S’épauler

J’ai roulé lentement dans la voiture empruntée : la nuit tombait, et on voit toujours moins bien pendant ces heures bleu-gris que la lumière n’a pas encore abandonnées pour de bon. J’écoutais la radio, je regardais le pays. J’ai suivi la saleuse pendant un long moment, et c’était bon, cette lenteur, c’était bon de suivre les phares de la machinerie, seule dans cet entre-deux-fêtes. Le temps des bilans. Et le temps des vœux. J’ai toujours chéri ce moment où l’année reprend son souffle. Un peu de douceur sur nos batailles, nos acharnements, nos malentendus et nos ratés. Un peu de neige folle sur les gâchis humains.

J’étais presque arrivée à la maison de campagne où on m’attendait quand la vague menace de verglas qui planait depuis le début de l’après-midi s’est soudain concrétisée : en moins de 20 minutes, tout a gelé, et la côte à 18 degrés que je devais gravir s’est métamorphosée en patinoire impossible à escalader. Il faisait maintenant densément noir ; trois chars, dont le mien (ou plutôt celui de ma belle-sœur), étaient pris au beau milieu de la chaussée. Tout a changé de texture. Ce n’était plus drôle, c’était dangereux, on gelait, la côte était devenue un infranchissable sommet. Et il restait 14 kilomètres avant d’être avec les miens.

Au milieu du party

 

J’ai rebroussé chemin, garé l’auto à l’abri en bas de la côte, j’ai pris mon petit bagage sur le dos, et j’ai marché dans le soir fuligineux, mouillé et glissant jusqu’à l’auberge qui scintillait un peu plus loin. Les pieds trempés, j’ai sonné. C’est peu dire que j’ai atterri au beau milieu du party : une vingtaine de visages radieux m’ont accueillie en parlant fort et se sont aussitôt mis à chercher des solutions avec moi. « Veux-tu rester souper ? Il nous reste une assiette ! » On a finalement désigné Jacques pour venir me reconduire chez moi. Il a mis ses festivités sur pause, il a enfilé sa tuque, ses beaux gants, et nous sommes partis sur l’étroit ruban glacé qu’était devenue la route.

Depuis que je possède un petit carré de campagne, tout le monde m’épaule. À commencer par mes voisins Claire et Louis, qui me coachent littéralement pour tout embrasser de cette nouvelle vie : apprendre à conduire le tracteur pour débroussailler les sentiers, appeler le ramoneur, commander les cordes de bois. Chaque fois que j’ai un pépin, il se trouve quelqu’un pour « passer voir ça » ou s’en occuper jusqu’à ce que j’arrive. Dans l’habitacle confortable de Jacques, je pense à tout ce monde qui m’a aidée depuis que je suis arrivée en juillet. Jusqu’à ce jour, ici, personne ne m’a jamais laissée être mal prise.

Dans La petite Russie, de Francis Desharnais (Pow Pow), que je lirai au chaud le lendemain de ma mésaventure, le bédéiste raconte l’histoire des premières années de Guyenne, en Abitibi. Desharnais y rend hommage à Marcel et Antoinette, ses grands-parents qui y ont vécu 20 ans, mais il nous donne surtout accès à la vie singulière de cette paroisse pas comme les autres : Guyenne est une coopérative. « Ça veut dire qu’on met notre force de travail en commun… Pis qu’on prend toutes les décisions qui concernent la colonie ensemble. » Pas de maire, pas de conseil municipal. « Pis ben sûr, c’est ce qu’on fait avec nos payes. […] Parce que le bois que tu vas bûcher, y t’appartient pas. […] La coop se garde 50 % pour aider au développement du village. »

L’idée de la coop

L’ouvrage donne accès à l’organisation stricte qui a permis aux pionniers de faire vivre cette idée de la coop comme modèle inédit de gestion d’une communauté. C’est fascinant (ça a existé !), et l’idée même de créer de nouvelles formes fait rêver. En même temps, le livre nous donne aussi à voir les écueils, les tensions et les limites de l’aventure. L’objet de Desharnais constitue une trace aimante de la tentative de ceux qui ont vécu là-bas.

Les silhouettes d’épinettes, les nuits d’aurores boréales, l’agriculture difficile : il dresse un portrait doux et juste de ce qui s’y est joué. Et comme tous ceux qui y ont cru, on arrive au bout de l’histoire déçu que la si belle idée n’ait pas tenu toutes ses promesses. Mais malgré cette finalité imparfaite, on garde la sensation que quelque chose, là, mérite d’être jugé autrement qu’à l’aune de nos critères habituels de réussite. Quelque chose comme une autre façon d’imaginer la vie en collectivité. Quelque chose comme une avenue qui pourrait fonctionner pour vrai, si on s’y (re)mettait.

Jacques m’a menée à bon port, on s’est souhaité la bonne année. J’espère de tout cœur que quelqu’un, quelque part, l’aidera lui aussi, à un moment où il en aura besoin. Comme lui l’a fait pour moi : sans rien attendre en retour. En 2019, je nous souhaite plus de gestes gratuits et plus de coopération. On a toujours été bons là-dedans, ici. Ça rend plus fort. Ça aide à passer l’hiver. Ça donne aussi envie d’être meilleur. Et d’inventer, peut-être, de nouvelles Guyenne.

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