Le bon baromètre

Ainsi, après avoir analysé les dossiers des quatorze plaignantes dans l’affaire Rozon, le directeur des poursuites pénales et criminelles (DPCP) ne porte que deux accusations contre le magnat de l’humour déchu. Viol et attentat à la pudeur, pour des événements qui auraient eu lieu en 1979, impliquant une seule victime. Gilbert Rozon souhaite se défendre, mais n’entend pas faire de commentaire hors des instances judiciaires.

En marge de cette décision, la comédienne Patricia Tulasne, qui alléguait avoir été agressée par Rozon en 1994, a parlé d’un « chemin de croix » pour les victimes qui se tournent vers les autorités judiciaires, malgré l’éveil des consciences induit par le mouvement #MoiAussi. Certains estiment déjà que l’achoppement des procédures dans l’affaire Rozon prouve que les mobilisations de la dernière année n’ont pas su induire les changements espérés.

Avant de baisser les bras, il faut bien distinguer les choses. Il serait mal avisé de mesurer la puissance du tremblement de terre #MoiAussi seulement à l’aune du nombre d’accusations et de condamnations rendues par la justice formelle. Les récents développements dans l’affaire Rozon laissent évidemment un goût amer, mais il ne faudrait pas minimiser pour autant la profondeur des transformations propulsées par la dernière année de sensibilisation et mobilisation intenses.

Si le DPCP a choisi de ne pas porter d’accusation dans certains dossiers, ce n’est pas à défaut de croire les plaignantes, ou même parce que les institutions judiciaires refusent d’entendre le discours sociétal sur l’occultation des violences sexuelles. C’est parce qu’on estime que la preuve n’était pas suffisante, entachée par des contradictions, ou des contacts qu’auraient eus les victimes entre elles, au point où l’on n’était pas moralement convaincu de la possibilité d’obtenir une condamnation. C’est la norme qui prévaut. Est-ce la bonne ? Peut-être pas. Mais il serait périlleux d’exiger que les institutions fassent entorse aux règles en vigueur, sans processus de modification en bonne et due forme, seulement pour satisfaire l’humeur populaire. Si c’était le cas, ce n’est pas la justice qui triompherait, mais un certain fantasme de la punition qui ne sert personne.

Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un travail immense à entreprendre pour que le système de justice accompagne mieux les plaignantes. Véronique Hivon, à qui l’on doit aussi l’idée de créer un tribunal spécialisé pour les agressions sexuelles et la violence conjugale, l’a bien résumé : une inadéquation évidente persiste entre le système judiciaire et la réalité des victimes. Et il est inadmissible qu’une procédure judiciaire constitue une épreuve supplémentaire dans le processus de reconstruction des survivantes d’agressions sexuelles. La ministre de la Justice, Sonia LeBel, s’est pour sa part contentée d’affirmer que le système de justice « fonctionne », puisque chaque jour, il condamne des gens pour des délits sexuels. C’est un peu court. Espérons qu’elle attrapera la perche tendue par sa collègue du Parti québécois, qui espère travailler de façon transpartisane pour mettre sur pied des réformes. De toute évidence, ça urge.

Cet épisode nous convie aussi à réfléchir aux limites de la justice formelle lorsqu’il est question de lutter contre les violences sexuelles. La capacité des institutions judiciaires à condamner et punir des personnes accusées de crimes sexuels ne peut pas constituer notre principal baromètre ni l’aspect où se concentrent tous les efforts. L’essentiel se joue sur le terrain social ; la sensibilisation, la prévention, le développement de voies alternatives qui offrent aux victimes un accompagnement, un apaisement et une réparation adaptés à leurs besoins…

Braquer tous les projecteurs sur le système judiciaire éclipse une part fondamentale de la lutte, renforçant aussi l’idée que ce qui ne relève pas du crime n’est pas digne de mention. Or ce n’est pas parce qu’un geste n’est pas criminel qu’il est acceptable, et tous les comportements dommageables, toxiques n’ont pas à être pris en charge par les tribunaux. Ce serait une façon de se décharger d’une responsabilité qui nous revient à tous. Il y a une part de la conversation, du travail, qui doit être faite en marge du système judiciaire, par les individus qui forment une collectivité. Voilà ce que la mouvance #MoiAussi cherchait aussi à articuler.

Il faut bien sûr travailler à rendre les procès moins traumatisants pour les victimes. Mais il faut aussi éviter d’ériger l’efficience de la procédure judiciaire comme critère absolu, afin de dresser un bilan de la situation. Si l’on reçoit comme une gifle l’apparence d’impunité qui se dégage de l’affaire Rozon, rappelons qu’il y a aussi des forces à l’oeuvre ailleurs, qui ne faiblissent pas. Et avec un peu d’initiative et de courage politique, les institutions judiciaires finiront, elles aussi, par s’adapter.

14 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 décembre 2018 06 h 36

    Le mirage d’une réforme du système

    Dans les pays occidentaux, la femme victime de violence sexuelle ou de harcèlement fait face à diverses contraintes lorsqu’elle veut porter plainte auprès des autorités.

    Même lorsque les policiers la croient, tout procès opposera sa parole à celle de son agresseur. Parce que la plus part du temps, l’agression se fait en privé, à l’abri des regards. Conséquemment, on ne compte plus le nombre d’abuseurs innocentés pour insuffisance de preuve.

    Contrairement aux médias sociaux, il ne suffit pas d’accumuler des accusations ‘insuffisantes’ (du point de vue juridique) pour que le tout justifie une condamnation.

    De plus, on ne doit jamais oublier que dans nos pays, l’accessibilité économique au système judiciaire laisse à désirer; depuis des décennies, la profession juridique a piraté l’appareil judiciaire pour le transformer en machine à sous au bénéfice de leur caste sociale.

    Bref, la réforme du système juridique est une illusion soigneusement entretenue par la profession juridique, elke-même. Les tribunaux ne sont pas conçus pour sanctionner ce genre de délit.

    • Pierre Fortin - Abonné 14 décembre 2018 15 h 37

      Il ne faudrait pas oublier de noter que la dénonciation #MoiAussi a produit ses effets parallèlement à la justice officielle et que Gilbert Rozon le paye encore très cher. On semble oublier qu'il a dû vendre son entreprise à moindre valeur et qu'il est devenu quelque chose comme un chien galeux dans son milieu artistique.

      Il ne faudrait pas en faire une victime pour autant, mais celles qui cherchent justice en recherchant une reconnaissance publique pourront toujours y trouver un moindre compensation, même si la vengeance ne sera jamais la justice.

  • Gaston Bourdages - Abonné 14 décembre 2018 06 h 43

    Et si « Le bon baromètre » de madame Lanctôt nous rappelait...

    ....qu'au coeur gravement blessé, meurtri de #MoiAussi, #MeToo et #BalancetonPorc y règne, bien tapi dans sa partie noire, celle de sa Bête, cette « cochonnerie » qu'est la perversité ? Mot qui en dit tout ou presque sur la et/ou les façons dont certains êtres humains assument et vivent leur sexualité.Des trois définitions que nous donne « mon » ami feu Aristide Quillet du mot « perversité » j'ai, pour les fins de la présente, retenu « dépravation ». C'est lourd, pesant et ça en dit long sur la moralité d'une sexualité mal assumée.
    Dire qu'il semble exister de ces gens refusant de souscrire même à l'idée de l'existence de la Bête dans l'Homme ! ( H majuscule pour être humain )
    De me questionner ici sur l'antonyme de la Bête ? L'Ange ?
    À toutes ces victimes et aussi à leurs auteurs.es, je souhaite la complète et totale récupération de leur dignité. Un « voyage » qui, pour certains et certaines, risque d'être pénible, exigeant, déroutant, douloureux parfois insupportable mais qui conduira inéluctablement vers la liberté....intérieure.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux.Qc.
    P.S. Puisse le baromètre continuer à être bon.

  • Gilles Delisle - Abonné 14 décembre 2018 07 h 51

    L'essentiel se joue sur le terrain social, dïtes-vous!

    Un peu faible, cet argument, je pense. Les salauds vont certainement apprécier votre commentaire. Si l'on se contentait de cela, les agressions sexuelles ne seraient pas prëtes de disparaïtre. En ces années de dénonciations nombreuses de ces femmes attaquées dans dans leur chair par des salauds de toute provenance, est-ce que la justice a suivi le mouvement?

  • Hélène Lecours - Abonnée 14 décembre 2018 08 h 07

    Espérons

    L'éducation devrait être à la base des comportements sexuels, une vraie éducation, réaliste et informée. Il faut sortir les filles et les garçons de l'ignorance, quoi! Les adultes aussi tant qu'à faire.

  • Gilbert Turp - Abonné 14 décembre 2018 08 h 57

    Si je vous lis bien...

    Vous distinguez la justice comme « valeur » et la justice comme « procédure ». Si c'est cela, je suis tout à fait d'accord avec vous. Il vaut mieux ne pas confondre les deux, sous peine de grandes désillusions...