Troublante Arabie

Dans Le Devoir du 12 novembre dernier, l’écrivaine militante Djemila Benhabib affirmait que « l’Arabie saoudite est au centre de la politique internationale depuis sa création en 1932 ». Le pays, grâce à son pétrole et à son statut de gardien des lieux saints de l’islam, est très riche et influent. Son alliance avec les États-Unis, depuis 1945, contribue aussi à en faire une pièce maîtresse dans le monde arabo-musulman.

On pourrait croire que ce royaume exotique n’a rien à voir avec nous, mais l’actualité récente apporte un démenti à cette croyance. En 2014, le Canada, alors dirigé par Stephen Harper, a signé un contrat de vente de véhicules blindés légers de 15 milliards de dollars avec l’Arabie saoudite. Un an auparavant, le Canada offrait pourtant l’asile politique à la femme et aux enfants du blogueur Raïf Badawi, emprisonné pour avoir défendu une libéralisation des moeurs et de la religion dans son pays.

Le 17 décembre dernier, enfin, Radio-Canada révélait que le gouvernement Trudeau cherche une façon d’annuler le contrat concernant les véhicules blindés, « la plus importante vente d’armes canadiennes de l’histoire ». L’assassinat, en octobre, du journaliste Jamal Khashoggi, membre du sérail saoudien avant d’en devenir dissident, aurait ébranlé la bonne conscience des dirigeants canadiens.

Une société sclérosée

L’Arabie saoudite, donc, nous concerne — l’épouse de Badawi et ses trois enfants vivent d’ailleurs au Québec —, mais nous ne la connaissons pas. Le prince mystère de l’Arabie (Robert Laffont, 2018, 288 pages), la remarquable enquête que la célèbre journaliste belge Christine Ockrent consacre au nouveau maître du pays, nous fournit une occasion en or de surmonter notre ignorance en la matière. Avec un art consommé de la narration et des sources très bien informées, Ockrent trace un portrait contrasté et captivant du « système social et culturel le plus sclérosé du monde ».

Dirigée par une caste royale opaque avec la collaboration de religieux partisans du wahhabisme, une doctrine fondamentaliste accusée de nourrir le terrorisme islamiste, l’Arabie saoudite, en Occident, fait peur. Sous le joug de la loi coranique, le pays de 31 millions d’habitants applique la peine de mort pour des crimes comme le blasphème, l’homosexualité ou l’adultère au féminin, ne tolère aucune liberté d’expression et impose une radicale ségrégation des sexes. 70 % des Saoudiens ont moins de 30 ans et les nationaux, habitués d’être entretenus par le régime, ne travaillent pas vraiment. « Cette génération, note Ockrent, est une bombe à retardement. »

C’est dans ce contexte, en juin 2017, que Mohammed ben Salmane (MBS), fils du roi Salmane et petit-fils du roi fondateur du pays en 1932, est désigné prince héritier et dirigeant effectif du pays. L’homme, constate Ockrent, enchante la jeunesse saoudienne. Il est charismatique, imposant, monogame et n’a que 32 ans. « En bon croyant, fils du protecteur des deux saintes mosquées, écrit la journaliste, Mohammed ne fume pas et ne boit pas d’alcool — en revanche il est un gros consommateur de Coca-Cola et de MacDo. »

Interloqués, les Saoudiens frémissent. Après les premiers applaudissements, les Occidentaux s’interrogent. Qui est donc ce prince mystère qui bouleverse une tradition séculaire, suscitant tant d’espoir et déjà tellement d’inquiétudes ? Un visionnaire ou un impulsif sans expérience, ivre de son pouvoir, présumant de sa force au risque de la catastrophe ? 

En novembre 2017, il fait emprisonner des centaines de personnalités du pays — princes, ministres, marchands — au nom de la lutte contre la corruption. Les détenus ne seront libérés qu’en échange de concessions financières. À ce jour, le mystère demeure : s’agissait-il vraiment d’une opération anticorruption ou d’un autre épisode de la guerre des clans saoudiens ?

Quadrature du cercle

MBS se dit partisan d’un islam modéré, affirme que « l’Arabie saoudite est la plus grande victime de l’extrémisme » et accuse, non sans raison, l’Iran, les Frères musulmans et les terroristes d’al-Qaïda et de Daesh de bien des maux. Il prétend vouloir moderniser son pays d’ici 2030 dans le respect de ses traditions, c’est-à-dire sans remettre en question le pacte fondateur avec les religieux partisans du wahhabisme, « cette interprétation rigoriste du Coran [qui] participe de l’essence même du royaume », souligne Ockrent. C’est la quadrature du cercle, quoi.

Réformateur autoproclamé, MBS emprisonne ses opposants, progressistes ou conservateurs, féministes ou terroristes, sans retenue, au point, écrit la journaliste, qu’une peur généralisée règne dans la société. La modernisation qu’il fait miroiter aux jeunes de son pays s’apparente à une sorte de modèle chinois à la sauce saoudienne, promouvant un technocapitalisme de consommation encadré par un islam intransigeant. Espérer « une évolution démocratique à l’occidentale » n’est pas à l’ordre du jour.

Très éclairante, l’enquête d’Ockrent n’en reste pas moins déconcertante, à l’image de la réalité qu’elle décrit. On ne sait pas, en fin de parcours, s’il convient de considérer MBS comme un moindre mal ou comme le nouveau visage de l’autoritarisme hypocrite et inhumain.

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