C'est la Vie! - Une comtesse roturière

Iléana Doclin : « Quand on est trop collé sur un cadre, on ne peut pas voir s’il est croche. » 
Source: Nicolas Doclin-Tremblay
Photo: Iléana Doclin : « Quand on est trop collé sur un cadre, on ne peut pas voir s’il est croche. » Source: Nicolas Doclin-Tremblay

On repose son livre avec un sourire dans un coin et un pincement au coeur dans l'autre. On voudrait la connaître, la serrer contre soi, faire quelque chose pour elle et, surtout, avec elle. L'autruche céleste cinq ans plus tard (Flammarion Québec) est un véritable baume sur les petits bobos du quotidien. Grâce à l'autodérision et aux proverbes africains auxquels elle se réfère souvent, Iléana Doclin est une philosophe du lundi matin capable de jongler avec les petits hoquets de la vie, qu'on la soupçonne d'entretenir pour ne pas trop s'emmerder.

Lire Iléana Doclin, c'est se faufiler discrètement dans son « auberge » et partager le quotidien de sa famille d'ascendance roumaine. L'auteure et chef de famille manie le drame et les reparties comiques comme dans une télésérie calquée sur le film My Big Fat Greek Wedding. Le livre regroupe toutes les lettres écrites à son amie Jo au fil des jours et de ses humeurs l'année dernière. Et puisque tout ce qu'elle raconte repose strictement sur la réalité, nous sommes aussi les voyeurs privilégiés de ses aventures rocambolesques. « On m'accuse d'être exhibitionniste, mais je choisis ce que je montre, c'est assumé », se défend l'auteur. La télé-réalité a fait pire et en moins bien tourné.

Quelle famille

Aucun ingrédient fondamental ne manque à la trame de ce récit moderne : la famille monoparentale reconstituée grâce à sa fille et son fils qui rappliquent avec de la marmaille empruntée, les chiens et leurs espiègleries, la solitude amoureuse, le vague à l'âme slave, le fric qui manque, l'insécurité de la pigiste (Iléana est recherchiste à la télévision), le menu des repas qu'Iléana prépare pour se sortir de son marasme moral et surtout ses piquantes réflexions qui épicent la sauce. Cette maman moderne a déjà fait des bouquets de ballons avec les condoms expirés de son fils. « Je ne réfléchis jamais avant d'agir », convient-elle.

« Bienvenue chez les fous », dit-elle en m'ouvrant sa porte et en retenant ses deux chiens, Karma et Kadhafi-e. Me voici attablée devant le caviar (d'aubergines) et le gravad lax (saumon mariné) de cette fille de comte roumain aussi appelée « comtesse Pintade », « comtesse Petite Vie », « comtesse qui aimerait bien gagner par année ce que coûte par mois un Hell's en frais d'aide juridique », « comtesse pré-quinquagénaire », et j'en passe.

Les sobriquets qu'utilise Iléana pour se rebaptiser elle-même et ceux qui l'entourent sont une autre façon de sublimer la réalité et de nous dévoiler un pan de ses multiples personnalités, tantôt bourgeoise déchue, tantôt autruche ou volaille en chef, tantôt mère monoparentale de deux post-ados, tantôt propriétaire d'un duplex dont les beaux et jeunes locataires ont été libidineusement surnommés « les Chippendales. « Les surnoms, c'est thérapeutique », lance la « comtesse latino-slave ».

Son père était comte roumain avant d'être rétrogradé simple pékin et de s'évader de prison sous le régime communiste, puis de devenir le célèbre réalisateur Nicolas Doclin à Radio-Canada. Un personnage qu'on n'oublie pas de sitôt et dont le drôle de parcours colore les récits de sa fille. J'ai connu toute la famille d'Iléana dans une vie antérieure et ils sont exactement et rigoureusement tels qu'elle les décrit. Sauf qu'elle oublie d'ajouter que son frérot est un véritable canon dont toutes les filles tombaient amoureuses. OK, moi aussi.

Ce tome II des aventures de l'« autruche montagnes russes » nous la ramène un peu déplumée, endeuillée par la mort de sa boxer Clara, remise d'une dépression (en télé, on dit un burn-out) qui a duré 18 mois et qui n'a pas réussi à assombrir cette battante. « C'est l'incendie chez les voisins qui m'a fait sortir de ma dépression. Ça m'a donné un coup de fouet », dit-elle. L'incendie aurait pu être banal lui aussi, mais il a été causé par une surcharge électrique de la serre de marijuana hydroponique qui rendait son voisin louche et prospère. Bonjour les emmerdes avec la compagnie d'assurances...

C'est la vie qui veut ça

Le genre anecdotique peut déplaire ; on l'a déjà comparée à Bridget Jones — que, personnellement, je n'ai pas pu supporter plus de 30 pages — mais Iléana ne fait ni dans la fiction ni dans l'auto-affliction. En plus, cette fille sans ambition est une inconnue au bataillon des « grands » écrivains. Ça peut paraître louche de nos jours, quelqu'un qui veut simplement gagner sa vie et la vivre. Ses névroses et mésaventures étalées au grand jour lui ont néanmoins gagné l'affection de milliers de lecteurs lors de la parution de sa première Autruche céleste, dont on a écoulé 10 000 exemplaires.

La sincérité du propos doublée d'un ton qui respire la santé et d'un sens de l'image aussi délirant que libérateur ont fait du bouche à oreille un petit succès de librairie. « Ça n'a rien de glamour, mais c'est sincère », prétend modestement cette mère aux chiens qui appelle un chat un chat.

Comme passe-temps, elle collectionne les notices nécrologiques en plus d'être une fana de l'émission Six Feet Under. Paradoxalement, elle avoue entretenir une peur bleue de la mort. « Ce que j'aime dans ces notices — avec photos —, c'est qu'elles nous permettent en peu de mots de découvrir l'essence même des gens qui ont quitté cette planète, l'amour qu'ils ont reçu, le manque d'amour aussi », écrit-elle.

Un livre féminin, cette autruche ? Je le croirais. Les angoisses hormonales de la comtesse et de ses poussins plairont davantage à la moitié « secrets de filles » du cerveau. Il faut être vaguement nana ou bien très romantique pour apprécier une propriétaire qui envoie une note de rappel à ses locataires tous les trois du mois pour réclamer son loyer. Ladite note est tantôt enroulée autour d'un pied de céleri avec un peu de raphia, tantôt autour d'un concombre avec un ruban or, tantôt autour d'un biscuit pour chien, « parce que laisser juste un mot fait huissier ».

« Par le retour du concombre, les Chippendales avaient ajouté un post-it sur lequel ils avaient écrit : "You are very charming... and very weird!" (vous êtes très charmante... et très bizarre!)», peut-on lire dans son récit. « Je n'ai peut-être pas de classe, mais je suis élégante », me dit Iléana, dont on a déjà salué l'élégance du désespoir.

Il faut être une véritable survivante pour confondre des Robaxacet avec des pastilles d'engrais pour les plantes tropicales, les avaler et s'en remettre. Notre Iléana (si ce n'est pas la vôtre, c'est devenu la mienne) nous démontre qu'on peut fort bien repousser dans tous les terreaux. Surtout ceux, plus fertiles, de l'imagination délirante.

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.

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Recette du caviar d'aubergines de l'autruche céleste

Je ne pouvais pas ne pas partager avec vous la recette du meilleur caviar d'aubergines que j'aie goûté dans ma courte vie. Celui d'Iléana mérite d'être généreusement tartiné sur vos croûtons apéritifs cet été. Son petit goût de brûlé est rehaussé par l'acidité bienvenue du citron. Le seul effet secondaire possible, c'est l'arrivée des pompiers, auquel cas doublez les quantités.

- Disons quelques aubergines entières piquées avec une fourchette

- Du jus de citron frais

- De l'huile d'olive

- Un peu d'oignon haché

- Du sel et du poivre

Faites brûler les aubergines avec la peau dans un poêlon sec en mettant le feu au maximum. Si j'étais vous, je l'essaierais au barbecue. Au bout d'une demi-heure, vous les retournez pour faire brûler l'autre côté une autre demi-heure. Ôtez la chair, hachez à la main (pas au robot, ça fait purée pour bébés, prévient Iléana) et montez comme une mayonnaise avec du jus de citron et de l'huile d'olive. Ajoutez un peu d'oignon et assaisonnez. Se sert avec des croûtons de pain.

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Salivé : en feuilletant le livre La Cuisine (Gründ), un Cubalire qui répertorie des centaines de recettes illustrées. De la cuisine de bonne femme, de mère au foyer, rien que du solide et du j'en-reprendrais-bien-un-peu. Mais pour le dip aux aubergines, suivez plutôt les conseils de l'autruche céleste.

Trouvé : de la viande d'autruche à vendre et une ferme qui élève les autruches, à visiter dans les Cantons-de-l'Est. L'Autruche du lac Brome, 18, chemin Fairmount, Lac-Brome, % (450) 243-1362. On y apprend que les Égyptiens utilisaient les autruches pour tirer leurs chariots pendant l'Antiquité et que la reine Arsinoe est montée sur une autruche avec une selle il y a 2000 ans. Ce drôle de moineau peut mesurer jusqu'à trois mètres et peser 180 kilos, faire des enjambées de 3,5 mètres et atteindre 70 km/h en courant.

Aimé : le dernier numéro du magazine Budget Living (avril-mai 2004). Un article sur les tentes-roulottes rétro qu'on peut utiliser l'été comme chambre à coucher supplémentaire, comme abri de piscine ou comme villa sur roues, un autre sur comment s'acheter une maison et s'en sortir financièrement tout en bouffant du caviar à la louche.

Offert : des biscuits pour chiens Koko's Gourmet, fabriqués à Vancouver aux chiens de la comtesse. On trouve ces biscuits 100 % naturels en forme de chien ou d'os torsadé, à saveur d'arachides ou d'ail et de romarin dans plusieurs animaleries. Il n'en est pas resté un seul morceau, signe qu'ils doivent être comestibles. Si vous préférez le biscuit pour chiens 100 % naturel mais de facture québécoise : Cookies, 3875 A, rue Saint-Denis, % (514) 281-2054.

Versé : deux ou trois larmes en regardant Extreme Makeover Home Edition, une émission de télé-réalité qui émeut (l'émeu est un proche parent de l'autruche céleste). Animée par Ty Pennington, l'ébéniste sexy de Trading Spaces, cette émission refait le look intérieur et extérieur d'une maison ainsi que l'aménagement paysager en sept jours. Une centaine d'ouvriers, main-d'oeuvre bénévole, sont mis à contribution pour aider une famille dans le besoin. Récemment, une mère et ses neuf enfants (le papa venait de mourir d'un cancer du cerveau) se sont fait offrir un lifting complet. C'est Walt Disney en mieux, et les commanditaires se font discrets. Sur ABC les dimanches à 20h.

Noté : que les producteurs de la série de télé-réalité historique Frontier House remettent ça avec une nouvelle série intitulée Colonial House. Durant huit épisodes diffusés en quatre segments, on pourra suivre la vie en communauté de 25 participants (triés sur 5000 candidatures) qui revivent le quotidien des colons en Nouvelle-Angleterre en 1628 au cours de quatre mois. Nous sommes témoins du combat quotidien de ces familles pour survivre dans un contexte inhospitalier. Passionnant. Les lundis et mardis 17-18 et 24-25 mai de 20h à 22h à PBS.

Décidé : de prendre congé. De retour le 28 mai. Je vous laisse aux bons soins de la comtesse...

Acheté : le dernier numéro de Living de Martha Stewart. On peut y lire une lettre de remerciements de Martha à ses millions de lecteurs pour tout le soutien qu'ils lui ont apporté lors de ses récentes mésaventures juridiques. Elle remercie aussi sa fille, sa maman, ses frères et ses soeurs. Comme quoi la famille, c'est tout ce qui reste quand votre courtier vous lâche. Gardez-vous un peu de place pour le dessert, on y donne des recettes de gâteau au fromage aux framboises et de gâteau au café espresso, congelé.