Nouvelles nouvelles

J’avais terminé l’année 2017 en parlant d’un automne JCO : trois livres de la grande dame des lettres américaines venaient de paraître en français. J’y suis revenu en mai, avec la parution d’un nouveau recueil de nouvelles. Avec les deux autres titres parus cet automne, disons que ça commence à ressembler à une année JCO ordinaire : trois ouvrages totalisant pas loin de 1200 pages ! Je sais bien que la productivité de l’auteure de Blonde est devenue un lieu commun de la critique, mais comment y échapper ?

Le fait est que je termine cette année 2018 en lisant de nouvelles nouvelles d’une Joyce Carol Oates nouvellement octogénaire (Trahison, Philippe Rey, 2018, traduit de l’américain par Christine Auché), ne serait-ce que parce qu’il faut bien prendre, de temps à autre, des nouvelles de la brillante génération des années 1930 : Roth a tiré sa révérence en mai dernier, McCarthy n’a rien publié depuis La route (2006), le dernier Delillo date de deux ans, le dernier Pynchon de cinq… Le premier va souffler ses 83 bougies en 2019, suivi de près par Pynchon (82). Un jour à la fois, Messieurs, mais il n’est pas impossible qu’on revoie ces deux-là.

Lisant tous les soirs à la lumière du sapin, je suis entré dans les nouvelles de ce recueil-fleuve (13 textes pour 536 pages !) avec le même subtil mélange de curiosité et d’appréhension qui me guette chaque fois que j’ouvre un nouvel ouvrage de fiction de cette inépuisable fontaine d’encre. Je m’avance dans cette prose généreuse jusqu’à la complaisance, à l’affût des signes de répétition, de dilution, de radotage… Avoir plus de 100 livres au compteur et toujours quelque chose à dire ?

Comme s’il m’était possible d’oublier qu’avoir « quelque chose à dire » est un problème très secondaire pour le véritable écrivain. Comme s’il risquait vraiment la pénurie de matériaux, comme si la forge de son imagination ne transmutait pas l’or et le métal vil ramassés le long du chemin, ne transformait pas chacune des quarante-deux millions de minutes de son existence en roman possible.

Et puis, je me suis agréablement surpris à suivre, soir après soir, ces couples. Je continuais de tourner les pages, je m’intéressais aux personnages, je voulais connaître la suite. Je recourais aux petites ruses du lecteur ferré… encore deux pages, je m’arrête au prochain saut de section, tout pour retarder le moment fatidique d’éteindre la lumière. Ça semble banal, ce modeste sort qu’on nous jette, cette magie de l’art de raconter, si naturelle aux oreilles des enfants. J’avais « suspendu mon incrédulité » et me portais comme un charme.

Les premières histoires montraient surtout des couples : un ado et sa grand-mère, des amants d’âge mûr, une femme jalouse et son téléphone dans une chambre d’hôtel de Vegas, une étudiante et son prof dans la salle d’attente d’une clinique d’avortement, une universitaire et son collègue décédé.

À la longue (expression qui s’applique à merveille aux ouvrages en prose de Joyce C. Oates), certains défauts, sans complètement rompre l’envoûtement, ont fini par me paraître évidents. La littérature est une entreprise humainement possible, et il est humainement impossible de publier autant sans tourner les coins un peu ronds lors des étapes de la réécriture et de la révision. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la prose de JCO n’a jamais brillé par un souci maniaque de finition et de précision, et dans ce Trahison comme ailleurs dans l’oeuvre, on accroche sur des passages qui auraient sans doute bénéficié d’une relecture plus attentive, d’un travail plus soigné, voire d’un élagage en règle. Parce que, vraiment, elle en fait des tonnes. Ainsi, que penser d’une femme qui manie son téléphone « avec l’insouciance de quelqu’un qui, même mordu par un serpent et envahi par son venin, empoigne de nouveau dans toute sa longueur le reptile scintillant et somnolent au toucher froid et sec, à la fois terrible et splendide, avec un sourire dément » ? Fiou !

« Ma voix s’était changée en murmure, un peu comme lorsqu’un somnambule émerge du sommeil dans une lumière éclatante. » Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? « Par moments, comme quelqu’un qui est surpris dans la lumière des projecteurs, il se montrait gentil, patient, rassurant, sage. » Encore une fois : c’est quoi, le rapport ?

La redondance est un autre problème récurrent des écritures mal régulées. « Tout comme j’étais une étrangère dans cet endroit, et seule, Rob Flint était aussi en quelque sorte un étranger, et ne se sentait pas chez lui non plus. »

Enfin, note à la traductrice : les langues découpent différemment la réalité, incluant l’hydrographie. Le Mississippi n’est pas une rivière, c’est un fleuve.

De toute manière, la miraculeuse puissance de travail de cette écrivaine, apparemment intacte, est un don qu’elle a su préserver, et qu’on ne peut que lui envier. À l’année prochaine ?

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 décembre 2018 13 h 39

    Le Mississippi est une rivière et la Meuse un fleuve

    Comprenne qui pourra !

    • Monique Duchesne - Abonnée 30 décembre 2018 11 h 20

      Le Mississippi est un fleuve et non une rivière. En anglais Mississippi River - River est fleuve en français. Comprenne qui voudra se documenter.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 décembre 2018 20 h 58

      Chère Mme Monique Duchesne,

      Mon texte est ironique. Bien sûr que le Mississipi est un fleuve.

      Dit autrement, pour les Français, l'étroite Meuse est un fleuve, mais l'imposant Mississippi une rivière. Comprenne qui pourra !