Mot de l'année: inapproprié

On vit une époque formidable, comme le disait le décapant bédéiste français Reiser. Toujours vivant, il s’en donnerait à coeur joie sur ses planches féroces. Car on est pas mal mêlés, faut dire, par les temps qui courent. En 2018, le terme « inapproprié » devrait remporter la palme du mot cité le plus souvent pour stigmatiser des gens et des oeuvres jugées douteux.

On comprend, on comprend… Je suis la première à défendre les sensibilités des femmes, des minorités, des groupes religieux. Reste qu’on manie souvent le couperet sans discernement à la vitesse grand V des médias sociaux.

Je lisais dans Le Journal de Montréal cette semaine qu’une crèche américaine exposée à l’oratoire Saint-Joseph avait reçu l’étiquette « d’inappropriée ». Faut dire qu’à travers cette version moderne de la Nativité, Joseph prend un égoportrait auprès du nourrisson, Marie tient son café dans un verre de styromousse, les rois mages livrent leurs présents en trottinettes Segway. Tant d’impertinence fait jaser et l’Oratoire a dû mettre un écriteau pour expliquer le caractère humoristique de l’objet détonnant parmi la centaine de crèches traditionnelles issues de partout, exposées dans son enceinte.

Celle-là possède du moins le mérite de brocarder les gadgets contemporains et de parler aux jeunes. Son principal crime est d’être moche. Mais inappropriée ? Allez, on respire par le nez… Déjà que toutes les crèches hors du parterre et des enceintes religieuses s’effacent depuis quelques années des espaces publics au nom de la laïcité, laissons-les exprimer leurs différences à l’Oratoire.

En France, le débat fait rage aussi depuis plusieurs années. Pour ou contre les crèches de Noël à l’hôtel de ville ? La jurisprudence branle sans se fixer entre laïcité triomphante ou hommage accepté aux traditions des maîtres santonniers. L’Occident marche sur un fil d’équilibriste face à l’héritage du christianisme qui l’imprègne. La musique sacrée, immense legs des millénaires, n’est pas interdite hors des temples consacrés. C’est toujours ça de pris…

Oui pour la laïcité. D’accord même pour voir rebaptisé le sapin de Noël arbre de vie, mais la lassitude nous gagne parfois.

Témoins muets des joies nostalgiques du temps des Fêtes, ces crèches-là, loin du crucifix de l’Assemblée nationale chargé de symboles politiques. Athées, agnostiques, croyants d’une confession ou de l’autre devraient pouvoir faire la part des choses entre le religieux et le culturel. Cacher trop de traces patrimoniales, c’est révolter des populations en mal de repères et attiser des flambées xénophobes face à un vivre ensemble qui n’en réclame pas tant. Le sentiment de perte d’identité nationale participe dans l’Hexagone au ras-le-bol des gilets jaunes. Ainsi soit-il !

Les fleurs du tapis

Oui, on vit une époque formidable. Chacun marche sur des oeufs. En 2018, ça a donné de drôles d’omelettes. Les clameurs autour des spectacles SLĀV et Kanata ont reflété nos malaises de société. Du moins les enjeux soulevés étaient-ils importants. S’enfarger ailleurs dans les fleurs du tapis, c’est maintenir l’irritation générale à vif.

Prenez le ballet Casse-noisette tiré du conte d’Hoffmann sous musique de Tchaïkovski, tradition inamovible du temps des Fêtes des Grands Ballets canadiens, version Fernand Nault. Sous un vent venu des États-Unis, l’aspect visuel du thé chinois, avec chapeau conique d’un travailleur de rizières, longue moustache, costume typé du danseur, a été modifié pour cause de stéréotypes culturels. Aux Grands Ballets aussi. On comprend, remarquez, mais Casse-noisette est une féerie de stéréotypes, sur autres danses russe et orientale. Faudra-t-il enlever demain tous les costumes et accessoires collés à l’imaginaire du XIXe siècle dont ce ballet est issu ? Nul ne sait trop où ces révisions vont s’arrêter.

Idem pour la chanson Baby, It’s Cold Outside, un classique de Noël composé en 1944 par l’Américain Frank Loesser et interprété par un tas de vedettes en duo. La voici bannie de plusieurs ondes radio aux États-Unis. CBC avait fait de même avant de se rétracter mardi dernier, après concert de huées. Renvoyant au harcèlement sexuel masculin, jugée inappropriée dans la foulée du mouvement #MoiAussi, quoique ode également à la résistance de la femme intimidée. On se calme ! Faute de mettre en contexte des chansons d’une autre époque, reste à sabrer celles de Ferré, de Brassens, des Stones, et j’en passe. Combien de films et d’ouvrages atterriront à l’index ?

On peut reconnaître le sexisme, le racisme, l’homophobie, la vision datée, la portée religieuse d’une chanson, d’une crèche, d’un film, d’un ballet ou d’un livre sans les avaliser. En éliminant ou en modifiant tant d’oeuvres témoins, comment bientôt documenter les mentalités d’hier et éclairer le chemin parcouru ?

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2 commentaires
  • Suzanne Girard - Abonnée 16 décembre 2018 08 h 51

    Savoir consentir un espace à l'«inapproprié»

    Vous soulevez plusieurs questions intéressantes. Vous nous faites réfléchir. J'aime beaucoup votre conclusion et particulièrement votre dernière phrase : «En éliminant ou en modifiant tant d’oeuvres témoins, comment bientôt documenter les mentalités d’hier et éclairer le chemin parcouru ?». En ce sens, depuis des siècles, les services d'archives, ces lieux de mémoire, ne conservent pas que des mots doux.

  • Robert Goyette - Abonné 16 décembre 2018 09 h 34

    Bien dit...

    Nous sommes arrivés à une javellisation et à du «beige partout» par souci de ne point heurter les distinctions racio-ethnico-politico-religieuses individuelles.
    Mme Tremblay, vous me rassurez par le souci que vous soulevez quant à l'effritement des contextes historiques à prendre en compte pour comprendre la perspective du temps. L'adage qui dit qu'il faut regarder d'où on est parti pour mieux voir où nous allons devient essentiel. La tendance à absoudre le passé est un grave drame collectif que ceux qui nous suivent pourront nous reprocher, s'il en existe des traces...