Le corps d’une femme

Le monde est assis sur une bombe, les changements climatiques, sans parler de la crise des migrants, du prochain krach financier, de la montée de l’extrême droite, de l’augmentation des crimes haineux, ou encore du périlleux débat sur la laïcité qui est, ici, tout sauf réglé. Et pourtant, rien ne semble avoir ébranlé les colonnes du temple autant que le choix vestimentaire de la députée solidaire Catherine Dorion.

À lire les commentaires, dont ceux d’hommes et de femmes qui ont eux-mêmes déjà boudé les conventions établies, on aurait cru la nouvelle élue arrivée les seins nus en pleine Assemblée nationale. Le « décorum » et le « respect des institutions » n’auront jamais été aussi âprement défendus. Ni le soulier lancé par Amir Khadir (fin 2008), ni même la moustache de Manon Massé, ni non plus les espadrilles d’un autre nouvel élu, Sol Zanetti, ne se mesurent aux hauts cris qu’a essuyés la députée de Taschereau depuis son arrivée sur la colline parlementaire.

Posons donc la question : qu’est-ce qui dérange tant ? Le fait d’être une belle jeune femme, caractéristiques hors norme en partant, qui utilise son corps pour passer un message ? Serait-ce là l’origine du drame ?

Les femmes, rappelons-le, sont un ajout récent à l’Assemblée nationale. Il a fallu attendre 1961 avant même d’en voir une seule : Claire Kirkland Casgrain. Il a fallu attendre un autre quart de siècle (1985) avant qu’elles commencent à se creuser une place : les femmes comptaient alors pour 14,8 % des élus. Et encore un autre quart de siècle (2008) avant de constituer à peine le tiers de l’assemblée (29,6 %). L’histoire des femmes en politique, même aujourd’hui à 42 %, n’est pas exactement un success story. Ç’a été long et pénible et compliqué. Demandez-le à Pauline Marois ou tapez-vous Le pouvoir ? Connais pas de Lise Payette.

À venir jusqu’à, disons, Nathalie Normandeau, les politiciennes avaient souvent le même look asexué, matrone sur les bords. À défaut du complet homme d’affaires, elles s’arrangeaient pour se fondre dans le décor de boiseries et de coussins satinés, le cénacle du pouvoir, en s’habillant, un peu à la façon des uniformes de couvent, carré : rien qui dépasse, rien qui se remarque, ou si peu. Comme a dit déjà Louise Harel, « en rentrant à l’Assemblée nationale, une femme laisse sa sexualité à la porte ».

Il n’y a jamais eu de règles écrites, évidemment, mais accéder au Saint des Saints, c’était forcément neutraliser ce qui pouvait jurer avec ce décor solennel : les atours de la féminité, notamment. Que de remous, souvenons-nous, pour le foulard un peu trop haut en couleur de Pauline Marois. Se fondre avec les barreaux de chaise était le prix à payer pour oser s’aventurer en politique. Veut veut pas, il fallait tendre vers ce « monstre hybride », la « femme-homme », décrit par le père fondateur du Devoir, Henri Bourassa, lors du débat sur le droit de vote des femmes, comme gage qu’on était capables, nous aussi, les femmes, de nous aventurer là où supposément la raison mène et les poings sur la table ponctuent les fins de phrase.

L’arrivée de Manon Massé à l’Assemblée nationale a d’ailleurs causé bien moins de remous que celle de sa consoeur — publiquement, du moins —, probablement parce que la moustache de la co-porte-parole était plus en continuité avec la masculinité du Salon bleu que la petite camisole de Catherine qui, elle, en déviant si effrontément du modèle vestimentaire, s’est avérée la véritable usurpatrice des lieux.

Le scandale des vêtements à l’Assemblée nationale rappelle comment, malgré 50 ans de progrès pour les femmes, les vieilles notions portant sur la façon dont une femme devrait se comporter ou s’habiller sommeillent toujours en nous. Pour être prise au sérieux, il faudrait qu’une femme ne soit ni trop couverte — comme les femmes voilées, perçues, elles aussi, comme des usurpatrices — ni trop découverte, du moins quand on a la prétention de jouer dans la cour des hommes. Pour le reste, dévêtez-vous au maximum, mesdames, faites arquer vos sourcils et rouler vos paupières, le spectacle est toujours tellement apprécié, mais sachez que votre crédibilité en prendra pour son rhume et que vous serez réduites, dès lors, à la sous-catégorie de femmes-femmes et assimilées en tout ou au moins en partie, à de la chair fraîche.

Voilà les trois grands diktats, toujours en vigueur, visant la femme moderne aujourd’hui.

Remercions donc l’audacieuse députée de Taschereau, plus poétique encore que Gérald Godin et bien plus branchée sur les « vraies affaires » que François Legault, d’avoir défoncé le plafond de verre du Salon bleu, plein de dorures et de guirlandes celui-là, et, surtout, de démontrer un tel talent à faire de « la politique autrement ». Il en faudrait plus comme elle.

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101 commentaires
  • Yvan Rondeau - Inscrit 12 décembre 2018 00 h 30

    Assez de platitudes, je me désabonne des demain de votre journal

    Mme Pelletier,
    Pu capable de supporter vos chroniques, je me désabonne du Devoir.
    Yvan Rondeau

    • Johanne St-Amour - Inscrite 12 décembre 2018 10 h 06

      Le voile et la camisole: Olé!

      Je vous comprends M. Rondeau.

      D'autant plus qu'ici elle s'égare sur le sujet de l'heure: non il n'est pas question du corps des femmes, mais de l'habillement de certains Qsistes! Et non l'habillement de Pauline Marois n'a rien à voir avec l'habillement de Catherine Dorion et surtout les intentions de celle-ci.
      Et surtout Mme Marois n’a jamais «posé pour la galerie» pour souligner ses robes fleuries ou ses foulards!

      Mais quel amalgame douteux fait Francine Pelletier en suggérant que la parité devra tenir compte de l'habillement des femmes quel qu'il soit! La parité ne peut se faire sans qu’on critique aussi les femmes qui ne répondent pas aux attentes des gens qui les ont élues, de ceux et celles qu’elles représentent et de tout le monde en fait.

      Et bien sûr c’est sans compter que Catherine Dorion ne vient pas juste avec son habillement, mais avec son parler dévoyé. Il y a eu «le troisième lien, c’est d’la marde» mais il y a eu aussi une entrevue avec des animateurs de La voix du bas alors qu’elle était candidate où elle multipliait les : fucking, genre, chiée, ça me fait chier, catcher, tripper, mon bestest scénario, etc. Comme elle le dit lors de cette entrevue elle veut changer la politique, elle peut faire mieux que ceux et celles qui sont là. Comme elle le pensait en regardant des pièces de théâtre: je peux faire mieux que ce monde-là! Elle veut aussi faire «rentrer l'art dans la politique!» Pour l'instant c'est manqué pour l'art et c'est manqué pour la politique: représentante de ma circonscription, j'attends d'elle surtout des actions.

      Après avoir parlé de la suspicion du complet-cravate et veston et talons liés par quelqu'un.e.s à la fraude à la corruption et à la non-éthique, voilà que Mme Pelletier verse dans une menace sous-entendue. Mais elle est conséquente avec elle-même: si elle appuie le voile n'importe où, encore faut-il qu'elle appuie le débraillement et la provocation de Catherine Dorion!

    • Claude Gélinas - Abonné 12 décembre 2018 10 h 37

      Décision précipitée qui ne vous honore pas ! Alors que le Devoir est en campagne de financement rien ne justifie ce geste hostile envers le seul journal indépendant du Québec au motif que la chronique de Madame Pelletier vous irrite. Par contre pourquoi nous priver de vos commentaires qui permettent à chacun d'intevenir et de participer au débat qui je le comprends peut divise les différents intervenants.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 décembre 2018 10 h 44

      Vous avez raison M. Rondeau. Quelle chronique ridicule. On tolérait mieux Mme Pelletier lorsqu’elle écrivait pour La Presse et le Montreal Gazette. Pas besoin de subir ses lignes dans le Devoir.

      Cela dit, que des artifices et des mises en scène pour tromper les gens sur le message de notre adolescente de Québec solidaire. En fait, il n’y aucun message porteur et c’est pour cela qu’elle utilise tous les artifices possible pour avoir ses 15 minutes de gloire. Son discours prononcé à l’Assemblée était d’une niaiserie juvénile que seul QS peut pondre. Elle me faisait penser à ces reines de beauté qui en maillot de bain, nous disent qu’elles aimeraient qu’il n’y est pas de guerre, de famine, de solitude et que tout le monde soit beau, gentil et heureux sans évidemment nous donner un indice comment y parvenir. C’est « cute » pour les enfants, mais pour les adultes, c’est toute autre chose, surtout ceux qui ont la responsabilité de nous représenter.

      Il faudrait vraiment limiter les politiciens à deux mandats maximum afin que des énergumènes de ce genre passent leur chemin et qu’ils ou elles, se trouvent un vrai job.

      Et attention, lorsqu’on montre à une femme artificielle qu’on reconnaît ses artifices, on lui donne sujet de les augmenter.

    • Pierre Desautels - Abonné 12 décembre 2018 10 h 57

      Le journal de Montréal répondra mieux à vos attentes. Au revoir.

    • André Joyal - Inscrit 12 décembre 2018 10 h 58

      De grâce M.Rondeau! Faites-comme moi, lisez F. Pelletier pour pouvoir la critiquer le cas échéant, et pour lire les commentaires de ceux qui pensent comme moi. Attendez d'être assuré que la direction change radicalement d'orientation pour couper les ponts. Moi, c'est le jour où Le Devoir nous invitera à voter pour un parti fédéraliste, soit au fédéral ou au provincial, que je couperai les ponts. Attendez! Restez avec... nous!

    • Louise Collette - Abonnée 12 décembre 2018 11 h 11

      Moi je suis d'accord avec vous, ça ne se peut pas de lire de telles inepties, provenant de ce journal de surcroît....

    • Sylvain Guilbault - Abonné 12 décembre 2018 11 h 54

      Je seconde.

    • Raynald Rouette - Abonné 12 décembre 2018 11 h 59


      M. Gélinas,

      Pour moi le mécontentement de monsieur Rondeau est pleinement justifié.

      Nous sommes plusieurs, à mettre en doute la totale indépendance de notre journal, depuis que Le Devoir a changé de direction...

    • Bernard Chabot - Abonné 12 décembre 2018 14 h 26

      Je comprends tout à fait la réaction de M. Rondeau. Depuis plus de vingt ans que je suis abonné au Devoir, je le vois se transformer tranquillement en officine de QS dont madame Pelletier est un bel exemple et plus généralement devenir une sorte d'Écho du Plateau Mont-Royal. organe officiel de la bien pensance. Mais je persiste, pour la cause. Peut-être par charité chrétienne, par l'aura de son fondateur. Bien sûr, madame Dorion ne saurait avoir tort puisqu'elle est a) femme, b) jeune, c) députée de QS d) victime de la domination masculine; l'algorithme de Mme Pelletier est si prévisible. Comme les äneries nouvelâgistes de Mme Blanchette le vendredi ou les opinions interchangeables des doctorants de sciences humaines qui sévissent en page Idées. Contentons-nous de ne pas les lire, le Devoir est quand même une belle idée. Et il nous surprend parfois. Trop rarement, peut-être.

    • André Joyal - Inscrit 12 décembre 2018 20 h 51

      M.Deseautels : merci de faire de la publicité pour le seul quotiden indépendantiste.
      Une fois n'est pas coutume, ici je ne suis pas du tout d'accord avec Cyril Dionne. Pour ce qui est de vous, c'est la règle.

    • Marie Nobert - Abonnée 12 décembre 2018 23 h 57

      Forme et fond. Un 19 sur 20. Sans: «Peut-être par charité chrétienne, par l'aura de son fondateur.», la note aurait été 21 sur 20. Bref.

      JHS Baril

  • Mario Jodoin - Abonné 12 décembre 2018 01 h 06

    Il en faudrait plus comme elle

    On a même reproché je ne sais quoi à la façon de s'habiller d'Émilise Lesssard-Therrien, de s'habiller en cégépienne, ai-je lu d'un chroniqueur qui commente les vraies affaires. Comme vous le dites, la marge de manoeuvre laissée aux femmes sur la façon de s'habiller est inexistante. Et cela même dans nos contrées où on se revendique de l'inattaquable égalité des hommes et des femmes... pour reprocher à d'autres femmes la façon de s'habiller!

    • Diane Boissinot - Abonnée 12 décembre 2018 12 h 55

      Et vous croyez que les hommes y ont plus de marge de manœuvre? Ils n'en ont pas du tout. J’ai d’ailleurs trouvé l’effort de Sol Zanetti compréhensible. À l'Assemblée nationale, les femmes ont au moins la liberté des couleurs un peu plus vives et des tissus un peu plus variés. Elles ont plus de liberté pour s’exprimer; c’est peut-être pourquoi on parle tant des choix qu’elles font à cet égard. Mais la sobriété est de mise, la fonction et le peuple l'exigent. L'exigence de la sobriété n'exclut toutefois pas la recherche d'un style bien à soi. Françoise David en était bien consciente; elle tenait à un certain style original qui lui était bien propre et toujours respectueux.
      Le style ne se trouve pas nécessairement dans une lamentable camisole ou d’un tee-shirt à message. À l’Assemblée nationale, la camisole provoque par sa vulgarité et cherche à exprimer l'irrespect et le message du tee-shirt risque de n’avoir aucun rapport à ce qui y est discuté. Le style peut provoquer aussi, mais pour qu’il passe la rampe, son audace et son originalité doit tenir intelligemment compte du contexte dans lequel il s'exprime.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 12 décembre 2018 14 h 32

      Le nivellement par le bas!

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 décembre 2018 18 h 56

      Tout à faif d'accord, madame Boissinot. Imaginez un homme qui voudrait s'habiller sexy!

    • Pierre Fortin - Abonné 12 décembre 2018 19 h 36

      Monsieur Jodoin,

      Je considère plutôt qu'il s'agit d'une question de manière et de mesure et que le geste de Mme Dorion est peu approprié. Elle devrait savoir qu'en tant qu'élue, elle ne s'adresse pas à son seul public de théâtre et que l'Assemblée nationale n'est pas une scène artistique. Néanmoins, elle apprendra et elle devra démontrer avec le temps que l'intérêt du Québec tout entier, au delà de son parti, lui tient à cœur.

      Et je ne doute pas de sa capacité de le faire. Mais, franchement et sans lui en tenir rigueur, cette attitude est puérile et elle a tellement mieux à offrir.

  • France Martinez - Inscrit 12 décembre 2018 02 h 16

    Image de la Femme

    Je me contrebalance de la tenue vestimentaire des femmes et hommes au Parlement, pourvu qu'elles.ils fassent bien leur travaille. Je trouve habituellement vos articles très pertinents. Par contre, il me semble que dans celui-ci, vous présentez une image bien réductrice, voire stéréotypée de la Femme. Déplorant que les députées arborent "le même look asexué, matrone sur les bords." Selon vous, il existe un "vrai" look de femme? Préférablement séduisante et féminine?
    "...Le fait d’être une belle jeune femme, caractéristiques hors norme en partant,..." Caractéristiques hors norme parce que les députées sont plutôt vielles et laides? "... qui utilise son corps pour passer un message ? " N'est ce pas ce que les sociétés machistes attendent des femmes: qu'elles utilisent leurs charmes (physiques) pour convaincre?

    • Christiane Gervais - Inscrite 12 décembre 2018 10 h 05

      J'ai aussi sursauté à ce "une belle jeune femme qui utilise son corps pour passer un message", une mère maquerelle ne parlerait pas autrement.

  • Gilles Bousquet - Abonné 12 décembre 2018 06 h 30

    Il en faudrait plus comme elle mais...

    Pas trop, quand même. Un peu de décorum afin de supporter les grands changements, afin de nous y habituer...doucement.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 12 décembre 2018 07 h 12

    Texte funambulesque

    Bravo Mme Pelletier! Quel défi que d'essayer de mettre de l'équilibre dans cette société si déséquilibrée...