La quinqua et le pervers pépère

L'amour est une danse aveugle, pas une comptabilité où le désir est systématiquement objectifié. Al Pacino dans «Scent of a Woman» en tanguero atteint de cécité.
Photo: Universal City Studios L'amour est une danse aveugle, pas une comptabilité où le désir est systématiquement objectifié. Al Pacino dans «Scent of a Woman» en tanguero atteint de cécité.

Cher Yann que je ne connaîtrai jamais, ni bibliquement, ni des lèvres, ni des dents

Je vous ai écouté dimanche chez votre ami Ruquier, sur le plateau d’On n’est pas couché, où vous vous qualifiez « d’adolescent attardé qui n’a pas accès à une partie de la vie qui en fait la richesse » et incapable de « quitter cette obsession du vieillissement du corps, pour arriver à en accepter toutes les formes qui ne soient plus réductibles à un genre — les Asiatiques — ni à un âge ». C’était un bel exercice d’autocontrition.

Pour ceux qui n’ont pas suivi votre lynchage médiatique, résumons. Dans le dernier Marie Claire, vous avouiez que les femmes de 50 ans sont invisibles dans votre firmament fantasmagorique et disiez ne pouvoir les aimer. Cela vous a valu le courroux féminin, de la Croatie au Brésil en passant par la France, où une femme majeure sur deux a plus de 50 ans.

Toujours aussi affable et généreux à ONPC, vous avez insisté sur le fait que, oui, toutes les femmes sont belles, mais que c’est une affaire de goût personnel qui vous mène invariablement dans les bras de profs de yoga de 25 ans. Vous n’êtes pas seul, je vous rassure. Il y a même là une tendance assez stable qu’en économie on appelle un biais de sélection. C’est une triste histoire de comptabilité et de domination patriarcale bien réelle qui se camoufle sous des dehors romantiques culturellement tolérés, voire encouragés depuis la nuit des temps. Vous faites bien de rappeler sur vos tribunes que vos cibles ont l’âge du consentement légal. Au Pakistan, on permet effectivement le mariage à 16 ans pour les filles. Culturel, ça aussi.

Photo: Wikicommons L’écrivain Yann Moix: «J’aime les femmes plus jeunes. Je n’en suis pas responsable et je n’en ai pas honte.»


Vous en avez remis une couche dans Libération lundi en publiant une lettre qui tentait de rejeter la faute sur une époque folle, rapide à vilipender une parole « singulière, individuelle, intime » qui ose s’exprimer et qui « s’expose aux foudres d’une meute aveugle ».

Réglons une chose tout de suite : une parole intime ? Vos goûts personnels ? Et si encore vous les aviez gardés pour aller écluser quelques flûtes de Veuve Clito avec Houellebecq. L’écrivain du moment partage entièrement vos vues sur les « jeunes chattes humides », que son narrateur n’hésite pas à qualifier de putes à plusieurs reprises dans son dernier roman, Sérotonine. Mais quand on se « confie » dans Marie Claire (un lectorat de quasi deux millions de femmes auxquelles vous ajoutez 200 000 égarés en tout genre), on peut difficilement se réclamer de l’intime, voyez ? Ça devient un bain de foule, ou un harem, au choix.

Bouc émissaire

Je vous l’accorde, vous faites un bouc émissaire et une victime assez idéale. On vous est tombé dessus à bras raccourcis, car la quinqua commence à se vexer. « Je disais assez bas ce que j’étais assez seul à penser tout haut », écrivez-vous joliment. Ce n’est malheureusement pas assez bas, et trop haut. Certaines choses ne passent plus depuis #MoiAussi et une parole s’est libérée, les esprits se sont dépoussiérés. Le machisme vieille France à la Sacha Guitry (« C’est entre 30 et 31 ans que les femmes vivent les dix meilleures années de leur vie ») a fait son temps.

Tous les hommes souhaitent des filles fraîches, écologistes et triolistes.

D’autant que les quinquas savent une chose : ce qui les distingue d’une jeune de 25 ans, c’est qu’elles sont déjà passées par là. L’inverse est moins vrai. On n’anticipe jamais de vieillir un jour et d’en subir les contrecoups. Malgré tout, j’en connais peu qui rebrousseraient chemin en dépit de cette époque qui idolâtre un idéal prénubile de la femme.

Vous dites de vous-même que vous êtes « assez peu équilibré psychologiquement, malgré les apparences ». Soyez assuré que les apparences ne trompent personne quant à votre « moix » hypertrophié.

Mais, Yann, allez bramer votre féminisme de façade à d’autres, vous vous rendez carrément ridicule. Le féminisme n’est pas une parole, c’est un geste. Il n’y a que des preuves d’amour, et baiser des femmes qui auraient l’âge de votre fille, ce n’en est pas une. Votre collègue Christine Angot vous a souligné que cela n’existe pas, « les » femmes. Nous sommes toutes uniques malgré votre mathématique appliquée et l’objectivation à laquelle vous nous condamnez. Mais, puisqu’il faut bien nous rassembler en troupeau, je peux vous affirmer sans en tirer une gloire que la MILF (Mother I’d like to fuck) est le nouveau 40. Des trentenaires charmants qui n’ont pas l’air de travailler pour une oeuvre de charité m’invitent joyeusement à danser (et pas que) lorsque je vais swinguer. Ça m’évite d’envisager l’AMM, ou d’entrer chez les Augustines. Mes amies quinquas s’amusent sur Tinder même en indiquant leur âge vénérable. Fou, non ? La beauté est vraiment dans l’oeil de celui qui regarde, surtout quand il n’a pas la bite coincée dans le zipper du cerveau.

Une extrême différence d’âge, on le sait, peut donner lieu à des passions d’une violence inouïe.

 

L’amour est une danse

Si j’étais votre psy, Yann, je vous conseillerais vivement de lire Clarissa Pinkola Estés, psychanalyste et conteuse mexicaine qui s’est fait connaître avec son livre Femmes qui courent avec les loups. Dans ce bouquin sur le pouvoir féminin, elle traite de l’inconscient et s’intéresse notamment aux jeux de l’amour ainsi qu’à la colère collective des femmes dont vous faites l’objet ces jours-ci. Pour en revenir à l’amour, elle écrit : « Pour aimer, si nous devons aimer, bailamos con la muerte, nous dansons avec la mort. Apprenons les pas et dansons : aimer, c’est cela. »

Les hommes sensibles préfèrent sortir le soir au matin, la nuit au jour, et la beauté des femmes mûres à celle des jeunes filles

La psy-conteuse est très explicite sur cette nécessité pour l’homme d’en arriver à baisser la garde et à danser avec ce qu’elle appelle la « femme-squelette », une femme complète faite de chair et de sang qui incarne les cycles vie-mort-vie.

De notre court passage ici-bas nous conservons peu de choses, si ce n’est la chance parfois fugace d’avoir pu déposer son âme dans un creuset aimant qui saura en épouser les aspérités.

Aujourd’hui, Yann, je sais que je dois me méfier des hommes qui ne sont pas frappés d’humilité devant le vertige d’un ciel étoilé, et de ceux qui n’arrivent pas à danser avec la mort dans mes bras. C’est une leçon que j’ai apprise à la dure et que je n’oublierai plus jamais. La bonne nouvelle, c’est que vous et vos semblables m’éviterez de perdre mon temps. J’aurais aimé le savoir à 25 ans.

Joblo

Houellebecq sous influence

C’est un objet de curiosité, de fascination, de polémique. Bref, j’ai résisté deux semaines devant le bouquin que j’ai reçu avant Noël, manquant de Sérotonine (le titre) et n’ayant pas le courage d’ajouter une couche de cynisme à une absence d’atocas. Je m’y suis plongée samedi dernier, vaincue par la déferlante des critiques positives et/ou acerbes. Je ne l’ai pas encore terminé, mais mon rapport amour-haine avec la prose houellebecquienne est largement nourri par ces propos misogynes qui ne manquent pas de souffle. Entre les putes de 16 ans en Thaïlande et les jeunes Asiatiques que le narrateur s’enfile sur le territoire français, il y a quelques belles phrases sur l’amour désenchanté (je reviendrai à l’agriculture la semaine prochaine) : « Je ne crois pas faire erreur en comparant le sommeil à l’amour ; je ne crois pas me tromper en comparant l’amour à une sorte de rêve à deux, avec il est vrai des petits moments de rêve individuel, des petits jeux de conjonctions et de croisements, mais qui permet en tout cas de transformer notre existence terrestre en un moment supportable — qui en est même, à vrai dire, le seul moyen. »

Découvert

Le jeune humoriste Nino Arial qui remet Moix à sa place. Pissant.

Adoré

La pièce Consentement présentée au théâtre Jean-Duceppe. Au moment où la députée Véronique Hivon propose de mettre sur pied un tribunal spécialisé en matière de violences sexuelles et conjugales, cette pièce tombe à point nommé. « Vaut mieux un coupable en liberté qu’un innocent en prison », c’est la règle qui prévaut. Le problème, c’est qu’il y a très peu de coupables en prison aussi. Cette pièce qui traite de trahison, d’empathie, de pardon et de violence psychologique (et physique) nous place devant la scène intime et sociale de l’amour qui dérape sur tous les fronts. Je retiens aussi cette phrase : « S’excuser, ça devrait coûter quelque chose, sinon c’est pas s’excuser. » On comprend mieux pourquoi Moix ne l’a pas fait. Jusqu’au 2 février.

Aimé

L’essai On ne naît pas soumise, on le devient de la philosophe Manon Garcia. Le sujet est trop vaste pour le réduire à quelques lignes, mais tout le chapitre sur le corps-objet de la femme soumise (nous le sommes toutes, socialement) est éclairant. « La structure sociale de l’inégalité de genre permet aux hommes de se définir systématiquement comme des sujets en définissant les femmes comme des objets. » Notre corps social est d’abord et avant tout objectifié. « Le corps féminin est considéré tantôt comme une proie, tantôt comme une source de dégoût, tantôt comme une propriété. Dans tous les cas, c’est en faisant du corps des femmes un objet que les hommes constituent une image d’eux-mêmes comme des sujets, comme des héros, comme des guerriers. »

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