Privatisation du Grand Nord québécois

Le 10 mars dernier, Québec publiait dans la Gazette officielle un projet de règlement qui obligerait tous ceux qui pêchent ou rêvent de pêcher dans trois rivières de la zone 23 dans le Grand Nord québécois, particulièrement intéressantes en raison de leurs populations de saumons et de truites, à devoir désormais passer par un pourvoyeur pour y avoir accès.

En raison d'une politique d'information bancale qui sévit à Québec, les chroniqueurs spécialisés sont rarement avisés par communiqué des projets de loi et de règlement que les ministres lancent. Nos ministres émettent de longs communiqués de presse pour la moindre subvention et la moindre coupure de ruban, mais ils supposent que les chroniqueurs à l'environnement et à la faune passent leurs soirées à lire la Gazette officielle du Québec, entre dix reportages, pour dénicher leurs projets de modification aux lois et règlements! Il serait peut-être temps que quelqu'un, quelque part, qui a à coeur l'efficacité en matière de communications gouvernementales, revoie cette pratique.

Toujours est-il que c'est avec trois mois de retard et après la fin de la période de consultation publique, qui se terminait le 23 avril, que je peux vous informer, chers lecteurs et amoureux du Grand Nord, d'un projet de privatisation de quatre rivières nordiques, dont certaines ont les dimensions d'un véritable fleuve, comme la rivière George.

Ce projet vise à transformer en pourvoiries à droits exclusifs les rivières George, Koksoak et à la Baleine. Jusqu'à présent, la réglementation québécoise oblige les pêcheurs étrangers qui fréquentent ces trois cours d'eau et leurs effluents à passer par les services d'un pourvoyeur. Le projet réglementaire proposé par le ministre responsable de la Faune, Pierre Corbeil, étendrait cette importante contrainte financière aux citoyens québécois qui ont encore assez le goût de l'aventure pour aller se perdre dans le Nord. Ce projet réglementaire survient au moment où un pourvoyeur de la région, la pourvoirie Caniapiscau, demande de son côté des droits exclusifs d'exploitation sur 350 kilomètres de ce cours d'eau. Presque la totalité, quoi! Probablement que par souci d'équité, la future défunte FAPAQ (Société de la faune et des parcs) s'est dit qu'il faudrait en donner autant aux pourvoyeurs des rivières George et à la Baleine ainsi qu'à ceux de la Koksoak, dans laquelle se jette la Caniapiscau!

Le projet de privatiser la rivière Caniapiscau en la réservant aux clients fortunés du pourvoyeur local a suscité une vive opposition dans la région de Fermont. Le projet visant à étendre cette même forme de privatisation aux autres rivières de la région a jusqu'à présent suscité, du moins à ma connaissance, l'opposition de l'Association des pilotes de brousse du Québec.

Ce projet, lit-on dans un document envoyé à tous les pilotes de brousse du Québec, «priverait d'abord les Québécois du libre accès à un territoire riche en ressources halieutiques» à moins de payer des droits d'accès «exorbitants» aux pourvoyeurs.

«Accepter ce règlement, poursuit le message aux pilotes, équivaudrait à remettre la gestion de nos rivières de la zone 23 à des gestionnaires privés, comme nous l'avions fait par le passé pour nos rivières à saumons dans le sud du Québec. Il nous a fallu des années de bataille pour récupérer nos droits et, dans certains cas, nous avons dû les racheter à gros prix. Qu'arrivera-t-il dans 10, 15 ans lorsque nous voudrons reprendre nos rivières? Les gestionnaires privés se seront construit de véritables petits châteaux pour recevoir les riches Américains et il faudra bien compenser leurs investissements».

Le mot est lâché, et au bon endroit: assistons-nous à la renaissance des clubs privés, bien déguisés sous le couvert de pourvoiries de luxe?

C'est un fait indéniable et probablement regrettable, sur le plan de la conservation, que les limites d'accès au Grand Nord québécois tombent une à une et que l'accès aux plans d'eau de cette région n'est plus réservé aux seuls clients des compagnies d'aviation locales, qui déposent chasseurs et pêcheurs dans des territoires à accès libre. Les percées routières permettent aujourd'hui d'atteindre Goose Bay en 4X4 et les petits VTT vont partout, absolument partout. Les pistes officieuses s'allongent d'année en année. Chaque année, les coins inaccessibles du Grand Nord seront ainsi de moins en moins nombreux, et le projet réglementaire qui vise à en restreindre l'accès survient au moment où cet accès se démocratise de plus en plus. C'est là une tendance dont les gestionnaires de la faune devraient très sérieusement prendre acte.

Certes, on ne peut pas assimiler les pourvoiries (ou, du moins, les pourvoiries en général) à des clubs privés. Bien sûr, il y a encore des pourvoiries qui portent le nom de club sans que cela gêne les gestionnaires gouvernementaux. Mais de façon générale, l'accès à la plupart des pourvoiries est à la portée des bourses moyennes. Le problème vient des pourvoiries de luxe ou nordiques, où le luxe est plus rare mais où les prix sont généralement hors de portée du commun des mortels. Comme il y a de riches Américains et Européens qui acceptent ces prix, les pourvoyeurs ne les baissent pas, ce qui crée alors une véritable limite à l'accès et la création d'un accaparement en fonction de la richesse, surtout de clients étrangers comme à l'époque des clubs à saumons, dominés en grande partie par les Américains. Jusqu'à présent, la plupart des pourvoyeurs nordiques ne détenaient pas de droits exclusifs sur un territoire. Ils offraient leurs services aux étrangers et laissaient en paix ceux qui préféraient investir dans un équipement leur permettant d'atteindre en autonomie ces régions, à petit ou à fort prix. Accorder désormais des droits exclusifs sur ces rivières constitue une forme de privatisation indéniable: que des fonctionnaires nient ce fait, comme je l'ai entendu la semaine dernière, est pour le moins inquiétant.

Cependant, Québec a raison de se préoccuper de l'absence de contrôle sur la récolte d'espèces fragiles comme le saumon dans ces grandes rivières, dont plusieurs cheptels seraient en baisse en raison notamment de l'apport constant et incontrôlé de pêcheurs déposés par les compagnies d'aviation privées. Certes, les prises de poissons seraient enregistrées dans les pourvoiries. Mais personne ne doit oublier que Québec défendait le tissu de privilèges des anciens clubs privés en les présentant comme le rempart ultime de la conservation. Les ZEC créées pour remplacer les clubs et organiser un accès démocratique au territoire ont démontré, bien au contraire, que les clubs avaient surexploité les ressources à plusieurs endroits.

La disparition annoncée de la FAPAQ avec son conseil d'administration, au profit d'un retour de la faune au niveau des responsabilités ministérielles, est un pas considérable vers l'idée selon laquelle cette gestion doit en priorité se faire dans une logique d'intérêt général. Les politiques à saveur commerciale, comme celle qui se pointe dans le dossier des rivières nordiques, doivent faire l'objet d'un sérieux coup de barre au nom, précisément, de l'intérêt général et de l'accès démocratique aux ressources. Le passé trace ici la voie: il faut créer dans ces territoires une ou plusieurs ZEC dont la gestion pourrait être confiée conjointement, s'ils le désirent, aux autochtones qui utilisent intensément ces lieux ainsi qu'aux gens de Fermont ou à des associations comme celle des pilotes de brousse. Un véritable contrôle de la surexploitation, oui. Mais ériger le mur de l'argent pour restreindre l'accès, non.

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Lecture: Le Virus du Nil occidental, Jean-Pierre Bourassa et Jacques Boisvert, Éditions Multimondes, 132 pages. Pris à la légère par plusieurs, source de panique pour d'autres, le virus du Nil impose l'obligation d'être compris pour mieux être neutralisé. Les deux spécialistes qui signent ce petit livre d'accès facile aident aussi à comprendre l'importance d'une protection minimale pour la santé des humains et des animaux, eux aussi susceptibles d'être frappés.
1 commentaire
  • - Inscrit 14 mai 2004 12 h 48

    Le mur de l'argent, celui de la honte

    Lorsqu'un territoire devient accessible seulement à de riches porte-feuille n'est-il pas temps de se demander qui habite le territoire?

    Lorsque l'on privatise une région riche et sauvage à une minorité, ne perdons-nous pas de vue l'essentiel: à savoir qui est libre d'utiliser un territoire sauvage?

    Faudra-t-il attendre que les plus beaux endroits de la planète soit vendu aux plus offrant pour se rendre compte de notre bêtise?

    J'ai un rêve, celui d'habiter une contré sauvage ou la richesse du milieu me permettrait de vivre en accord avec la nature et d'utiliser cette dernière avec le plus grand des respects...

    Ne vendons pas nos vraies richesses: celles de la terres et de l'eau... sachons plutôt les utiliser avec amour et respect...

    En tant qu'indigène de ce territoire je crois avoir droit à utiliser le territoire avec dignité sans me faire surtaxer.

    Une grande réflexion est à faire au sujet de l'utilisation du territoire sauvage. Pour qui et à quel prix?

    Olivier Marcoux
    Un opposant au projet d'incinérateur de Bennett dans ma région sauvage de la Baie-des-Chaleurs