La faille jaune

Afin de « Comprendre le mouvement des gilets jaunes » — c’était cela la promesse à la une du journal Le Monde, affichée en gros titres le 10 décembre 2018 —, j’ai revisité le texte d’un écrivain qui ne s’est pas prononcé sur ce sujet dans les pages débats du premier quotidien de France.

En fait, l’identité et la frustration de ces révolutionnaires inattendus et non alignés étaient traitées l’été dernier dans un modeste essai de 85 pages, rédigé par le romancier Édouard Louis et titré Qui a tué mon père. L’absence d’un point d’interrogation est la clé pour « comprendre » le point de vue exprimé. Louis, aujourd’hui membre de l’élite parisienne tellement méprisée par les manifestants, n’a pas oublié ses racines dans le nord industriel. Son livre fait l’éloge, d’une certaine manière, de son père, abîmé physiquement et spirituellement par une vie de travail brutal dans une usine et, plus tard, par l’obligation de balayer les rues et ramasser les ordures — un emploi payé 700 euros par mois — pour ne pas perdre son aide sociale.

Les gilets jaunes seraient en colère à cause d’une hausse de taxe ; Louis parle également de réductions de taxe et de dépenses : « Août 2017 — le gouvernement d’Emmanuel Macron retire cinq euros par mois aux Français les plus précaires. Le même jour, ou presque, peu importe, il annonce une baisse des impôts pour les personnes les plus riches de France. »

Cette nouvelle politique fiscale arrive à la suite d’une confrontation entre le président de la République et deux syndicalistes au mois de mai, à Lunel dans l’Hérault : « Ils sont en colère », raconte Louis, « leur manière de parler le fait comprendre. Ils ont l’air de souffrir aussi. Emmanuel Macron leur répond, la voix pleine de mépris : “Vous n’allez pas me faire peur avec votre T-shirt. La meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler” ».

Et voilà la ligne rouge — disons plutôt la faille jaune — franchie. « Il renvoie ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un costume à la honte, à l’inutilité, à la fainéantise. Il actualise la frontière, violente, entre les porteurs de costumes et les porteurs de T-shirts, les dominés et les dominants, ceux qui ont l’argent et ceux qui ne l’ont pas, ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Ce genre d’humiliation venue des dominants te fait ployer le dos encore plus. »

Donc pourquoi le choc et l’étonnement parmi la classe politique et les médias ? Le petit ouvrage d’Édouard Louis était en vente un peu partout. Il n’est pas vraiment nécessaire de s’interroger sur une crise fabriquée par une classe politico-financière qui ne cesse de ronger ce qui reste de l’amour-propre et des biens des classes inférieures. Il n’y a pas de point d’interrogation chez Édouard Louis, puisqu’il connaît bien les assassins de son père.

Il y a quand même des questions à poser, surtout au sujet de la gauche officielle, qui semble être aussi surprise par les gilets jaunes que La France en Marche. Le problème des socialistes est évident. Handicapée par son rigide soutien de l’Union européenne et sa dominance par la machine économique allemande, la gauche molle, semblable aux démocrates américains dans leur soutien de l’ALENA, a perdu la confiance de la classe ouvrière. Dispersés vers le Front national (devenu Rassemblement national) ou l’abstention de la vie politique, les ouvriers ordinaires, souvent sous-employés ou au chômage, n’ont rien à voir avec les grands projets écologiques ou libre-échangistes qui animent les bobos ainsi que les bourgeois libéraux.

En revanche, la France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon aurait dû profiter de la montée des gilets jaunes. Malheureusement, ils ont l’air de rater le train. Le 8 décembre, jour de manifestations violentes à Paris, Mélenchon était à Bordeaux présidant une conférence de son parti, très minoritaire à l’Assemblée nationale. Bien qu’il essaie de s’attacher aux gilets jaunes, le chef de LFI est entravé par ses liens à la politique de la « gauche rassemblée », ce qui est pour moi l’équivalent de la politique correcte aux États-Unis. Image avant substance.

Récemment exclu de la liste des candidats pour les prochaines élections européennes, Djordje Kuzmanovic a quitté LFI pour protester contre ce qu’il qualifie d’insistance « sur l’intersectionnalité et la non-hiérarchisation des luttes ». Dans une tribune publiée dans Marianne, Kuzmanovic a dénoncé une tendance qui « a conduit le mouvement à s’abîmer dans des combats secondaires […] un exemple, si l’immense majorité des Français soutient la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes, la plupart d’entre eux comprennent que les priorités, dans ce domaine, renvoient à l’égalité salariale, à la réduction de la pauvreté féminine, à l’éradication des violences dont les femmes sont victimes ; et non à l’écriture inclusive ».

Bien dit de la part de quelqu’un qui a parcouru les Champs-Élysées le 8 décembre, en respirant les gaz lacrymogènes au milieu d’une quasi-émeute. S’il n’y a pas d’argent pour acheter du pain, peu importe où le pain est vendu, et dans combien de variétés.


John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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9 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 7 janvier 2019 08 h 03

    D'habitude, le gilet jaune se porte comme une mesure de sécurité routière.

    Les gilets jaunes ne défendent pas une cause, c'est en réaction, ils se sont sentis acculés à un mur. Un peu comme un rat qui, acculé à un mur, saute finalement sur celui qui le poursuit. L'assaillant pour eux, c'est le gouvernement! Par conséquent, ils sont difficilement récupérable, disons, par des partis politiques concentionnels. Cela dit, la droite et la gauche se confondent d'une certaine manière. J'ai lu un texte quelque part disant que Macron avait réuni au fond les deux tendances, la droite et la gauche, par je ne me rappelle plus quel jeu de passe-passe et dont il était question dans ce texte. Les arguments se tenaient... Comme si les gilets jaunes, dans un certain sens, ne sentent plus de la part des partis politiques aucune considération envers eux.

    • Jean-Yves Bigras - Abonné 7 janvier 2019 10 h 35

      Les gilets jaunes sont animés par le même individualisme que ceux qu’ils disent vouloir combattre, ils ne veulent pas autrement ils veulent tout simplement plus, au fond ils sont mus par la même bonne vieille cupidité occidentale.
      Ce qui explique d’ailleurs que ces mouvements sont souvent anti immigrationnistes, la pauvreté n’est pas une vertu et les pauvres ne sont pas nécessairement plus altruiste que les riches qu’ils dénoncent (et qui eux paient des impôts, 10% des français paient 70% des impôts)

    • Cyril Dionne - Abonné 7 janvier 2019 16 h 10

      M. Bigras. Tous sont animés par un individualisme à géométrie variable. Les pires dans ce domaine sont les jeunes générations. Ces mouvements des « gilets jaunes » ne sont pas plus opposés à l’immigration que les autres; simplement plus lucides.

      En passant, 20% de la population du Québec, la classe moyenne supérieure, paie pour 80% des coûts et frais encourus par l'état. Les très riches et les pauvres ne paie aucun impôt. 40% de la population québécoise où l'on retrouve la grande majorité des supporteurs de QS ne paie aucun impôt. Et qu'est-ce que Québec solidaire demande? Plus d'immigration même s'il en coûte de 4 à 5 milliards aux contribuables québécois par année.

  • Bernard Terreault - Abonné 7 janvier 2019 08 h 40

    Pertinent ?

    La francophilie de l'intello John Mac Arthur le rend sympa, mais n'est-il pas lui-même pas mal isolé des masses travailleuses françaises, aussi bien par la classe sociale que la distance ? Je trouverais plus pertinent qu'il nous parle de la politique ou de la situation sociale ou de la culture des États-Unis -- tout en gardant sa perspective d'intello ouvert aux cultures et points de vue autres qu'anglo-américains.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 janvier 2019 16 h 27

      Donc, vous dénoncez la soi-disant appropriation culturelle de M. MacArthur parce que selon vous, il est isolé des travailleurs français. Ah! ben câline de bine. Un intellectuel de la force de M. MacArthur ne peut pas saisir le conflit qui oppose les « gilets jaunes » à une élite politique française déconnectée parce qu’il ne fait pas parti de ce groupe ? Pardieu, il l’a décrit aux États-Unis avec l’élection de Donald Trump avec une très grande lucidité et c’est le même phénomène qui sévit présentement en France.

      Vous étiez probablement de ceux qui dénonçaient Robert Lepage en ce qui avait trait à SLĀV et Kanata. Vous êtes mêlés et pas à peu près. Personnellement, mes deux chroniqueurs préférés au Devoir sont justement Christian Rioux et M. MacArthur. Et quelle plume ce monsieur MacArthur.

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 janvier 2019 10 h 57

    La Gauche a abandonné sa lutte traditionnelle pour les plus démunis de la société en épousant«l'intersectionnalité».

    Vous avez raison, monsieur MacArthur. La Gauche a raté sa chance de joindre la révolution, en épousant des niaiseries modernes telles que «l'intersectionnalité» au lieu de la lutte traditionnelle contre les inégalités.
    La Gauche s'est éloignée de ses revendications traditionnelles en appuyant l'obscurantisme religieux chez les individus au lieu de la lutte contre les excès de la globalisation et l'exploitation éhontée des travailleurs qui vivent dans la précarité et le chantage des multinationales.
    La Gauche a abandonné sa lutte traditionnelle pour les plus démunis de la société en s'alliant à l'idéologie mercantile du libre-échange et du néolibéralisme.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 7 janvier 2019 13 h 01

    Palettes de couleur

    Un paradoxe est que la couleur jaune a historiquement été associée aux syndicats complaisants avec le patronat, donc totalement à l'inverse du présent mouvement.
    Puisque que l'on est dans les couleurs, maintenant, les Jaunes ont donc pris la place des Rouges, syndicalement parlant.
    Les Rouges mélangés aux Jaunes donnent de l'Orange, comme en Ukraine.
    Mais les Jaunes mélangés à de la couleur Noire nihiliste ou totalitariste donneraient du Brun, ce qui n'est pas très rassurant.

    Puisque l'on est en France, reparlera t-on des gilets jaunes dans quatre ans ?
    Pas certain.

    Par contre il ya une constante qui devrait nous interpeller, coté couleur obscure pour 2019.
    Quatre ans après le massacre de Charlie Hebdo, on lit aujourd'hui dans la presse française que l'ancienne journaliste de Charlie Hebdo, Mme Zineb el Rhazoui est toujours une cible permanente de menaces de mort et vit sous protection permanente. Elle aurait osé critiquer une religion que l'on ne nommera pas.
    La nouvelle parle d'elle même.
    D'accord, chacun ses drames, mais on sent une certaine tiédeur à ce sujet, coté presse canadienne.
    Les caricaturistes du Devoir doivent y penser un peu, non ?

  • Claude Gélinas - Abonné 7 janvier 2019 17 h 04

    Sauf erreur John.A MacArthur détient une double citoyenneté française et américaine c'est comme si vous lui disiez de s'abstenir de commenter l'actualité française en se limitant à l'américaine. Au contraire, il faut accepter de la diversité des opinions et ce quelque soit la nationalité de son auteur.

    N'est ce pas là une forme d'appropriation culturelle excessive qui s'approche dangeureusement d'une dérive tout en niant la liberté d'expression.

    À moins que je ne vous ai pas bienc compris.