Les chemins qui mènent à «Roma»

Au milieu d’improbables lauréats (Bohemian Rhapsody surtout), les soporifiques 76es Golden Globes décernés dimanche dernier par la presse étrangère à Hollywood ont distingué une perle : le sublime Roma. Déjà coiffé du Lion d’or de Venise, à lui la statuette du meilleur film en langue étrangère et celle du meilleur réalisateur pour Alfonso Cuarón (son deuxième après Gravity). Tous l’attendent aux Oscar. Oui, vous entendrez longtemps parler de ce film-là.

Oeuvre phare par ses hautes exigences technologiques et sa beauté transcendante en noir et blanc, objet du scandale pour avoir été produit par le rouleau compresseur Netflix qui bafoue les règles du marché, son destin n’en finit plus de bousculer l’industrie.

Rejeton Netflix tant qu’on voudra et disponible sur sa plateforme, la magie de ce film en espagnol relatant un épisode de l’enfance du cinéaste dans une banlieue de Mexico commande l’immersion.

De fait, les abonnés de la plateforme en sortent moins enthousiastes que les spectateurs des cinémas. Netflix a accepté quelques sorties en salles (ça lui arrive parfois) pour son poulain filant vers les Oscar. En temps normal, un film aussi encensé et primé prendrait ses aises à travers le réseau montréalais traditionnel. Or, ce sont des salles de quartier qui le projettent, y récoltant publicité au passage.

Depuis le 7 décembre, alors que le tout récent Cinéma Moderne aux 46 sièges, sur le boulevard Saint-Laurent, a mis à l’affiche Roma en format 4K et son Dolby Atmos, l’affluence ne dérougit pas.

Des séances à guichets fermés, des réservations à effectuer d’avance en ligne sous peine de se cogner le nez sur la porte. Une cinquantaine à peine de sièges disponibles pour les séances d’ici la fin janvier. En février, le nombre de projections diminuera sans s’effacer pour autant. Dire que tant de films d’auteur cherchent leur public…

Sa directrice générale, Roxanne Sayegh, prévient les cinéphiles : « Vérifiez les disponibilités sur notre site. On ajoute parfois des représentations à la dernière minute. Mais ne vous présentez plus au cinéma pour acheter des billets. Vous risquez d’être déçus. »

Montrer le magnifique film de Cuarón dans des conditions optimales lui plaît : « Ça prouve que le public veut encore fréquenter le grand écran. »

Roma se mérite. Certains courent le voir dans des coins de Montréal éloignés de leur foyer. Le Cinéma Dollar à Côte-Saint-Luc le présente depuis moins longtemps que le Moderne : mais avec 500 sièges et trois séances par jour pour quelques semaines encore, il peut assurer. Dans l’est de la ville, Station Vu lui offre l’affiche de façon ponctuelle, les 10, 18, 25 et 31 janvier aussi. Bonheur des uns, malheur des autres…

Baroud d’honneur ?

Il faut voir Roma sur grand écran, soit, mais allez reprocher à plusieurs exploitants de salles de le boycotter, même si leur combat semble relever du baroud d’honneur. Le tapis leur glisse sous le pied. On se gratte pourtant la tête : comment terrasser la bête Netflix, étalée dans plusieurs grands festivals de films (Cannes, qui renonça à Roma, s’isole à contre-courant), moissonnant des prix de Venise à Hollywood, à l’heure où tant de cinéastes font le saut dans son giron avec enthousiasme ? Plusieurs suivent le mouvement et tout change si vite…

Jamais pour autant Mario Fortin, directeur du Beaubien, du Cinéma du Parc et du Cinéma du Musée, ne déclarera s’être tiré dans le pied après son refus de programmer Roma sur ses terres. « Je ne l’ai même pas vu ! Question de principe ! »

Sa voix se révolte : « Les propriétaires de salles de cinéma à travers le monde conspuent Netflix, qui [à l’encontre d’Amazon] ne respecte pas les règles des fenêtres d’exploitation : ici, 90 jours d’écart entre une sortie en salle et sur d’autres plateformes. Il fait fi de droits d’auteur en les achetant pour la vie. Cuarón a perdu tout droit sur Roma. Du moment où certains cinémas acceptent une sortie simultanée sur chaque type d’écran pour un film, d’autres vont s’y engouffrer. »

Mario Fortin voit le gros géant des nouvelles technologies bouger d’un poil tout de même. « Il y a deux ans, Netflix se montrait intraitable en refusant de sortir en salle Divines de Houda Benjamina, la Caméra d’or à Cannes. Désormais, il cède un peu de terrain, laisse une exclusivité de trois jours à Roma sur certains grands écrans avant le lancement sur sa plateforme. Les deux parties vont peut-être finir par s’entendre… »

Voeux pieux ? Fin d’un monde ? Éclaircie en vue ? Le beau Roma ne se voyait pas atterrir sur un pareil champ de mines. Devenu symbole de ce que le septième art fait de mieux, comme celui de la machine à écraser ses infrastructures, ballotté aux vents du jour, ce chef-d’oeuvre porte en lui toutes les contradictions de notre époque. Il nous fascine pour ça aussi.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que Roma était à l'affiche du Cinéma Moderne depuis le 7 janvier, a été corrigée.

1 commentaire
  • Claude Saint-Laurent - Abonné 10 janvier 2019 09 h 04

    Roma plus.

    Je suis d'accord Netflix est un monstre. Nous n'avons pas réfléchi malheureusement ou heureusement une minute quand on a entendu dire qu'il y avait un merveilleux film sur Netflix, c'est si rare de nos jours un Vrai bon film: On l'a regardé: merveilleux. Mais s'il sortait ou ressortait en salle, nous courrons le voir sur le champ. Pour nous il n'y a rien de meilleur que de voir un film en salle avec un public, l'émotion s'en trouve redoublée.