Odile Tremblay: «La grande évacuée»

Loin de moi l’intention de cracher sur le film Vice, d’Adam McKay, abordant la trajectoire de Dick Cheney, le vice-président tireur de ficelles sous le gouvernement de George W. Bush à la Maison-Blanche entre 2001 et 2009. Gros morceau de fin d’année, dominant la course aux Golden Globes et attendu plus haut, il possède un tas de qualités.

À commencer par la performance de Christian Bale (nomination aux Oscar assurée), sensationnel par sa ressemblance et son investissement total dans la peau du stratège de l’ombre, et par les audaces de mise en scène pimentant le biopic. N’empêche… Plutôt que de couvrir ainsi un demi-siècle de la vie du machiavélique personnage, le cinéaste aurait mieux fait de concentrer son tir sur les années Bush pour en tirer tout le suc. Et puis, bien interprété ou pas, Dick Cheney relève ici du vilain de caricature, ce qui, nonobstant tout le mal qu’on peut penser de lui, fait quand même tiquer.

Mais ne boudons pas notre plaisir. La politique américaine, surtout quand un incompétent tient les rênes du pouvoir (toute ressemblance avec l’actuel locataire de la Maison-Blanche serait fortuite…), n’a pas fini de nous fasciner.

George W. Bush renvoie en pensée à Donald Trump dans le feuilleton de l’andouille suprême qui se prend les pieds dans ses lacets. Voir écorchée à travers le portrait de Dick Cheney l’âme damnée du président à l’origine du gâchis en Irak procure une joie perverse. Oui, mais encore…

Cherchez la femme

Reste que parfois, au cinéma, on se concentre sur un point secondaire qui nous exaspère, sans déranger de toute évidence les spectateurs d’à côté.

Mais que fait donc Condoleezza Rice ? me demandais-je. Campée par Lisa Gay Hamilton, l’ancienne secrétaire d’État, première femme noire assise sur ce siège aux États-Unis, tient ici de la pure potiche. Son personnage ouvre certes des yeux étonnés devant un Cheney qui en mène trop large, mais sans réagir pour autant. Figurante non identifiée, tombée entre les craques du plancher.

Bien sûr, il s’agit d’un biopic sur Cheney et non sur Condoleezza Rice, mais les hommes autour du Bureau ovale ont de vrais rôles : Sam Rockwell dans la peau de Bush — qui n’arrive pas toujours à cacher l’intelligence de son regard pour accoter l’air stupide de son modèle —, Steve Carell en Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, Tyler Perry en Colin Powell, secrétaire d’État américain précédent Rice. Tous parlant et agissant.

Hep ! Cette politicienne occupa le poste durant quatre longues années après avoir été conseillère à la Sécurité nationale entre 2001 et 2005. Elle s’était démarquée particulièrement au Moyen-Orient, en Israël et en Europe de l’Est, la dame de fer au drôle de profil : d’abord professeure de science politique, polyglotte, pianiste virtuose, féministe, ayant changé d’obédience de démocrate à républicaine. Avalisant sous sa gouverne les méthodes de torture des prisons secrètes de la CIA ; rien d’une enfant de choeur, mais importante, ça oui ! Ayant reçu en 2004 et 2005 du magazine Forbes le titre de femme la plus puissante du monde. Si, si, on s’en souvient…

On me dira que l’épouse de Dick Cheney, sorte de Lady Macbeth incarnée brillamment par Amy Adams, joue un rôle clé dans Vice, mais sous position traditionnelle féminine, à l’ombre de son homme comme dans la pièce de Shakespeare au début du XVIIe siècle. Quatre siècles plus tard, même combat !

Encore de nos jours, peu de femmes se hissent aux hauts sommets politiques, pourquoi donc oblitérer celles qui exercèrent dans un hier pas si lointain un pouvoir réel ? Et ce, à l’heure des #MeToo, quand tant de tribunes dénoncent l’invisibilité des femmes. Décourageant !

Un film est un film est un film, me dira-t-on. Sauf que, de plus en plus, productions cinématographiques et téléséries prennent le relais de la réalité historique dans la psyché collective en recréant des événements du passé, même en cherchant, comme c’est le cas pour Vice, à refléter le réel.

Parions que le cinéaste scénariste Adam McKay n’a pas vu qu’il effaçait Condoleezza Rice au profit des hommes du président. Peut-être même coupa-t-il certaines de ses scènes au montage plutôt que d’autres, sans savoir pourquoi, tant ces réflexes primaires surgissent à l’aveugle.

Le sexisme endémique, c’est aussi ça : une substance souterraine, occulte, qui avance masquée. Il repose sur le malaise masculin par rapport aux femmes de pouvoir avec envie de les renvoyer presto à l’ombre. Bientôt, ces recalées du boys’ club à l’écran se font balancer par la postérité. En leurs zones d’ombre, tous ces automatismes de misogynie mal identifiés.

Un film est un film est un film… répéteront certains. Allons donc ! Il est le reflet de nos sociétés.

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