Déni de démocratie

Il y a eu, en début de semaine dans le salon du Bureau ovale, cet esclandre du président avec Nancy Pelosi et Chuck Schumer au sujet du financement du mur frontalier. Devant les caméras. Suivi d’une salve de tweets présidentiels. Au nom de la transparence, a dit le président. Grand-guignolesque, ont rétorqué ses opposants. Dans tous les cas, c’est un accroc de plus, une rupture dans les usages politiques (ce qui, en soi, peut donner lieu à un débat, on le sait ici). Il reste que la politique-poubelle d’un homme sans apprentissage de gouvernance (même après deux années), et qui apprécie visiblement beaucoup plus d’être en campagne électorale qu’aux commandes du pays, va au-delà du seul spectacle.

Les politiques publiques mises en place par le gouvernement en attestent. Quoique l’on parle finalement moins de l’incarcération de 15 000 enfants migrants, de l’intensification de l’expulsion des réfugiés cambodgiens arrivés dans la foulée des massacres commis par les Khmers rouges au siècle dernier, du déclin du droit des femmes (comme le démontre l’index SRHR développé par le Center for Health and Gender Equity) ou de l’éviscération du Clean Water Act (en limitant la protection fédérale aux seuls cours d’eau majeurs et à leurs affluents) que des diatribes incendiaires du président en 280 caractères.

C’est là que réside le coeur du problème, dans ce cirque où on ne sait plus qui, de l’auguste ou du clown blanc, va clore la représentation. Car au-delà de la déréglementation intensive que subit le pays (avec le risque imminent d’une autre crise financière, énoncé récemment par Janet Yellen), au-delà de la paupérisation annoncée de la classe moyenne, de la dégringolade économique prévisible des plus pauvres, du déclin de l’accès aux services de santé et aux médicaments de base — par exemple, le coût croissant de l’insuline a conduit des patients diabétiques à se rationner… pour en mourir —, il y a un effet sournois de cette politique spectacle qui s’érige en paravent d’une réalité sordide :

la normalisation de comportements qui auparavant auraient été fustigés publiquement ;

la banalisation des bénéfices personnels dans le cadre d’une fonction publique ;

l’admissibilité de la corruption (Rudy Giuliani affirmant que, tant que personne n’est mort… ce n’est pas si grave, tandis que le sénateur Orrin Hatch de l’Utah affirme qu’il s’en « balance ») ;

la tolérance du népotisme, de l’atteinte aux droits individuels et aux libertés publiques ;

l’acceptation de la disparition des faits au profit d’émotions fabriquées, de la manufacture des termes des élections par compromission.


 

Il y a derrière le « show de boucane » dans lequel de nombreux commentateurs s’abîment un danger plus grand : l’avènement de cette démocratie illibérale annoncé dès les années 1990 par Pierre Rosanvallon et Fareed Zakaria.

Dans cet espace illibéral, fruit de ce que Bertrand Badie nomme la désinstitutionalisation des médiations politiques, on érige un autel à la souveraineté populaire et c’est en son nom que s’installe la lente érosion de l’État de droit. Pas seulement à travers la production de décrets exécutifs ou d’ordres présidentiels… mais aussi en raison de ce que le contexte autorise. En raison du blanc-seing qui émane du sommet de l’État et du silence de ceux qui, en position de pouvoir, pourraient s’y opposer.

Ainsi s’installe la tolérance de l’inacceptable : l’expression d’un arbitraire croissant par un certain nombre d’agences fédérales (l’expulsion de citoyens américains sur la seule base d’un délit de faciès), l’exercice de pouvoirs inédits par d’autres (la patrouille de la zone frontalière par les services de la Faune), l’exercice sans limites du pouvoir (comme la séparation violente de Jazmine Headley de son bébé, à New York, il y a une semaine), la valeur relative de la vie (la justification par la secrétaire à la Sécurité intérieure Kirstjen Nielsen, basée sur le fait qu’elle avait franchi « illégalement » la frontière, de la mort d’une enfant de sept ans après son passage par une hielera, ces cellules glaciales de détention des services d’immigration). Il faut inscrire dans cette même logique l’ampleur actuelle du charcutage électoral qui défigure les votes jusqu’à les travestir, le fait que les législatures sortantes du Wisconsin et du Michigan choisissent d’altérer les pouvoirs du gouverneur nouvellement élu parce qu’il n’est pas de leur bord, les irrégularités électorales patentes et délibérées en Caroline du Nord et en Floride.

Le déni de la démocratie. Car il n’existe aucune sanction immédiate à ces exactions. Ni juridique. Ni populaire. Ni politique.

À moins, bien sûr, que la référence bipartisane, hier, au Sénat, et pour la première fois depuis 1973, à la loi sur les pouvoirs de guerre face à l’exécutif représente le début du retour de balancier. À moins que ce sursaut ne s’avère, la résistance a du plomb dans l’aile et la démocratie, un boulet au pied.

16 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 15 décembre 2018 00 h 46

    et oui des pressions de tous bords et de tous cotés qui les pénalisent, il y a tellement de choses qui ont changées

    qu'est-ce que l'avenir va penser de cette présidence,une présidence spectacle fait de contradiction, peut on espérer pire présidence, la question que l'on peut se poser , comment les USA, ont-ils faits pour en arriver là, ce que j'y vois c'est une somme de contradictions , si les américains apres la guerre se sont sentis capable d'assumer le leadership,ils sont en train de le perdre,des pressions de tous bords et de tous cotés les pénalisent, maintenant, le monde a changé et leur leadership est en train de s'effriter, il y a tellement de choses qu'ils ne veulent pas voir, meme leur culture automobile est dépassée

  • Raymond Chalifoux - Abonné 15 décembre 2018 07 h 48

    "Si j'aurais su, j'aurais pas venu..."

    Malheureusement, à l'évidence, (toute récente) comme Canadiens, on ne peut plus se dire "Eh puis merde qu'ils aillent au diable ces foutus Amerloques qui sont aux prises avec au fond, le gouvernement qu'ils méritent!". Parce qu’en fait, justement, vu le « gerrymandering » endémique et autres magouilles de Super Pac… le gouvernement qu’ils ont n’est pas celui que le « vrai nombre » a choisi en 2016. De un. De deux, à considérer (l’apparente) perte d’autonomie nationale en matière de commerce nous venant avec le « nouvel ALENA » et cet empêtrement possiblement majeur que constitue l’Affaire Huwaïe, force est d’admettre que ce voisin devenu méconnaissable peut vraiment nous empoisonner l’existence comme seul un exécrable voisin est en mesure de le faire. (N’est-ce pas, ceux qui, pour l’avoir vécu, savent de quoi je parle…).

    Mais , bon, bref, il reste Robert Mueller, son enquête, ses alliés le FBI et la CIA qui sont massivement « pissed off » comme ils disent là-bas par Trump et Cie, ce témoin énigmatique contestant présentement le subpoena – selon Radio-Canada hier – et enfin, le nouveau Congrès à forte majorité Démocrate qui s’en vient. De même que les élections de 2020 et ces sénateurs Républicains qui cette semaine ont viré capot et répudié du fait le « couple » Trump-Kuschner dans ce dossier à vomir qu’est la guerre au Yémen… Et quant à l’approche du genre Viktor Orban au Wisconsin et au Michigan, cet incroyable déni de démocratie, ça aussi c’est à suivre car ça fera réagir…

    Les doigts croisés, souhaitons qu’ici, Trudeau fils et consorts restent hyper vigilants.
    Et merci à vous de nous tenir « au parfum »!

    PS : En ce qui concerne la Chine qui depuis longtemps, avouons-le, mérite d’être mouchée, les appuis plus ou moins exprimés qui se pointent, par ceux qui, nombreux n’en peuvent plus, non plus, de pratiques de « Monsieur Shipping »… ça aussi ça pourrait justifier un peu d’optimisme…

    • Cyril Dionne - Abonné 15 décembre 2018 14 h 10

      La Chine est une dictature comme la Corée du Nord M. Chalifoux.

  • Françoise Labelle - Abonnée 15 décembre 2018 07 h 56

    Le pessimisme est de mise

    Votre bref résumé fait le tour de la question qui exigerait des pages et des pages.

    Puisqu'ils l'ont «élu», je pense qu'ils pourraient le «réélire». Le système électoral américain est biaisé en faveur des campagnes républicaines. Les magouilles dignes des républiques bananières font le reste, comme en Géorgie, où le candidat républicain supervisait l'élection de mi-mandat et agissait en conséquence.

    Bush père est un des rares a n'avoir pas obtenu de deuxième mandat. Il avait eu le malheur de promettre silencieusement «pas de nouvelles taxes». Et de rompre sa promesse. Seule une récession importante pourrait sauver la planète qui n'a pas eu l'occasion de se prononcer sur cette ignoble personne qui impose unilatéralement des sanctions que le reste du monde doit respecter.

    Sa Disgrâce considère qu'elle est responsable de la reprise mondiale qui a commencé sous Obama, qui créait plus d'emplois dans les derniers mois de son mandat. Et plusieurs pays ont des performances supérieures ou équivalentes aux USA.
    Il est incroyable d'avoir à souhaiter une crise économique.

    • Raymond Chalifoux - Abonné 15 décembre 2018 10 h 22

      En ce qui concerne Bush "père", selon Oliver Stone et comparses dans "The Untold History of the United States", il aurait perdu sa 2e d'élection à la présidence surtout parce qu'il était complètement démotivé (écoeuré!) et que lors du fameux débat - images à l'appui - ça crevait les yeux. (On jase..)

  • Pierre Jasmin - Abonné 15 décembre 2018 08 h 57

    pessimiste mais réaliste

    dans la lignée du chapitre qu'Élisabeth Vallet a co-écrit dans "Hommage à Noam Chomsky" chez Québec-Amérique (Normand Baillargeon).
    Ce texte réaliste nous rappelle que la démocratie n'est pas un gargarisme mais un travail collectif consta`mment à reprendre et à travailler, en lutte avec les institutions foncièrement anti-démocratiques comme les multinationales, l'armée, les églises, les banques, les fabricants d'armes nucléaires etc.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 décembre 2018 09 h 43

      Bien oui M. Jasmin, pessimiste mais réaliste? Faut-il être complètement déconnecté pour pondre un tel plaidoyer de la part de cette madame. La souveraineté populaire? C’est le peuple, par le peuple et pour le peuple. L’état de droit s’installe dans une lente érosion? Oui, à cause de ce mondialisme et multiculturaliste rampant qui détruit la souveraineté des peuples et qu’ils subissent les excès de ce libre-échange, qui n’inclut pas juste les biens et services, mais aussi les personnes. Pardieu, le populisme est la réponse des gens ordinaires aux dysfonctionnements de l’état démocratique, gilets jaunes obligent. On imagine que si le peuple est contre le gouvernement des mondialistes de gauche ou de droite, on doit le dissoudre. Le populisme est né de ce déni de démocratie.

      Barack Obama, le grand héros des multiculturalistes de ce monde, fonctionnait par décret. Son « Obama Care », un décret présidentiel. Bien sûr qu’on soulignera celui des autres parce que les mondialistes de ce monde n’ont jamais accepté le verdict du 6 novembre 2016 aux USA.

      Venons-en à la mort tragique de l’enfant de sept ans lors de son passage illégal. Ce qu’on ne nous dit pas est que l’enfant était déjà très malade et n’aurait jamais dû être amené pour faire un tel périple inter-pays. Sa condition a empiré sur l’autobus qui le conduisait vers un centre de détention et a dû être hospitaliser d’urgence et ils n’ont pas pu sauver sa vie. C’est comme pour le migrant économique de la dernière caravane en direction de San Diego qui portait un bébé de 4 mois dans ses bras. C'était inacceptable de mettre la vie du bébé en danger. Sa raison, il avait laissé sa nombreuse famille et sa femme derrière pour venir s’établir aux USA. Pensez-vous que c’est responsable? Et qui nous dit que c’était son enfant? On achète les enfants dans ce coin du monde. Essayez d’attendrir les gens avec un nouveau-né dans ses bras pour pouvoir s’établir aux USA. Misère et les mensonges d’une gauche déconnectée.

    • Ginette Rouleau-Boyer - Abonnée 16 décembre 2018 19 h 05

      Peut importe Monsieur Dionne, ce sont des enfants n'est-ce pas? et ceux qui, comme vous dites,les utilisent (c'est votre propos) ont-ils parfois d'autres choix. Est- ce que ça vient d'une gauche déconnectée ou de quelqu'un de complètement irresponsable? Il faudrait des fois se mettre dans le contexte et mettre de côté nos préjugés car c'est ce dont il s'agit.Pour ce qui est du déni de la démocratie, votre propos en fait foi.

  • Robert Laroche - Abonné 15 décembre 2018 11 h 01

    Conscientisation ciotyenne

    Merci Madame pour votre texte.

    Quels impacts la figure de prou de Donald Trump, commandant en chef de l'armé américaine, a-il comme modèle aux politiciens canadiens et québécois.

    Ce qui est clair c'est que ce modèle est un pur sabotage de la démocratie, de la justice, de l'équité humaine et d'une culture écologique.

    Pour protéger et réinvestir la démocratie, paradoxalement socle idéologique de ses dérives, la société québécoise doit soutenir la culture d'une conscience citoyenne mature et évolutive.

    Certes nous avons besoin de la vitalité d'institutions d'encadrement démocratique de nos sociétés mais ces institutions risquent de s'écrouler ou de se dévoyer si l'énergie vitale du.de la citoyenNE est saboté au profit du petit nombre.

    Nous, les citoyenNEs et les sociétés civiles co développons au quotidien la société à laquelle nous souhaitons prendre part.

    • Loraine King - Abonnée 16 décembre 2018 07 h 42

      Dès le départ, monsieur Laroche, le problème de ce modèle est qu’il est républicain. Certains présidents élus démocratiquement exercent des pouvoirs qu’aucun être humain ne devrait exercer seul, même élu avec l’appui de plus de 50% des électeurs.

      Les politiciens canadiens et québécois ne peuvent exercer le pouvoir qu’avec l’appui de 50% plus un député. Conséquemment cet appui peut être retiré n’importe quand durant le mandat. On le voit au Royaume-Uni. ces jours-ci, et en Australie : les députés dans le système parlementaire de type Westminster se servent de leurs pouvoirs. Depuis 2010 les députés australiens ont changé de premier ministre quatre fois “de l’intérieur”, sans élections. On ne se débarasse pas d’un président aussi “facilement”.

      Les partis politiques ont longtemps eu le beau jeu pour vendre leurs marques et le vedettariat des chefs mais les temps changent. Les possibilités qu’offrent la technologie pour faciliter la libre circulation des idées et le contact entre le député et le citoyen ne sont plus les mêmes qu’il y a dix ans.

      Ne l’oublions pas, amateurs de slogan : Trump fait de la politique autrement.