Les légendes de Johnny

Jean Chrétien a toujours été un fanfaron de qualité supérieure. L’homme a du bagout et un séduisant humour rustique. Grâce à cela, sa carrière politique a été jalonnée de succès. Chrétien, en effet, a gagné presque tous ses combats, notamment ceux qu’il a durement menés contre les « séparatistes ». Aussi, le « p’tit gars de Shawinigan » ne brille pas par sa modestie.

Dans son recueil de chroniques L’esprit de contradiction (Boréal, 2010), la journaliste Lysiane Gagnon le qualifie de « parvenu de la politique ». Selon elle, Chrétien aimait bien se présenter comme un gars ordinaire, mais « son obstination, son désir de gagner frisaient la folie ».

Aujourd’hui, à 84 ans, l’homme n’a pas changé. Retraité depuis 15 ans, il continue de se battre avec les armes sophistiques qui ont fait sa gloire. Mes histoires (La Presse, 2018, 288 pages), son recueil de souvenirs publié l’automne dernier, est parfaitement fidèle à son image, c’est-à-dire vif, divertissant et bravache. « Il ne s’agit pas de s’autocongratuler », écrit Chrétien en conclusion de ses récits, alors qu’il vient pourtant de le faire pendant plus de 200 pages

Son livre se dévore, mais l’exercice ne va pas sans reflux gastriques pour le lecteur souverainiste. On s’amuse quand Chrétien raconte ses cabotinages auprès des vedettes politiques de sa belle époque — Clinton, Blair, Chirac, la reine d’Angleterre —, mais on soupire amèrement quand il nous ressert ses sophismes antiséparatistes.

Couteaux de cuisine

Chrétien, par exemple, qualifie de fake news le récit canonique de la « nuit des longs couteaux » canadienne, nuit du 4 au 5 novembre 1981 pendant laquelle, selon ce qu’en écrit Pierre Godin dans sa biographie de René Lévesque, « le Canada anglais s’est donné à la dérobée sa Constitution en s’appuyant sur le French power fédéral et en faisant preuve d’une duplicité rare envers la délégation du Québec oubliée de l’autre côté de l’Outaouais ».

Pour établir la fausseté de cette histoire, Chrétien affirme que, le 4 novembre, il était chez lui à 23 h et qu’il y est resté jusqu’au lendemain matin. Sa femme Aline peut en témoigner, dit-il. Admettons. Cela, pour autant, ne change rien au fond de l’histoire et ne dédouane pas le politicien.

Chrétien raconte que, le 4 novembre en après-midi, les négociations pour le rapatriement de la Constitution sont dans l’impasse. Après l’ajournement de la séance officielle, il rencontre des collègues de la Saskatchewan et de l’Ontario dans la cuisine du Centre de conférences d’Ottawa pour concocter un compromis. Il les quitte à 18 h 30 en leur disant de rallier les autres provinces, pendant que lui tentera de convaincre Trudeau.

Le lendemain matin, l’entente est annoncée, sans l’accord du Québec, qui n’a jamais été mis dans le coup. « La seule certitude au sujet de cette énigmatique nuit des longs couteaux, écrit Pierre Godin, c’est qu’aucun des premiers ministres provinciaux n’a communiqué avec Claude Morin ou René Lévesque pour les mettre au courant. »

Chrétien, par conséquent, était peut-être bel et bien dans son lit cette nuit-là, mais cela ne le relève pas de sa responsabilité dans l’exclusion du Québec. « Je dois admettre que je n’ai pas bien dormi », se contente-t-il de dire non sans affirmer, plus loin, que « la “société distincte” n’est pas dans la Constitution, et que le Québec et le reste du Canada continuent leur mariage de raison sur une terre qui fait toujours l’envie du monde ». Ben oui, c’est ça.

Faux dilemme

Chrétien justifie aussi son fédéralisme en affirmant que si le français a survécu en Amérique, c’est grâce au Canada. La preuve ? Ceux des nôtres qui sont partis aux États-Unis ont perdu leur langue. Ici encore, le sophisme règne, sous la forme du faux dilemme : ou la disparition dans les États-Unis ou la survie dans le Canada.

Le français, pourtant, a résisté au Québec malgré le Canada, et on peut légitimement croire que la souveraineté du Québec serait garante d’un meilleur avenir pour la langue française. Chrétien affirme que l’émotion mène les souverainistes, alors que la raison guide les fédéralistes. Le 18 décembre dernier, le Téléjournal de Radio-Canada constatait que la proportion de francophones, au Canada, était passée de 29 % à 21 % de 1941 à aujourd’hui. Ni la raison ni l’émotion ne justifient que le Canada en tire une gloire démocratique.

Quand Chrétien, en 2003, a refusé de s’allier aux États-Unis pour aller faire la guerre en Irak, Pierre Bourgault, quelques mois avant sa mort, a dit que, pour cette raison, il pourrait voter pour son adversaire libéral. Ce dernier s’en vante encore, en oubliant de rappeler qu’en 1997, un Bourgault plus en forme souhaitait ardemment la défaite du député de Saint-Maurice pour « que tout le Canada comprenne enfin qu’ici, au Québec, nous pouvons parfaitement nous en passer ».

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12 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 5 janvier 2019 02 h 07

    La logique a ses droits.


    Un fait demeure: il était impensable qu'un gouvernement souverainiste québécois donne son accord, lors de ce rapatriement, à une vision fédéraliste du Canada. Ce gouvernement québécois voulait sortir du Canada! Il y a une limite à l'illogisme! Ont suivi deux référendums sur l'autodétermination du Québec, deux actes qui relèvent, ceux-ci, d'une logique politique tout à fait cohérente.
    Jean Chrétien a un style et un jugement qui ont prouvé leur efficacité politique, il faut le reconnaître. Pour le reste, laissons l'histoire juger l'homme et son oeuvre.

    M.L.

    • Claude Gélinas - Abonné 5 janvier 2019 21 h 06

      Un fait demeure : malgré la présence d'un gouvernement souverainiste, l'obligation de civilité n'aurait-elle pas exigé que le Québec à l'instar des autres provinces soit informé de l'entente intervenue durant la nuit. Mais non, Une fois encore à la satisfaction de PET et de Jean Chrétien le Québec a été isolé.

      Eu égard à la nuit des longs couteaux, Jean Chrétien a beau répéter à satiété qu'il dormait avec Aline. Le mal était fait, les dès étaient pipés.

      Que dire également du rôle joué par Jean Chrétien dans l'avortement de l'entente du lac Meech avec la complcité de Clyde Wells nommé par la suite, pour services rendus, à la Cour d'Appel. Un beau renvoi d'ascenseur sur le dos du Québec.

      Il est raisonnable de penser qu'outre ses succès l'histoire retiendra que Jean Chrétien n'a jamais été l'ami du Québec.

  • Léonce Naud - Abonné 5 janvier 2019 04 h 51

    Un combat perdu par Jean Chrétien : les parcs fédéraux

    Jean Chrétien peut bien se vanter d’avoir « gagné presque tous ses combats » mais il en a perdu un, celui de l’implantation d’une douzaine de parcs fédéraux sur le territoire québécois. C'est qu'un document diffusé au printemps de 1974 par un simple étudiant en Géographie de l’Université d’Ottawa : « Le Federal Parks System », stoppa net son offensive visant à transférer à perpétuité sous juridiction d’Ottawa les territoires naturels les plus remarquables du Québec.

    Après les parcs de Forillon et de La Mauricie, cette machination fédérale ayant Jean Chrétien pour initiateur et thuriféraire aurait sans doute encore connu plusieurs années de gloire n’eût été de la décision du gouvernement Bourassa de mettre fin à tout l’exercice, le document en question ayant provoqué un véritable choc au sein du Ministère du Tourisme.

    Le sous-ministre adjoint de ce ministère à l’époque, M. Gaston Moisan, put écrire à l’auteur : « Je vous suis très reconnaissant de m’avoir fait parvenir le texte de votre étude sur les problèmes soulevés par la création de parcs nationaux dans la province. Vous n’êtes pas sans savoir que ce problème est très actuel et que votre étude nous aidera à éclaircir nos idées dans les décisions importantes que nous devons prendre. J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir reproduit le texte et de l’avoir distribué généreusement à l’intérieur du ministère. » (Gaston Moisan, Correspondance particulière, 13 mai 1974).

    Quand on fait face à un adversaire intelligent et coriace, il ne sert à rien de le blâmer ou de le détester. Il faut au contraire l’estimer à sa juste valeur et l'étudier à fond pour en finir par le connaître mieux qu’il ne se connaît lui-même. « Qui connaît son ennemi en cent combats ne sera point défait ». (L’Art de la guerre, Sun Tzu).

    • Claude Gélinas - Abonné 6 janvier 2019 10 h 51

      Que dire du désastreux projet de l'aéroport de Mirabel qui a privé le Québec de ses terres servant à l'agriculture et qui fut une épreuve et une tragédies pour ses propriétaires. Et ce choix fut sauf erreur dénonçé par le Gouvernement.

      Ajoutons que si le Canada avait pu décider de faire du Québec un parc national il n'aurait pas hésité à la faire.

  • Gilles Delisle - Abonné 5 janvier 2019 11 h 11

    Une phrase célèbre de " Johnny"!

    Entendue dans le film d'Arcand, cette phrase: " I'm a frog and I'm proud of it" , phrase prononcée devant une assemblée francophone précédant le référendum québécois de 1980, si je ne m'abuse.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 janvier 2019 22 h 15

    Deux phrases très drôles :

    « Il ne s’agit pas de s’autocongratuler », écrit Chrétien en conclusion de ses récits, alors qu’il vient pourtant de le faire pendant plus de 200 pages. Son livre se dévore, mais l’exercice ne va pas sans reflux gastriques pour le lecteur souverainiste.

    Il fallait que Jean Chrétien déteste sa «race» pour avoir été ce qu'il a été en politique, comme PET, qui a hérité de sa mère, non de son père.

  • Jean Lapointe - Abonné 6 janvier 2019 07 h 57

    Chrétien est pour les gangants et contre les perdants quelles qu'en soient les raisons.

    « Selon elle, Chrétien aimait bien se présenter comme un gars ordinaire, mais « son obstination, son désir de gagner frisaient la folie ».

    L'explication est probablement la suivante: pour Jean Chrétien le plus important était de gagner et il méprisait les perdants.Il a donc pris le parti des conquérants parce qu'ils ont été les gagnants. D'où son opposition à l'indépendance du Québec. Pour lui les Canadiens (devenus les Canadiens français) devaient et doivent toujours se soumettre à l'autorité des anglophones parce que ceux-ci sont les héritiers de ceux qui ont gagné la bataille en 1760. C'était son échelle de valeurs. Il a dû voir beaucoup de films de cowboys dans sa jeunesse. Il se disait fier de ses origines mais dans le fond je pense qu' il en avait profondément honte parce qu' ils avaient été des perdants. C'était pour ne pas trop mal paraître qu'il prétendait le contraire. Je ne vois pas d'autre explication. Cétait à cause de ce trait de caractère très particulier s'il s'est comporté comme il l'a fait malheureusement pour nous. Nous n'avons pas eu de chance.