Un monde nerveux

Survoltés, nous pétons les plombs sans égard pour notre propre sérénité.
Photomontage: iStock Survoltés, nous pétons les plombs sans égard pour notre propre sérénité.

Le diable est aux vaches et l’oie conservera son foie, du moins en Californie. Régulièrement, je secoue la tête devant la fureur fielleuse des réseaux sociaux où chacun s’invective selon le degré d’inconfort généré par la nouvelle du jour.

La Californie interdit le foie gras et il n’en faut pas davantage pour que les amants du sauternes se sentent persécutés et invectivent leur prochain.

Et ce n’est que le dernier sujet de foires d’empoigne où parangons de vertu et partisans du passéisme s’infligent des cirrhoses publiquement. Vous évoquez la viande et le méthane, on vous répond litres d’eau pour produire une amande. Discours de sourds et rhétorique à coups de sophismes qui ne mènent qu’à une débandade collective.

Survoltés, nous pétons les plombs sans égard pour notre propre sérénité. Les bouddhistes appellent cela de l’attachement : à la colère, à l’intensité, aux passions. Passio signifie souffrance, est-il besoin de le rappeler ?

La comparaison vole la joie

C’est ce qui a amené le coscénariste de Ruptures, Daniel Thibault, à fermer son compte Facebook au Jour de l’an. Il y était pourtant très actif et savoureux dans ses interventions. Nouvelle résolution ? Que non : « Le premier janvier, j’ai joué à des jeux de société avec mes enfants jusqu’à trois heures du matin, genre. Me suis couché sans m’endormir vraiment. Suis donc allé sur les médias sociaux. Sans savoir pourquoi, la bonne humeur que j’avais s’est évaporée. J’ai fait un McSween de moi-même en me disant : j’en ai-tu vraiment besoin ? J’ai donc fermé mon compte sur-le-champ », m’écrit-il. Il ne le regrette toujours pas.

Phénomène de moins en moins marginal, des abonnés choisissent de retrouver leur liberté psychologique, et même physique, loin des écrans. La question de la connectivité et de notre cyberdépendance est désormais centrale face à cette question de « santé » mentale qui touche au global.

De fait, on ne peut couper la tête du reste même si la médecine conventionnelle nous y incite en compartimentant le corps humain. Jusqu’où cette folie collective nous plombe-t-elle le foie, dont on dit qu’il est symboliquement l’organe de la colère ? Personne ne le sait encore.

Et si on tirait sur le fil ?

Des études en cours évoquent un lien possible avec l’augmentation de l’anxiété chez les jeunes ; 29 % des élèves du secondaire souffrent d’un niveau élevé de détresse psychologique, selon une étude de l’Institut de la statistique du Québec sortie en décembre, un chiffre consternant.

Ces mêmes ados ont le cou penché jusqu’à quatre heures et demie par jour sur leur téléphone (les ostéos font fortune) et on constate que le nombre de dépressions et de mutilations est en hausse.

Internet est la première chose bâtie par l’humanité que l’humanité ne comprend pas, la plus grande expérience d’anarchie qui ait jamais eu lieu

Les psys ont de belles années devant eux ; la santé mentale fait encore peur et se vit à l’abri des oreilles et des regards. C’est sournois, invisible, parfois incontrôlable et déroutant pour tout le monde, y compris l’entourage. On préfère ignorer que le cerveau saigne et qu’on ne voit plus d’enfants jouer dehors.

L’auteur anglais Matt Haig en est à son second best-seller sur le sujet après l’excellent Rester en vie. Dans Débranchez-vous ! (le titre anglais est plus juste : Notes on a Nervous Planet), l’auteur tisse des liens extrêmement lucides entre nos modes de vie occidentaux en accélération constante, branchés sur le virtuel, mais déconnectés du vital.

Son livre se situe entre le récit, l’essai et le développement personnel. « Si le monde moderne nous fait sentir mal, alors peu importe ce qui va bien, car c’est affreux de se sentir mal », écrit ce romancier qui a souffert de dépression et d’anxiété, et pris un pas de recul sur la cadence imposée.

Il constate que le monde change rapidement, tant du point de vue technologique et environnemental que politique, et que ces changements génèrent de la peur qui elle-même se traduit en détresse psychologique.

Matt Haig est quant à lui passé du FOMO (Fear of Missing Out) au JOMO (Joy of Missing Out), la joie d’y échapper et d’opter pour la nidification (nesting). « Tout ce dont nous avons besoin est là, si nous cessons de croire que nous avons besoin de tout. » Citant T.S. Eliot, Haig rappelle à quel point nous sommes « distraits de la distraction par la distraction ».

Polarisation et marketing de soi

C’est tout un rapport au temps numérique qui mérite d’être revu, chacun pour soi et dans l’intimité, mais la sphère extime agit inévitablement sur chacun. « Le problème n’est pas un manque de temps. C’est plutôt une surcharge de tout le reste. »

Sur le plan social, Haig évoque la polarisation droite-gauche alimentée par la caisse de résonance des réseaux sociaux, mais aussi la mise en scène de soi, « comme des patates qui se font passer pour des chips ».

Selon le principe des vases communicants (toute est dans toute), nous sommes d’avides complices de ce monde surstimulé et réactif comme des adeptes de crack qui cherchent leur prochaine dose de dopamine.

« Si nous sommes tous connectés à un vaste système nerveux, notre bonheur — et notre malheur — est plus collectif que jamais. Les émotions du groupe deviennent les nôtres », résume l’auteur.

Toujours en quête de « tu seras heureux quand… », nous passons à côté du bonheur d’apprendre (à l’école), de la félicité conjugale (un nouveau modèle est toujours à portée de clic), de la satisfaction professionnelle (compétitivité exacerbée), du contentement matériel (la barre de nos exigences s’élève avec chaque pub), de la sérénité (les inquiétudes liées à l’apparence et à la peur de vieillir augmentent à force de fréquenter Instagram).

Le romancier Yann Moix s’est fait le porte-parole de l’objectivation du corps des femmes cette semaine, mais il n’est qu’un furoncle sur la petite vérole d’une pensée contagieuse. J’y reviendrai ; l’année 2019 s’annonce « follement » divertissante.

Bref, Haig estime — et il n’est pas seul — que tout va trop vite pour que nous arrivions à digérer. Nous sommes des « neurones surchargés sur une planète nerveuse. Prête à craquer ». Et nous réclamons notre prison mentale.

La question demeure entière : quand et comment arrête-t-on une expérience qui dérape ?

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Point de vue genré

J’ai dégusté deux excellents films durant la période des Fêtes. Mademoiselle de Jonquières (qui est à l’affiche à Magog, mais a disparu à Montréal) avec la superbe Cécile de France et Édouard Baer dans une joute amoureuse sans merci et une langue qui séduit l’oreille. Concernant la fin du film, un ami me disait qu’il avait apprécié, alors que nous (deux femmes) étions navrées du dénouement. Comme quoi le regard selon le sexe a son importance. Même chose pour Roma, que je reverrai (Netflix) et qui vient de gagner les prix Golden Globe du meilleur film étranger et du meilleur directeur (Alfonso Cuarón).

 

Dans cette critique du Star (« Why the film Roma is about men who hate women »), la chroniqueuse Heather Mallick soulignait en début d’année combien le regard des critiques masculins avait évacué la dimension d’injustice envers les femmes dans Roma. Elle y voit un film qui braque la caméra sur les femmes flouées, abandonnées à leurs maternités par des pleutres qui ne s’en soucient guère dans un Mexique des années 1970. C’est l’histoire universelle des femmes qui se soutiennent dans l’adversité et dans un monde patriarcal qui les traite en citoyennes de seconde classe avant de s’en lasser.

Aimé

Le livre de Matt Haig, Débranchez-vous ! qui déborde vraiment du propos techno pour nous amener dans tous les racoins de cette planète nerveuse. Est-ce que la cyberdépendance fera partie du prochain DSM (la bible de la psychiatrie) ? L’Organisation mondiale de la santé la définit comme « le trouble du jeu vidéo ». « Le problème n’est pas que le monde soit chaotique, mais que nous attendons qu’il soit autrement. On nous donne la sensation d’avoir le contrôle. » Haig nous incite à réviser notre hygiène de vie (donc mentale) et nous apprend à penser comme si nous étions malades, en transformant la guérison en prévention. Perso, j’y adhère.

Écouté

Deux reportages à l’émission 60 Minutes (avec Anderson Cooper) sur la dépendance aux écrans et son impact sur le cerveau des jeunes. L’Institut national de santé publique aux États-Unis conduit depuis 10 ans une grande étude concernant l’effet des écrans sur le cerveau de 11 000 jeunes du primaire. On ne sait pas encore quelles sont les conséquences à long terme de cette expérience collective dont nous sommes les cobayes. Mais les enfants qui passent plus de deux heures par jour avec des écrans ont des compétences réduites de langage et de réflexion. Conclusion d’une des psychologues sur la dépendance : est-ce que c’est un outil que nous utilisons ou est-ce que c’est l’outil qui nous utilise ?
12 commentaires
  • Jean-Claude Hamel - Abonné 11 janvier 2019 01 h 38

    Je vous aime!!!

    Je vous lis depuis un bon moment. La probabilité de mourir du cancer vous a, je crois, donné un second souffle de vie, plus puissant que le premier. C'est mon hypothèse.J'apprécie votre perspective, l'éclairage que vous mettez sur des visages de la vie, invisibles pour de trop nombreux Québécois, À votre façon, vous faites école pour un peuple ILLÉTRÉ à 58%, si je me rappelle bien.
    J'espère que le vieux Devoir, ne vous laissera pas partir de sitôt!

    Bonne année, grand nez, de la santé et de la SANTÉ! Relisez 1984. Nous y sommes presque...Il faut convaincre nos cons citoyens de RÉAGIR au plus sacrant!
    Et je respecte mon opinion.
    Jean-Claude Hamel, 74 ans, le 24 juin prochain...

    • Antoine Gadbois Nadeau - Abonné 11 janvier 2019 09 h 37

      Les gens font souvent référence au livre de 1984, mais selon moi on se rapproche davantage de "Brave New world" par Huxley

  • Denis Marseille - Inscrit 11 janvier 2019 06 h 08

    Une belle et bonne année

    Il y a des choses dans la vie qui me rendent heureux temporairement. J'en compte au moins deux. Cuisiner et vous lire. Je pense que je régresse parce qu'avant j'en avais trois: sexe, drogue et rock'n roll. Ha non, j'en ai encore trois: Blanchette, chaudron et rock'n roll.

    Je pourrais vous parler de maladie mentale, j'en ai beaucoup à dire mais je doute un peu de ma perception. J'aime les femmes d'un certain âge et intelligente. Je doute vraiment de ma conception de la masculinité vu que certain modèle de machisme, qui ne se sont pas aperçu que nous sommes au 21ème siècle, veulent nous aire croire que le summum de la sensualité sont les jeunes post adolescentes. Je dois être fou et déconnecté de mes sens. Je suis fou car je me dis qu'à regarder les gens agir par la petite fenêtre de mon asile, c'est peut être moi, le dernier être lucide sur cette terre. Je remercie l'inventeur du mur capitonné car, grâce à lui (C'est certain que c'est un homme, une femme aurait ajoutée des froufrous et des rideaux.), Je me sens en sécurité devant ce monde humain... trop humain.

    Bonne année madame à vous et votre entourage. Je me sens moins seul lorsque je vous lis.

  • Jacques Morissette - Abonné 11 janvier 2019 09 h 13

    L'internet peut être éducatif, pour qui a des bases solides.

    Ce n'est pas l'internet qui bouscule. C'est ce qu'on y apprend d'une façon objective, en n'écoutant pas nécessairement ceux qui ont tout intérêt à faire diversion. En saurions-nous autant sur la vulnérabilité de la planète, si on se fiait à tout ceux qui ont accès à nous en parler, mais sans le détachement qu'il faut pour le faire objectivement?

    Notre époque en est une de transition, d'un point de vue environnemental. Ceci dit, nous serions probablement encore dans un état de larve, si nous n'avions pas l'internet, pour  aider à séparer le bon grain de l'ivraie. Il faut faire face à la musique, grâce à l'internet, nous n'avons pas affaire à une oligarchie qui veut diriger péremptoirement la partition.

  • Sylvain Auclair - Abonné 11 janvier 2019 09 h 18

    Quant aux oies californiennes...

    elles ne garderont pas leurs foies, parce qu'il n'y en aura plus, d'oies, tout simplement...

    La coïncidence avec la rubrique de M. Rioux est amusante.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 janvier 2019 11 h 23

      Je seconde, monsieur Auclair.

  • Denis Paquette - Abonné 11 janvier 2019 09 h 20

    des moments ou c'est la vie qui décide pour nous, n'est ce pas le voeu le plus cher des carrés jaunes

    débranchez- vous avant la surchauffe, voila le voeux que de plus en plus de gens vont faire cette année , la cause, des transformations de plus en plus déraisonnable, faut il laisser a des uberlus le soin de nous dicter ce que doit être notre vie , pour être franc avons nous les moyens de soutenir de telles changements,ne faudrait il pas nous ménager des moments de sains reposdes moments ou c'est la vie qui décide pour nous