S’approprier l’histoire du monde

L’histoire a été écrite par les vainqueurs. Il reste que ce lieu commun me fait inévitablement penser à l’histoire des vaincus. Qui écrira leur histoire, si tant est qu’il faille à tout prix laisser une trace écrite pour échapper à l’oubli. On sait pourtant que l’obsession de l’écrit est un trait de notre civilisation, avec ses commandements écrits coulés dans le béton, alors que d’autres cultures et sociétés, parfois plus sophistiquées que la nôtre, ont préféré l’oralité comme mode de fonctionnement et de transmission.

Tant de civilisations passées, faute de trace écrite, seraient donc vouées à l’oubli. Quel dommage, n’est-ce pas, pour les curieux de tous les horizons, mais surtout pour ceux qui pensent que l’oubli est un crime, comme si ce qui n’a pas été couché sur papier n’avait jamais existé. C’est alors qu’un autre constat s’impose dans sa clarté logique et implacable : si l’histoire a été écrite par les vainqueurs, notre connaissance du monde est forcément partiale.

Comment accéder à la vérité des mondes disparus ? Par quelle corne prendre le taureau devant l’immensité de la gueule du néant ? Et si, par une nuit de pluie londonienne, le directeur du célèbre British Museum, Neil MacGregor, décidait de penser à l’histoire des vaincus ? Par quel bout il allait la raconter, cette histoire opaque et volontairement écartée, si les vaincus, pour la plupart, n’ont pas laissé de traces écrites ? Heureusement pour nous, ils ont laissé derrière eux les objets, et leur avantage réside dans le fait qu’ils ont plusieurs vies.

Cet homme génial, farouchement universaliste et militant passionné contre toute appropriation nationaliste du patrimoine de l’humanité (il s’était juré, de son vivant, de ne jamais redonner à la Grèce les sculptures du Parthénon) s’est donné pour objectif de créer une collection grâce à laquelle, à partir des objets concrets, chaque citoyen peut se faire une idée des sociétés et civilisations disparues. Pour notre grande joie, ladite collection se trouve désormais sous forme de trace écrite : Une histoire du monde en 100 objets (Les Belles Lettres, 2018).

Mais pourquoi et comment ce souci incessant de l’objet ? Parce qu’un objet est une chose concrète, appartenant à une société, à une époque, à un usage particulier et à une vision du monde et, à partir des objets quotidiens des peuples disparus, l’historien peut en tirer, notamment grâce au pragmatisme typiquement British, des conclusions générales pour le bien de tous.

Il faut dire que la prétention n’est pas moindre : dégager le caractère universel de l’expérience humaine par-delà toutes les distances temporelles et géographiques. Pendant longtemps, on pensait que les tambours africains étaient transportés par les esclaves sur les bateaux jusqu’à l’Amérique et qu’ils servaient à reproduire la nostalgie du foyer d’origine. Or, si l’objet a plusieurs vies et que dans sa dernière il peut bénéficier des nouvelles technologies, on apprend que les esclaves ne transportaient strictement rien. Le tambour Akan, fabriqué en Afrique de l’Ouest et trouvé en Virginie dans les années 1700, a été sans doute offert au capitaine par un membre de la cour royale africaine.

Dans sa deuxième vie, l’instrument servait à obliger les esclaves à danser pour qu’ils restent en bonne santé et pour éviter qu’ils ne se suicident. Sur le même objet aux multiples vies, les historiens ont aussi trouvé une chose très curieuse : la peau de daim, qui vient sans doute de l’Amérique du Nord et de l’échange entre les Afro-Américains et les Amérindiens, surtout à partir du XVIIIe siècle. Cette rencontre, souvent négligée et peu racontée, grâce à cet objet à l’incroyable odyssée, explique pourquoi parfois il est aussi appelé « le tambour indien ».

Les 99 autres objets de la collection racontent à leur tour une histoire humaine commune et universelle, parfois parsemée de mystères mais néanmoins belle. C’est comme ça qu’on apprend qu’entre l’an 300 et 500 de notre ère, un peu partout sur la planète, autant le christianisme que le bouddhisme et l’hindouisme ont délaissé les symboles conceptuels de la représentation du divin au profit de l’image. La naissance d’une nouvelle iconographie est universelle, c’est-à-dire ni territorialement, ni conceptuellement, ni spirituellement propre à l’Occident.

Cent objets pour raconter l’histoire commune du monde. Il y en aurait un million d’autres ensevelis dans les sous-sols des musées et endroits insolites du monde. À entendre Neil MacGregor, la vraie histoire du monde reste à être racontée à la lumière des nouvelles données et à partir de tous les points d’observations, humains ou technologiques. Magnifique et nécessaire ouvrage qui sert à réfléchir sur la portée de la récente vague de restitutions d’objets et d’œuvres d’art à leur pays d’origine, mais aussi sur cette étrange idée « d’appropriation culturelle ». Face à une histoire commune du monde, cette idée semble, comme diraient les British, « totally irrelevant ».

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