Tous au «Bird Box Challenge»!

On ne nage pas impunément dans le monde des fake news sans y perdre pied. On ne se met pas en scène constamment sur Facebook sans se prendre pour un héros de fiction. On ne regarde pas Trump s’époumoner, ni la planète se décomposer, sans éprouver une sensation diffuse d’irréalité, avec l’envie soudaine de sauter la clôture.

Alors, si vous voyez des zombies déambuler sur le trottoir en lorgnant votre jugulaire, ce sont peut-être des êtres humains jouant aux morts-vivants, qui empruntent leurs moeurs vampiriques. Gare à vous !

Le phénomène du Bird Box Challenge, bien gros et bien sot, le crie haut et fort : la barrière entre fiction et réalité est en train de s’effacer.

Rappelons que le film post-apocalyptique très populaire Bird Box de Suzanne Bier, diffusé sur Netflix, porte à l’écran des forces démoniaques que les humains ne peuvent regarder sans périr, et qui se bandent donc les yeux pour survivre. D’où le périple à l’aveugle d’une famille en fuite, la mère étant incarnée par Sandra Bullock.

Qu’à travers les réseaux sociaux un défi ait été lancé d’imiter ces personnages de cécité laisse baba. Désormais viral chez les jeunes surtout. Plusieurs adeptes de ce jeu se prennent en égoportraits, yeux bandés, dans leur quotidien, avec des buts divers : préparer son café sans se brûler, traverser la rue sans se faire écraser… Hue, allons-y donc !

Depuis qu’une adolescente de l’Utah, au volant d’un camion roulant en sens inverse du trafic, les yeux couverts par son bonnet, a embouti un autre véhicule — sans faire de blessés, on s’en félicite —, la peur s’est accrue chez ceux qui gardent encore un pied sur terre.

Les dirigeants de Netflix, les policiers et d’autres autorités impliquées ont beau tempêter, supplier les adeptes de cette vague de faire gaffe aux accidents, rien n’y fait.

Ah ! la jeunesse ! diront les plus indulgents en espérant que ce défi particulier passe vite. Folie ! crieront les autres. On y voit aussi une roulette russe nouveau modèle en ces temps de no future et de perte de sens.

Comme si les films et les séries devenaient plus réels que le réel, toutes cloisons éclatées en mille miettes. Tant de productions post-apocalyptiques sont mises en boîte. Faut-il craindre qu’elles n’engendrent de nouveaux phénomènes d’identification, précipitant filles et garçons dans les gouffres du voisinage par effet d’entraînement, comme les moutons de Panurge ? Voilà qui donne froid dans le dos.

Propager la sottise

Les réseaux sociaux ont leurs vertus. Rien de tel pour révéler une injustice, monter une manifestation, créer des liens. Mais à l’heure de propager le crime et la bêtise, autant l’admettre, on n’a jamais fait mieux non plus. À quand une éducation réelle au maniement des nouvelles technologies, pour autant qu’elle puisse encore s’envisager ?

Toute époque engendre ses aberrations. On n’est aujourd’hui en Occident sans doute pas plus idiots collectivement que nos aïeux (ni plus fins non plus). Quoi qu’il en soit, nous voici désormais en mesure de répercuter des mots d’ordre et des modes insensées à si large échelle et si vite qu’ils peuvent se transformer en armes de destruction massive du jour au lendemain. J’exagère à peine…

Tant d’égoportraits devant des requins ou fauves bouches ouvertes, toutes dents aiguisées, réalisés par des adultes, tantôt captés aussi au bord de précipices, surgis au détour d’un clic sur nos écrans, laissent songeurs. — Ben voyons donc ! Ils ont fait ça !!! — Le Bird Box Challenge ne vient pas du néant, mais s’inscrit dans une pensée magique triomphante et désespérée, aux couleurs du jour, véhiculée en ligne et adoptée les yeux clos.

 
 

L’autre jour, j’ai mis la main sur un petit ouvrage d’Armand Farrachi dont le titre m’avait fait sourire et un peu grimacer : Le triomphe de la bêtise, publié en France chez Actes Sud.

L’auteur épingle dans ce pamphlet la sottise contemporaine, celle des gens et de leurs dirigeants, Trump en figure de proue, celle d’un monde en destruction de son propre habitat, celle de la pulsion triomphante en courte vue.

« Ce qui semble nouveau dans l’histoire de notre civilisation, écrit-il, ce n’est pas la bêtise en soi, comme forme de radicale inaptitude, ni celle des individus, même s’ils sont en plus grand nombre, plus péremptoires dans la stupidité, mieux équipés pour l’exprimer et la diffuser, mais l’abêtissement du monde pris dans son évolution globale, dans son destin, la bêtise au niveau politique, celle d’une société jadis plus éclairée qui sombrerait peu à peu dans la confusion mentale comme le jour sombre peu à peu vers la nuit. »

Rien de bien optimiste, mais à méditer entre deux challenges. Que voulez-vous ? Le Bird Box Challenge et autres délirants défis du jour n’ont rien su m’inspirer de mieux.

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4 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 19 janvier 2019 06 h 10

    Nous étions heureux...

    Je vous lis et je pense à tous ces enfants qui, couché dans un lit d'hôpital, ne pourront jamais tenir un bâton de hockey ou lire un livre en entier. Je vous lis et je pense à tous ces enfant qui se font vivre sur l'air du temps, blasé par la vie car torché par leurs parents. « Je vais le faire pour toi,mon petit! Ne bouge surtout pas, ne pense surtout pas car je t'aime... moi!» Momie va le construire pour toi ce mur et tu ne t'en sortiras pas. Société mortifère qui s'abreuve et se nourris à l'auge du virtuel, tu ne vois plus que ton nombril. Tu ne te préoccupes plus de jouer avec les fourmis, tu n'entends plus les oiseaux chanter à quatre heure du matin... Pire, tu les maudit de t'empêcher de dormir. Dors! Somnole dans ton jus si c'est cela que tu veux, le monde continuera de tourner sans toi. Demain tu mangeras tes rêves que tu te feras livrer sur ether net... Le poids de ta propre candeur. Tu pleures, blasé de ta propre existence, parce que Puppy te demande de faire une ballade dans le parc...

    Un homme droit et franc m'a déja dit: «Lève-toi et marche.» un autre m'a dit: «Tiens-toi debout et regarde au loin!» Ma mère m'a dit: « Si tu veux manger, Va arracher la mauvaise herbe dans le jardin!» De la ouate, nous n'en avions pas. Trop cher pour nous. Des bébelles nous en avions peu et pourtant... Nous étions heureux.

    • Marc Therrien - Abonné 19 janvier 2019 09 h 34

      Parlez-vous du tems heureux de «La Fureur de vivre (Rebel Without a Cause)» film américain sorti en 1955 qui brossait le portrait de la jeunesse des classes moyennes durant les années 1950 et qui a consacré le mythe de James Dean comme éternel représentant de la jeunesse en crise? J’ai le souvenir que le jeu que les jeunes y jouaient en automobile pour défier la mort n’avait rien à envier à ceux d’aujourd’hui.

      Marc Therrien

    • Denis Marseille - Inscrit 19 janvier 2019 11 h 50

      Non, je parle de mon expérience en tant qu'être humain. J'ai fait autre chose que d'écouter des films ou de lire des livres de pop psy dans ma vie. J'ai travaillé et dès l'âge de huit ans pour pouvoir me payer des choses car chez nous, de l'argent de poche, ça n'existait pas et si nous en avions trop, nos parents n'hésitait pas à la prendre pour aider à payer la commande. Je ne suis pas un boomer, je suis né en 1969 et j'ai été élevé par la génération oubliée. Alors James Dean, non, connais pas... Le premier poster que j'ai eu fut celui d'Iron Maiden!

  • Réjean Martin - Abonné 19 janvier 2019 14 h 34

    bien dit, Madame, bien écrit

    Le Bird Box Challenge ne vient pas du néant, mais s’inscrit dans une pensée magique triomphante et désespérée, aux couleurs du jour, véhiculée en ligne et adoptée les yeux clos.