François sans filtre

Comme le dalaï-lama, le pape François alimente à lui seul une industrie éditoriale. Des tonnes de livres sont en effet publiées sous son nom. Plusieurs de ces textes, toutefois, relèvent de ce qu’on pourrait qualifier de prose officielle, au sens où ce sont des discours ou des déclarations assumés par le pape, mais passés par le filtre de son équipe de collaborateurs. C’est bien François qui s’exprime dans ces ouvrages, mais ses propos y sont recouverts par la patine institutionnelle.

D’où le grand intérêt de Politique et société (Le livre de poche, 2018, 384 pages), le livre d’entretiens du pape avec le sociologue français Dominique Wolton, dont la version de poche vient d’être publiée. Dans ces pages, pour une rare fois, la parole de François nous est offerte sans détour, sans filtre. Wolton a rencontré le pape douze fois, de février 2016 à février 2017, dans le but d’aborder avec lui le rôle politique, social et historique de l’Église.

Le sociologue se dit agnostique, mais ne cache pas son respect et son admiration pour l’Église, détentrice, selon lui, « d’un patrimoine culturel et humain qui peut être un atout pour inventer un nouvel humanisme ». Ses rencontres avec François l’ont emballé. « Le pape, écrit-il, est présent, à l’écoute, modeste, habité par l’Histoire, sans illusion sur les hommes. Je le rencontre hors de tout cadre institutionnel, chez lui, mais cela n’explique pas tout de sa capacité d’écoute, de sa liberté et de sa disponibilité. Très, très peu de langue de bois. »

Humour et faillibilité

Avec Wolton, François revendique sa pleine liberté et n’hésite pas à admettre ses imperfections. Quand le sociologue lui demande quelle est la réalité qui le met le plus en colère, le pape affirme qu’il s’agit de l’injustice et des gens égoïstes, non sans ajouter « et moi-même quand je suis dans cette situation-là ».

François ne se la joue pas infaillible. « Je ne sais pas où est Dieu, répond-il au sociologue qui cherche à comprendre où est Dieu à Auschwitz et dans l’écrasement des chrétiens d’Orient. Mais je sais où est l’homme dans cette situation. L’homme fabrique les armes et les vend. C’est nous, et notre humanité corrompue. »

Photo: Vincenzo Pinto Agence France-Presse Le pape François protège sa calotte contre le vent après l’audience générale hebdomadaire à la place Saint-Pierre au Vatican, le 31 octobre dernier.

Plus loin, il attribue la responsabilité d’Auschwitz à « un homme qui a oublié d’être à l’image de Dieu ». Son interlocuteur lui réplique qu’une telle assertion est irrecevable pour un athée, qui peut être aussi intelligent et juste qu’un croyant. Le pape, tout de suite, s’amende. « Non, non, se défend-il, je veux dire simplement de quoi est capable l’homme. Point. […] Ça a été fait par un homme qui croyait être Dieu. » Dans le dernier entretien, il insiste encore pour se corriger. Il a réfléchi, dit-il, et a compris que, dans les camps de la mort, « Dieu était dans les christs qui ont été tués, frappés ».

Partisan du sens de l’humour, qui est, selon lui, « ce qui, sur le plan humain, s’approche le plus de la grâce divine », François ne résiste pas à la tentation de raconter quelques blagues sur l’orgueil de ses compatriotes argentins. Insoucieux des bigots qui l’accusent d’être un révolutionnaire de gauche, il rend hommage à Esther Balestrino de Careaga, une chimiste d’origine paraguayenne et une communiste qui, dit-il, lui « a appris à penser la réalité politique ». Il affirme même que les vrais bons communistes, ce sont les chrétiens. Je n’ai jamais entendu un pape parler avec une telle liberté.

Wolton, qui n’en revient pas lui non plus, se désole du fait que le discours politique du pape est trop souvent éclipsé par sa morale sexuelle. « Le paradoxe, note-t-il, est que l’Église catholique condamne le capitalisme, l’argent, les inégalités, mais ces critiques sont peu entendues. En revanche, sur les moeurs, elle sait très bien faire entendre ses critiques et condamnations… »

Autorité morale

François, faut-il s’en surprendre, lui donne raison. Après avoir établi que la plus grande menace contre la paix dans le monde est l’argent, qui nourrit la vente d’armes, le pape dénonce l’obsession de la morale sexuelle. « Il y a, explique-t-il, un grand danger pour les prédicateurs, les prêcheurs, qui est de tomber dans la médiocrité. De ne seulement condamner que la morale […] “sous la ceinture”. Mais les autres péchés, qui sont les plus graves, la haine, l’envie, l’orgueil, la vanité, tuer l’autre, ôter la vie… ceux-là, on n’en parle pas tant que ça. Entrer dans la mafia, faire des accords clandestins… »

L’Église, redit le pape, « est uniquement une autorité morale ». Ses armes, ce sont la diplomatie et la force du témoignage, de l’exemple, d’où la grande responsabilité des chrétiens d’être à la hauteur du message évangélique. L’Église a le devoir de faire de la politique en évitant la basse partisanerie, en cherchant plutôt à établir des ponts. Dans sa défense des migrants, envers lesquels nous avons un devoir d’accueil, répète-t-il, François pointe aussi les causes du problème — le manque de travail et la guerre — et invite les dirigeants des pays riches à s’y attaquer, parce qu’ils en sont souvent les responsables.

Ce livre est riche et exceptionnel. Les propos du pape sur la nécessité d’une laïcité ouverte à la transcendance et les échanges entre Wolton et François sur le besoin d’une communication vraiment humaine — le sociologue suggère même au pape d’écrire une encyclique pour « sourire avec un peu d’ironie de l’idéologie technique » et pour mettre en garde contre l’empire Internet qui nourrit « l’incommunication » — s’avèrent de forts moments intellectuels.

« Comment fait-il, ne cesse de se demander un Wolton émerveillé par la stature et la modestie du pape, pour avoir ce génie de la communication, cette capacité à s’exprimer si simplement avec un amour réel du peuple, des “gens ordinaires” ? Et avec un rappel constant aux devoirs des puissants et des riches. Il n’est pas naïf, ne se fait pas d’illusions, mais rien ne semble entamer son optimisme. »

François se contente de dire qu’il prie pour éviter de faire des bêtises et qu’il remercie le Seigneur de lui avoir donné le bonheur et la paix.

À voir en vidéo