Brooklyn sur Saint-Zotique

Ricky, Enrico, Olga et Lydia Padulo n'offrent pas seulement une des bonnes pizzas de la Petite-Italie. Ils tissent des liens et vous adoptent «subito presto».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ricky, Enrico, Olga et Lydia Padulo n'offrent pas seulement une des bonnes pizzas de la Petite-Italie. Ils tissent des liens et vous adoptent «subito presto».

Ricky ! Spaghetti aux boulettes, il t’en reste ?

— Je viens juste de faire les polpettes, ça peut pas être plus frais !

Lydia Padulo interpelle son frangin en s’affairant de table en table dans la pizzeria familiale. Chez Da Enrico, les clients se font donner du « Mon amour » par cette serveuse qui ne s’économise jamais. Un mélange d’Anna Magnani et de Cher, sans filtre. Si Toto Cutugno apprenait qu’on fredonne L’italiano entre ces murs, il accourrait s’y réfugier les soirs où la vie ne peut se soigner qu’aux gnocchis et où tu veux tutoyer le fond de ta bouteille d’Amarone. Sono italiano, un italiano vero. Il y en a de vrais, il y en a de faux.

 

On pousse la porte de ce resto de la Petite-Italie, apportez votre vin, vos chagrins ou votre entrain, et on se croirait dans Brooklyn, le film Moonstruck. On y trouve quelque chose de familier, famiglia, un endroit où se déposer et prendre une tranche de BMT, du bonheur malgré tout.

Les personnages de cette saynète ritale sont à la fois archiconnus et rassurants de constance dans le tourbillon du changement au temps présent. Le padre, Enrico, 88 ans, se tient tout droit au fond, devant un immense tableau entouré de dorures qui cache les fours et la cuisine de Ricky, son fils. La nonna, Olga, 83 ans, sort fumer aux heures, assise sur le banc public devant le resto, hiver comme été. « Je la respire pas ! » Mais elle tire de toutes ses forces.

Ils « habitent » ce local depuis 1969. Et même avant, puisque la maman d’Enrico y a ouvert la première épicerie de la Petite-Italie en 1932. Il n’y avait pas de chauffage à l’époque et toute la famille dormait dans l’arrière-boutique.

Aujourd’hui, Valérie Plante apporterait le chocolat chaud. Ces murs suintent l’histoire ordinaire de la classe immigrante très moyenne qui a trimé dur six jours semaine en cultivant les BMT. Le dimanche, on l’offrait au bon Dieu.

Partout, des photos encadrées, plusieurs vies, un musée qui parle même s’il reste muet. Des fantômes figés dans la sépia observent ces convives partager la pizza (délicieuse) et la pasta dans des poêlons posés directement sur la table. On peut choisir la pâte et la sauce, mais, au final, c’est Lydia qui décide. Il y a des crimes qu’elle ne laisse pas passer. « On ne sert pas de rigatoni sauce Alfredo. » Vous êtes avertis. C’est une offre qu’on ne peut refuser.

L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant

Docteur Love

« Travailler avec sa famille ? On se tape sur les nerfs, on se crie, on se chicane, mais y’a personne d’autre que nous qui a le droit de nous critiquer. » C’est l’amour filial, le sang qui coule dans leurs veines chaudes. Lydia travaille ici depuis deux ans seulement. Avant, elle était millionnaire.

Ça l’occupait pas mal. Elle faisait dans la lingerie et la dentelle, vendait ses bouts de tissu trop cher aux Américaines. Puis, la dragonne a fait faillite. « I went from rich to rag. » Elle mélange constamment le français et l’anglais, ça fait partie de son charme.

Elle a 60 ans, en fait 15 de moins. « Quand j’avais les moyens, je me faisais injecter du Botox. C’était parce que mon mari m’a laissée pour une jeune. Ç’a brisé mon estime de moi. » Elle me montre les deux cicatrices à ses poignets. Le Botox n’y pouvait rien, même en chantant Ti amo.

Elle a repris le mari, même pris soin de l’enfant qu’il a fait avec une autre, mais il est mort d’un cancer du cerveau il y a deux ans et demi. La justice immanente, c’est peut-être cela. « Moi, je pouvais pas avoir d’enfant… » se désole sa veuve.

Maintenant, elle n’a plus d’argent, plus d’enfant, plus de mari, et les soirées sont tranquilles rue Saint-Zotique. Lydia amène sa mère Olga chez la coiffeuse tous les samedis matin se faire lifter le chignon pas cher. « Aujourd’hui, je suis prête pour un homme, même un gai. Les gais, ils t’aiment pour qui tu es. »

Lydia est croyante, prie dans son coeur, ça l’aide à demeurer bonne : « C’est pour ça que j’ai pardonné à mon mari. J’essaie de faire le bien. C’est écrit sucker sur mon front. »

Aujourd’hui, elle attend son heure, rêve d’avoir son talk-show à la télé. Elle a déjà écrit un blogue sur le mariage. Je la verrais bien en Dr. Love à la radio, franc-parler, gros bon sens, drôle à mourir. Lydia distille les conseils matrimoniaux plutôt rétros avec du vécu à la clé. « Moi, je suis pro-mariage. Mais c’est les montagnes russes. In love, out of love, in love… Faut toffer. » Taxes comprises.
 

Vous n’auriez pas une chambre aussi ?

Il y a encore des clients qui s’assoient dos au mur, Lydia ? « Pas récemment. Sont tous morts. Wiped out », dit-elle de sa voix grave et sexy. Juste au-dessus de nous, il y a la photo du frère de Coppola, le réalisateur de Godfather, dos au mur. Je dis ça comme ça.

Entremetteuse à ses heures, Lydia vient de dénicher un sofa et un lit à trois jeunes Françaises qui ont échappé leur plan Airbnb pour la soirée. Une habituée repart avec la pizza extralarge, les trois touristes et son chien sous la neige qui floconne dans le noir. C’est signé Lydia et la providence. Le petit Jésus veille.

Comme il veillera la nuit de Noël. Lydia a déjà commencé à cuisiner les 20 sortes de biscuits, aux noix, au Nutella. « Je bake, bake, bake. Pour nous, les Italiens, faut qu’il y ait beaucoup d’affaires sur la table. Mon père mange pas beaucoup, mais il faut qu’il voie. » Il y aura des olives farcies au veau et prosciutto, des gnocchis ou une lasagne, l’agneau au four, une tourtière, des marrons, des fruits, le gâteau aux cerises.

Enrico Padulo regrette toutefois une partie élémentaire des traditions durant ces agapes en famille : les jeunes. « La mentalité, aujourd’hui, ils arrivent et ils ont le nez dans leur téléphone. Ils ne disent même pas bonjour à la nonna. Les jeunes se mélangent plus avec les vieux. La communauté italienne est très choquée de ça. Nous, on n’a jamais eu d’argent, mais du fun, oui. »

Je les ai quittés, Enrico, Olga et Ricky éclusaient une bouteille de chianti assis à table avec leurs derniers clients. Lydia préparait les espressos.

Pas d’argent, mais du fun, des bonheurs malgré tout.

Buon natale.

Dans le taxi

H. m’a demandé si la musique me convenait. Passé minuit, un petit beat lounge m’a incitée à incliner la tête. J’ai posé quelques questions à mon chauffeur, comme je le fais souvent. J’ai eu droit à un cours sur la faune nocturne qui se masturbe et copule sur les banquettes arrière des taxis de la ville. « Moi, je leur dis de ne pas salir. La nuit, la clientèle a bu. C’est le sexe. Certains aiment l’exhibitionnisme. Le jour, ils ne pensent qu’à une chose : l’argent. Ils ne regardent rien, ne voient rien. Il n’y a que l’argent. » H. conduit dans un jeu de cônes ; on le traite souvent comme un figurant dans cette pièce de théâtre en mouvement. Il a une vie, pourtant, me la raconte pudiquement. Tant de tristesse dans ce regard perse. Et les humains, vous en pensez quoi, H. ? « Des animaux, avec un peu plus d’intelligence parfois. C’est tout. » La philosophie de taxi, ça en vaut bien d’autres.

Adoré C’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison, une anthologie de citations colligées par Jean-Pierre Boyer. Des heures de plaisir à potasser dans cette philo de quelques mots, parfois douloureuse, « Le pire a de l’avenir » (Wolinski, mort dans l’attentat de Charlie Hebdo), parfois pénétrante, « L’esthétique pour un reportage, c’est l’éthique du dedans » (Jean-Jacques Beinex, cinéaste). 708 entrées, 12 923 citations, aphorismes, proverbes. Jubilatoire et tellement utile pour clouer le bec dans un souper de famille ou un party de bureau. ecosociete.org

Souligné beaucoup de passages dans Bonheurs du jour de Marc Augé. Les BMT, bonheurs malgré tout, ça vient de lui. Un petit journal de bord des bonheurs de l’auteur, au quotidien. Les bonheurs du hasard, ceux de la création, le bonheur de l’âge et celui des pâtes (chants et saveurs d’Italie) sur tout un chapitre. « Il s’agit de savoir si demain la pâte globale restera ou non al dente », raconte l’auteur, qui craint la nouille trop bouillie. Un petit livre de réflexion et d’anthropologie de l’instant. gallimardmontreal.com

Noté que la crèche hipster dont tout le monde parle à l’Oratoire dans le cadre de son exposition permanente Une crèche, un monde me semble tout à fait adaptée à notre époque, téléphone intelligent en main. Pour ceux qui sont offusqués, il y en a une centaine d’autres de cinq continents à admirer. Une crèche qui fait réfléchir au temps présent, c’est le propre de l’art. saint-joseph.org.

12 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 14 décembre 2018 03 h 25

    «Je déteste les Italiens!» (!)

    Parce qu'ils ont «inventé» le soleil, l'opéra, les pâtes et la «pizza». Elle est «orgasmique» cette chronique

    JHS Baril.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 14 décembre 2018 19 h 05

      J'adore les Italiens. Mon ami Denis, le Barbu de Sept-Îles, (ne confondez pas avec le Barbier de Séville) avait épousé une Italienne. Nous fûmes, ma conjointe et moi, la santola et le santolo de leur premier enfant. La nonna m'introduisit au pasodoble. Une fois, quand j'entonnai «E lucevan le stelle», la nonna m'accompagna, Quand je parvins à Entrava ella fragante, je perdis le fil. La nonna refusa de continuer. Car elle était pudique. No tanto amato la vita.

  • Jacques Morissette - Abonné 14 décembre 2018 03 h 35

    La chronique de Josée Blanchette

    C'est presque du Romain Gary, ce texte. Comme souvent elle peut le faire. Je ne lis pas ce qu'elle pense, je lis ce qu'elle ressent.

    • Raymond Chalifoux - Abonné 14 décembre 2018 09 h 12

      Je dirais plutôt de l'Émile Ajar... ;-)

  • Maurice Amiel - Abonné 14 décembre 2018 05 h 49

    GRAZIE

    Merci pour cette chronique si hors du temps qu'on veut pleurer de joie.

    Joyeux Noël

  • Raymond Chalifoux - Abonné 14 décembre 2018 07 h 23

    Euh...

    "... tutoyer le fond de ta bouteille d'Amarone." : Mal de bloc assuré, à moins de l'avoir payé (vraiment très) cher, ton Amarone. RIP Giuseppe Quintarelli.

  • Robert Morin - Abonné 14 décembre 2018 07 h 50

    Curieux réflexe...

    ... que celui de se voir à Brooklyn lorsqu'on est en présence d'une famille italienne dans un restaurant italien de la Petite-Italie, à Montréal. À Milan, à Naples, j'aurais compris... mais ce réflexe étasunien me dépasse et me désole!

    • André Joyal - Abonné 14 décembre 2018 15 h 51

      «Que voulez-vous!» comme dirait l'ancien premier-ministre du «plus meilleur pays du monde». Après avoir visionné «Moonstruck», accompagnés d'un couple d'amis de Trois-Riivières, ma femme et moi sommes allés à Brooklyn à la recherche d'un resto italien à l'image de celui immortalisé par le film. Mal nous en pris, après avoir arpenté tout un quartier pendant une heure, désabusés, nous avons décidé d'entrer dans un resto italien au décor contemporain. Au moment du dessert, son propriétaire est venu nous saluer : «Vous êtes québécois, je devine» nous a-t-il dit avec le plus authentique accent...français.
      Morale de l'histoire : ça ne vaut pas la peine de quitter ceux qu'on aime pour aller à Brooklyn chercher ce que l'on peut trouver à Montréal... ( Merci Joblo et Beau Dommage).