La fièvre de la santé

Le chef du nouveau Parti conservateur, Stephen Harper, n'a sûrement pas oublié les images pathétiques de son prédécesseur allianciste, Stockwell Day, lors du débat télévisé entre les chefs de parti, en novembre 2000.

Pour contrer la publicité libérale, M. Day s'était muni d'une petite pancarte sur laquelle était écrit: «Pas de médecine à deux vitesses». Peine perdue: le pauvre avait dû jouer jusqu'à la fin le rôle du mécréant qui cherchait à détruire ce symbole par excellence de l'identité canadian qu'est devenu le medicare.

M. Harper a préféré faire sa profession de foi avant que la campagne ne débute officiellement. «Je soutiens pleinement notre système de santé public universel. Je crois que tous les Canadiens devraient avoir un accès opportun à des soins de santé de qualité, peu importe leur capacité de payer.» Amen.

Cela n'empêchera évidemment pas les autres partis de le présenter comme un fossoyeur du système puisqu'il propose d'ouvrir la porte au secteur privé pourvu que le financement des services demeure public, c'est-à-dire qu'on y ait accès simplement en présentant sa carte d'assurance-maladie.

C'est précisément une ouverture de ce genre qui a valu au ministre de la Santé, Pierre Pettigrew, d'être rappelé à l'ordre par Paul Martin, qui lui a imposé un humiliant mea-culpa. Lui-même accusé d'avoir bénéficié des services d'une clinique privée, M. Martin s'est pourtant défendu en assurant avoir utilisé sa carte d'assurance-maladie.

Hier, le chef du NPD, Jack Layton, est officiellement entré dans la danse en dévoilant lui aussi sa plate-forme en matière de santé. Toujours plus catholique que le pape, le NPD met libéraux et conservateurs dans le même sac: celui des partisans de la privatisation des services de santé. Tant qu'à y être, il s'en prend aussi au «gouvernement libéral-conservateur» de Jean Charest, soupçonné du pire avec ses partenariats public-privé.

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En 1993, l'éphémère première ministre conservatrice Kim Campbell avait été vilipendée pour avoir déclaré que les campagnes électorales étaient peu propices aux débats de fond. Elle avait pourtant raison: le format des campagnes convient infiniment mieux au simplisme, à la démagogie et aux demi-vérités, sans oublier la langue de bois.

À cet égard, la santé constitue un véritable bouillon de culture. À l'approche des élections, le monde politique est saisi d'une véritable fièvre de la santé qui est extrêmement contagieuse.

On assiste actuellement à la répétition de ce qui est survenu au Québec l'an dernier alors que la «médecine à deux vitesses» était devenue le symbole de la grande noirceur dans laquelle on accusait l'ADQ de vouloir nous replonger.

Il est vrai que ses propositions initiales, notamment la possibilité pour le secteur privé de louer les installations publiques et d'y traiter plus rapidement ceux qui en ont les moyens, remettaient ouvertement en question le principe de l'égalité devant la maladie.

À la faveur d'un changement de porte-parole, l'ADQ avait cependant recentré son programme de façon significative. En fin de compte, elle s'était résignée à inscrire l'action d'un gouvernement adéquiste dans le cadre de la loi canadienne sur la santé. Celui-ci aurait simplement cherché à en «moderniser les modalités d'application» de concert avec les autres provinces.

Peu importe, le mal était fait. Comme dans le cas de Stockwell Day, la «médecine à deux vitesses» est demeurée collée à la peau de Mario Dumont jusqu'aux élections du 14 avril 2003. Alors que les insuffisances de la formule actuelle crèvent les yeux, cette condamnation sans appel avait pratiquement interdit toute réflexion sur l'opportunité de faire une plus grande place au secteur privé, même dans le cadre d'un système demeurant fondamentalement public.

Comme Paul Martin, Jean Charest avait eu un accès de fièvre quand La Presse avait révélé qu'il payait une cotisation annuelle de 900 $ à une clinique privée. Une porte-parole de Santé Canada avait expliqué que cela ne contrevenait pas à la loi puisque les services «médicalement nécessaires» demeuraient couverts par le régime d'assurance-maladie, seuls les services supplémentaires étant facturés à l'usager. Mais qui s'embarrasse de ces nuances en période électorale?

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La très grande majorité des Québécois adhère aux principes qui sous-tendent la loi canadienne sur la santé. C'est particulièrement vrai des souverainistes, généralement plus attachés que la moyenne aux valeurs social-démocrates.

Pourtant, les montées de fièvre de la santé dans le reste du pays sont généralement le signe avant-coureur de mauvaises nouvelles pour le Québec dans la mesure où elles se traduisent généralement par de nouveaux empiétements fédéraux sur les champs de compétence des provinces.

Quand Stephen Harper et Jack Layton promettent tous deux la mise sur pied d'un régime pancanadien d'assurance-médicaments, comme l'a recommandé la commission Romanow, on peut présumer que Paul Martin, auquel on a reproché son peu d'empressement à donner suite à l'engagement pris par Jean Chrétien, voudra renchérir.

Au moment où le gouvernement Charest se retrouve encore une fois dans l'obligation d'augmenter les primes du régime québécois pour faire face à une augmentation des coûts de l'ordre de 12 % alors que les libéraux avaient promis de limiter la hausse des primes à celle du coût de la vie, l'injection de fonds fédéraux serait certainement la bienvenue, mais il faudra compter avec les grosses pattes d'Ottawa, qui ne donne jamais d'argent sans rien exiger en retour.

Tout serait tellement plus simple si on transférait la TPS aux provinces, comme le réclame Yves Séguin. M. Charest assure qu'il ne s'y oppose pas. C'est encore heureux!

mdavid@ledevoir.com
5 commentaires
  • Stephen Morgan - Inscrit 13 mai 2004 15 h 35

    Santé: le principe de réalité

    Cher M. David,

    Je vous cite: "La très grande majorité des Québécois adhère aux principes qui sous-tendent la loi canadienne sur la santé."

    Les sondages d'octobre 2002 étaient à l'inverse de votre affirmation. Selon moi, la majorité des Québécois veulent un système de santé efficace. Ce n'est pas une question de "principes", c'est une question de survie... et de listes d'attentes.

    Stephen Morgan, md

  • Daniel Lévesque - Inscrite 13 mai 2004 22 h 53

    Le privé? Catastrophe!

    Québec arrondissement Beauport 13 mai 2004-05-13

    Bonjour Monsieur David,

    J'ai cru reconnaître encore une fois dans votre article l'appel pour une contribution plus importante du privé dans le domaine de la santé. Ce n'est pas nouveau. Les médias et en particulier les journalistes s'interrogent beaucoup sur cette question. Le problème, c'est que le postulat que l'on fait à ce propos est faux. L'une des premières questions qui devrait nous venir à l'esprit n'est pas de savoir si nous avons les moyens de notre système de santé, mais plutôt de savoir si nous avons les moyens de laisser la place au privé.

    Premièrement, il est faux d'affirmer que nous n'avons pas les moyens de nous payer des soins de santé de qualités. Les moyens sont là. Il ne manque que la volonté politique de taxer et d'aller chercher les sommes nécessaires et d'autre part, de contrôler les coûts des médicaments et les salaires et conditions de travail des médecins et surtout, de mettre fin aux chasse-gardées dans ce milieu. Deuxièmement, les expériences de privatisation connues ailleurs à travers le monde ont été, pour la très grande majorité, des échecs retentissants. L'idée qui veut que le privé fasse mieux à moindre coût relève du fantasme pur et simple. Il est prouvé que le privé coûte plus cher, et ce quelque soit le services qu'il prétend vouloir rendre. Le but du privé n'est pas de rendre des services à la population ni de faire mieux à moindre coûts. Le but le l'entreprise privé est de FAIRE DE L'ARGENT! Quand allez-vous comprendre cela mesdames messieurs les journalistes?

    Ah! Ce qu'ils ont la tête dure ceux-là à la fin!

    Daniel Lévesque
    Arrondissement Beauport,
    Québec

  • Enrique Colindres - Inscrit 15 mai 2004 01 h 41

    Le privé en santé: Une boîte de Pandore démystifiée

    M. Lévesque,

    Vous qui semblez adhérer au mythe populaire sur le privé en santé, je vous dirai simplement ceci: de tous les pays au monde, il y en a simplement trois qui s'entêtent toujours à refuser un rôle de soutien au secteur privé en santé: la Corée du Nord, Cuba...et le Canada. Il serait peut-être temps de ré-apprendre votre cathéchisme, M. Lévesque.

    À moins, bien sur, que le modèle communiste vous semble un bon remède aux fils d'attente dans les urgences. Si tel est le cas, alors faite preuve de plus de franchise et empressez-vous, sans plus tarder, de canaliser vos énergies vers une cause plus noble: le remplacement de notre monarchie constitutionnelle par un bon vieux système bolchevique!

    Du reste, j'espère que ces quelques lignes inciteront, chez vous, une véritable réflexion, car pendant que vous critiquez vivement ce que vous ne connaissez point, des gens à travers le pays se voient refuser des soins cruciaux sous prétexte que les ressources manquent. Or, rien ne pourrait-être plus érroné: ni les ressources, ni le personnel font défaut en santé. Non, monsieur, l'unique chose qui manque à notre système de santé est la volonté politique de traiter des patients en dehors des limites du système publique (ou tous les quotas sont règlementés) de sorte que ces patients puissent finalement obtenir le respect et la dignité qu'ils méritent. Est-ce trop demander? À vous d'en juger...

  • FARID KODSI - Inscrit 17 mai 2004 22 h 20

    À tort et à travers

    Ce journaliste partisan de l'indépendance parle à tort et à travers de tout et de rien sans se documenter de façon sérieuse avant de nous lancer toutes sortes d'affirmation gratuite.

    Les Québécois veulent un système de santé efficace. Qu'il soit privé ou public, peu importe, il s'agit tout simplement de se faire soigner correctement, il en va de la santé de tous les citoyens.

  • Marie-France Legault - Inscrit 18 août 2004 17 h 31

    La catastrophe est déjà là

    Tranquillement un système "privé" de santé s'installe au Québec. Puisque le système public ne donne pas satisfaction, les gens (plusieurs) se tournent déjà vers les cliniques privées.

    Dans ces cliniques, les horaires sont respectés. Quand l'infirmière me dit: c'est à 7 heures 30, votre prise de sang. C'est à 7 hres 30 et non à 11 heures 30. Je paye et je n'attends pas des heures pour rien.

    Avec les assurances privées, on peut arriver à avoir des soins plus acceptables et dans un temps normal.