mes petits rouleaux de vêtements. Et en contemplant le vide laissé sur mes étagères et dans mes tiroirs par ma purge Kondo, je me suis demandé s’il ne s’agissait pas en réalité d’une triste métaphore de nos désirs, et peut-être même de toute notre existence.


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11 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 18 janvier 2019 03 h 53

    Avoir moins d'objets...

    ...semble aller contre l'esprit consommateur.

    Et si ce que l'on a en trop est donné ou vendu dans le circuit de vente des objets usagés, il s'agit d'un recyclage supérieur à celui de la boîte de recyclage.

    Encore mieux que se départir de ce qu'on a en trop, ne pas l'avoir eu au départ. Économie d'énergie (celle nécessaire à la production et à la circulation des objets). Et d'espace.

    La mentalité d'économie d'espace est également à lier avec le combat contre l'étalement général, dont l'étalement urbain.

    Un esprit qui correspond également à avoir des petites cylindrées plutôt que des grosses.

    Si ça passe un peu dans les gros médias, ça fait toujours ça de pris.

  • Gaston Bourdages - Abonné 18 janvier 2019 05 h 51

    Possiblement par manque de connaissances ou...

    ...de compétences, je cherche où vous vouliez en venir avec votre chronique madame Lanctôt.
    S'agit-il d'une quête de votre part ? Si oui, de quelle nature ? Celle de la sérénité ? Du bonheur ? De la joie de vivre ? De la gratitude et reconnaissance pour tout ce que vous vivez de beau ?
    Comment je me suis senti à vous lire ? Perdu, égaré.
    Quant au vide vous savez certes que la Nature même a horreur du vide. Parlant de vide il existe aussi celui existentiel. Ce vide profond ressenti dans ce que nous appelions dans « ma » Gaspésie d'enfance : « Les trognons ».
    « Pis » au fond, de quoi est-ce que je me mêle ?
    Si le vide nourrit...tant mieux. Puissse-t-il être porteur de bonheurs ! La vie est si courte, parfois même vraiment trop.
    Sans prétention et sans racune.
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Denis Marseille - Inscrit 18 janvier 2019 07 h 15

    Bonne fin de semaine.

    Belle chronique. Moi, je tiens à mes bébelles même si elle tienne dans le creux de ma main. Un souvenir ne doit pas finir dans un bazar bizarrement. On jette et on se départit car le marché te connais mieux que toi, demain tu le rachèteras...

  • Sylvain Deschênes - Abonné 18 janvier 2019 08 h 37

    Marie Kondo

    Ben non, je ne connais pas Marie Kondo ni « la publication, en 2014, de son livre The Life-Changing Magic of Tidying Up».
    En fait, je ne connais rien de la culture fully american de la chroniqueuse et je m'en balance.

    Évidemment, il est plus difficile et risqué de réfléchir à la condition des gens à qui on s'adresse en partant de ce qu'on en sait et des autres intervenants aux débats.

    S'évader dans des séries standardisées par des multinationales du divertissement ou proclamer détester Trump à la journée longue relève de la même maladie du colonisé qui voudrait juste ne pas être quelqu'un ou quelque chose de différent… ou sinon différent comme tout le monde dans le grand empire!

    • Robert Morin - Abonné 18 janvier 2019 10 h 18

      Je pense que vous mettez le doigt sur qqch de fondamental et qui gruge actuellement notre identité culturelle à vitesse grand V... par l'entremise de la fameuse «plateforme Netflix», notamment.

    • David Cormier - Abonné 18 janvier 2019 13 h 24

      Oui, je suis fièrement non abonné à Netflix et je suis épaté de voir, d'entendre et de lire le nombre d'interventions de nos journalistes, commentateurs, chroniqueurs qui portent sur cette plateforme. Même à la radio de Radio-Canada, c'est sidérant de voir le nombre de fois où on parle de Netfilx. Et la beauté de la chose, c'est que lorsqu'ils me font le récit de ces séries qu'on trouve sur Netflix, je n'ai aucunement envie de m'y abonner puisque ça a l'air d'une platitude incroyable. Mme Lanctôt est tellement "progressive" : elle regarde des séries sur une grande plateforme américaine qui souhaite soumettre toutes les cultures à son hégémonie. Wow!

    • André Joyal - Abonné 18 janvier 2019 19 h 25

      Comme vous M. Deschesnes je ne savais rien de cette Marie Kondo. Si j'ai lu la chronique au complet c'est par curiosité et pur prendre plaisir de lire...les commentaires. Question de génération? Pas certain; mes enfants, j'en suis sûr, ne savent rien de cette Marie Machin, eux qui lisent tout de Follet, Noah Harari, Houellebecq et autres Carrère: ben pour dire hein!

  • Yves Rémillard - Abonné 18 janvier 2019 09 h 45

    Kondo : faire le plein de vide

    Faire de l'espace dans son espace, c'est bien. Faire de l'espace dans son esprit, c'est indispensable.

    Un sincère merci pour vos chroniques. Bonne journée!