La résolution culturelle

Ils sont touchants, les bilans de fin d’année conjugués à quelques résolutions mort-nées ! Faire plus d’activité physique. Économiser. Éviter le salé. Cesser de tout regretter. Consommer moins de beurre. Réguler ses humeurs. Conjurer quelques peurs. Au fond, en ces temps de résolutions, l’heure est à s’apitoyer sur sa condition, à trouver une recette de conversion personnelle, tout en s’accordant des miséricordes.

Dans la tradition judéo-chrétienne, la démarche critique de ces bilans de fin d’année et des résolutions qui les accompagnent est fort limitée. Il s’agit, tout au plus, de revamper de l’existant, sans changer vraiment les fondements de l’organisation collective qui nous détermine. Cela ne conduit d’ailleurs jamais bien loin. Quel est l’horizon de ces résolutions ? Elles cessent d’ordinaire de respirer bien avant le mois de février, de sorte que le sérum social dans lequel chaque cellule humaine baigne demeure le même.

Nouvelle année ou pas, ce système dans lequel nous flottons nous maintient sur la ligne de flottaison du chacun pour soi. Chacun est encouragé à limiter sa vision du changement aux frontières étroites de son moi, ce qui est après tout la première condition pour ne rien changer du tout.

Un des traits caractéristiques des classes dirigeantes est d’envisager l’avenir — l’année nouvelle, si on veut — de façon toute différente. Dans une opulence et un faste guindé parfaitement décomplexés, ces gens-là montrent une confiance illimitée en leurs capacités d’infléchir par leur résolution la trajectoire de toute la société. Ainsi a-t-on pu voir Rocco Rossi, cet ancien directeur général du Parti libéral du Canada devenu président de la Chambre de commerce de l’Ontario, un homme connu pour être l’un des principaux adversaires de la hausse du salaire minimum à 15 $, publier le 31 décembre une photo de ses célébrations avec ce commentaire : « Je célèbre le Nouvel An à la façon des 1 % ! », c’est-à-dire cette portion la plus riche de l’humanité. Sur ses photos, on voit son champagne Veuve Clicquot, ses blinis au caviar et ses tartelettes sucrées. Comme les tenants du 1 % en effet, ce président ne s’envisage pas seulement comme un individu, mais comme le tenant d’une classe sociale, celle des riches qui se vautrent dans le miel tandis que leur société se dissout dans le vinaigre.

Curieuse époque qui ne cesse de répéter qu’à faire fermenter ses poubelles, on peut en tirer des trésors, mais qui ne s’inquiète pas du fait qu’en laissant aller ses trésors aux mains de quelques puissants, elle est en train de pousser la majorité de la planète à vivre au milieu des poubelles.

La pauvreté s’accroît tandis que tous les indicateurs affichent une augmentation du nombre de ces milliardaires dont un des traits caractéristiques est de toujours éprouver la certitude décomplexée de ne devoir leur position qu’à leurs propres mérites. Selon un rapport d’Oxfam, 82 % des richesses créées ces dernières années dans le monde ont bénéficié au 1 % des plus riches de la population mondiale, alors que la situation n’a pas évolué pour les 50 % les plus pauvres. Selon ce rapport de 2017 intitulé Partager la richesse avec celles et ceux qui la créent, près de 60 % de la planète doit parvenir à vivre avec l’équivalent de moins de 10 dollars par jour. Les chiffres d’Oxfam, croisés avec ceux du magazine Forbes, cette bible de la richesse, montrent que la part du patrimoine mondial détenue par le 1 % des plus riches était passée de 44 % en 2009 à plus de 50 % en 2016. Les chiffres de la banque Crédit Suisse, une institution peu susceptible d’être suspecte d’une forte empathie envers les démunis, montre qu’un groupe de 42 milliardaires contrôle les richesses de l’équivalent de la moitié de la population de la planète, soit de plus de 3,7 milliards d’individus. À l’échelle de l’histoire, nous vivons une crise des inégalités sans précédent. Comment 3,7 milliards d’humains peuvent-ils en effet se retrouver à la merci de la volonté de 42 grands barons de la finance ?

Il est vrai que tout peut changer, même si on ne sait pas bien d’où le changement pourrait venir en premier. Près de chez moi, dans les Cantons-de-l’Est, il y avait un petit village, aujourd’hui déserté parce que privé peu à peu de tous ses services. Là, au flanc d’une colline, se trouvait son cimetière. Sur l’autre flanc, on exploitait une carrière de sable. Durant des années, du sable fut prélevé en quantité de ce côté. La colline ne bougeait pas. Puis un jour, il suffit qu’un grain de sable se mît à glisser pour en entraîner avec lui des centaines de milliers. La colline glissa. Des morts, je crois, furent emportés. Un seul grain de sable avait fini par mettre de la vie là où, a priori, il ne s’en trouvait plus…

Un univers est toujours en train d’en creuser un autre, dans une suite de vagissements parfois quasi inaudibles. Il existe un travail souterrain dont en surface on ne voit pas toujours les résultats d’emblée. Ainsi, la vraie nouveauté ne se trouve pas toujours à la surface d’une nouvelle année, au nom de quelques résolutions de saison. Il faut apprendre la patience et trouver à regarder plus loin que son nez. Et pourquoi pas, pour commencer, dans le vaste réservoir d’idées nouvelles qui dorment dans notre passé. « Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui », écrivait Charles Péguy.

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10 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 7 janvier 2019 06 h 43

    La constatation a bien pris la place de la contestation et de nos jours le «  réalisme capitaliste » (Mark Fisher, philosophe anglais) est à la fois système et structure dominant surtout controlant de nos vies. Il va de soi que dans une société de consommation l’argent soit roi pour consommer. Les 1% alimentent en argent les partis populisteS nationalistes conservateurs de notre temps. On le voit nettement chez Trump ou au Brésil où les 1% applaudissent à tout casser et les progressistes à la peine.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 janvier 2019 09 h 59

      Une fois de plus, mes félicitations et mon admiration au chroniqueur, Jean François Nadeau, le seul qui ose apporter à notre attention l'écart scandaleux entre les riches et les pauvres en ce début d'année.
      Bonne année à vous, monsieur Nadeau, en espérant que cette année les peuples vont se soulever en solidarité pour dire "non" à la cupidité de quelques hommes qui n'ont pas honte de tout accaparer avec impunité.
      D'autres parts, j'ai été encouragé en visionnant le programme de CBC «60 minutes», hier soir, une interview avec la députée, Alexandra Ocasio Cortez, 26 ans, une sociale-démocrate, nouvellement élue au Congrès américain, qui veut éliminer le contrôle éhonté du gouvernement par les intérêts financiers.
      Par contre, j'ai été abasourdi par les commentaires négatifs à son égard sur internet. Peut-on oser espérer un changement avec les nouvelles démocrates élues?

  • Jacques Morissette - Abonné 7 janvier 2019 07 h 02

    Il n'y a pas de formation pour devenir un puissant, mais des portes ouvertes favorisant une certaine classe sociale.

    Donner des mandats soi-disant à des responsables, qui sont des «puissants» irresponsables qui brassent un terreau favorable au fond pour la naissance d'une certaine forme de populisme, avec tout ce que ça implique socialement parlant.

  • Gaston Bourdages - Abonné 7 janvier 2019 08 h 35

    Serais-je plus heureux si je faisais partie...

    ...de ce 1% ?
    À la lumière de ce que vous écrivez et décrivez monsieur Nadeau, j'éprouve des doutes.
    Peut-on être « pauvre $ » et heureux et heureux et « pauvre $ » sans pour autant être heureux d'être « pauvre $ » ?
    Être riche, c'est quoi au juste ?
    Après vous avoir lu, je m'abstiendrai de prendre la résolution de devenir riche $
    Mille mercis à vous monsieur Nadeau pour cette fort « dérangeante » invitation à faire examen de conscience.
    Vous me nourrissez coeur, esprit et âme. Quant au corps, le garde-manger y verra.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Clermont Domingue - Abonné 7 janvier 2019 15 h 06

      Vous possédez sagesse, humour et philosophie, Cela vaut mieux que des millions de dollars.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 7 janvier 2019 09 h 16

    Des résolutions et des hommes

    Je ne peux que souscrire à cette analyse. Il n'y a rien de réjouissant dans ce constat d'une crispation sur le maintien d'une mode de vie de plus en plus en décalage avec les exigences de changement dont nous parlent tant les biologistes que les climatologues. Il ne s'agit pas seulement ici du 1% atteint de ploutopathie chronique qui se pavane avec un luxe maladif accaparant la moitié du PIB, mais aussi de la classe moyenne mondiale: "En 2009, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) estimait que 1,8 milliard de personnes appartenaient aux classes moyennes*. Et que parmi elles, plus d’un milliard vivaient dans des économies émergentes. Ces classes moyennes représenteraient un peu moins de 30 % de l’humanité. Elles détiennent aujourd’hui environ 45 % du PIB mondial. Ce qui laisse plus des deux tiers de l’humanité se partager 5 % des richesses. " (source: "Cataclysmes: Une histoire environnementale de l'humanité", Laurent Testot, avr. 2017, Payot). Je veux bien prendre des résolutions pour changer ce monde, mais nous sommes comme un bambin assis dans un banc-jouet à l'arrière du siège du conducteur qui s'imagine pouvoir conduire l'automobile de son volant-jouet, alors que le chauffeur-fou appuie à fond sur l'accélérateur, ayant quitté la voie balisée pour un chemin menant on ne sait trop où, incapable d'amorcer quelque changements de direction que ce soit, car grisé par la performance $$$ de son véhicule. Malheureusement, je pense de plus en plus que James Lovelock avait raison quand il prédisait que si l'humanité étant entrée dans le XXIe siècle forte de 6 milliards d'habitants, elle n'en sortirait qu'avec moins d'un milliard de survivants.

    * Notez que l’OCDE définit comme membre des classes moyennes toute personne disposant d’un pouvoir d’achat quotidien allant de 10 à 100 dollars! Ce qui pour le moins constitue une définition passablement large. Fait-on parti de la classe moyenne avec un revenu annuel de 3650$?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 8 janvier 2019 10 h 36

      Fait-on parti de la classe moyenne avec un revenu annuel de 3650$ ?

      La classe moyenne, sur une grille qui représente la population sans exclusion sinon que les enfants, et faite a l'échelle mondiale (ce qui demande du recul) va assurément écorché nos belles notions d'égalité et d'équité et leur faire perdent leur bonhomie...

      On retrouve dans une étude de l'OCDE un portrait assez clair des inégalités.
      Extrait traduit ici:
      - L'inégalité des revenus entre les individus au niveau mondial est due dans une large mesure aux différences de revenus moyens entre les pays. Presque toutes les personnes vivant dans des pays à revenu élevé, c'est-à-dire des pays dont le RNB par habitant est supérieur à 12 476 USD selon la classification de la Banque mondiale (décembre 2016), se situent au tout premier rang de la répartition des revenus mondiaux estimée par Lakner et Milanovic (2016 ; Figure 1, Panel A). Un résident type d'un pays à revenu élevé a obtenu un revenu annuel disponible des ménages compris entre 10 000 et 20 000 USD en 2008 (mesuré en PPA 2005), tandis que la majorité de la population mondiale, ne vivant pas dans un pays à revenu élevé, a reçu un revenu annuel nettement inférieur, inférieur à 3 000 USD. La plupart des pauvres vivant dans les pays riches ont donc un meilleur niveau de vie matériel que la majorité des personnes vivant dans les pays pauvres. De plus, ceux qui ont des revenus très élevés dans les pays pauvres sont peu nombreux et ne représentent qu'une infime partie de la distribution des revenus les plus élevés dans le monde. -

      Et suivent 2 graphiques. Dont le premier est très explicite sous les deux lignes se retrouve les masses de la population mondiale, et leurs positionnement de revenu.

      Capture ici: www.goo.gl/6nKjU1
      Lien, www.goo.gl/ebrHkM

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 7 janvier 2019 10 h 35

    Garder espoir?

    Il y a effondrement ou survie, mais il y a aussi effondrement et survie. Je préfère le "et" au "ou" et j'opte pour l'espoir comme le dit mieux que moi un jeune de 25 ans dans cette courte vidéo https://youtu.be/NFiZGW9pUGw

    • Clermont Domingue - Abonné 7 janvier 2019 15 h 20

      Le matérialisme et l'égoĩsme sont si bien soudés l'un à l'autre; comment faire pour les séparer et accepter de partager?