L'effet chien de garde

Depuis que la députée bloquiste Suzanne Tremblay a décrit le Bloc québécois comme un chien de garde au service des Québécois, le ministre des Affaires intergouvernementales, Pierre Pettigrew, ne cesse de répéter que le BQ n'est bon qu'à «japper», puisqu'il ne peut former le gouvernement ni mettre en oeuvre ce qu'il préconise.

Il n'y a pas à dire, il y a des chiens de garde qui ont de l'effet. Pierre Pettigrew n'a, pour s'en convaincre, qu'à regarder l'annonce faite par son gouvernement hier en faveur des travailleurs saisonniers. Il aura en effet fallu que le Bloc menace sérieusement plusieurs députés libéraux pour voir le gouvernement libéral réagir aux malheurs des travailleurs saisonniers. Il y a bien quelques mesures qui ont été prises depuis l'élection de 2000, mais le Parti libéral du Canada avait promis davantage durant cette campagne, là encore pour damer le pion au Bloc.

Les députés libéraux de l'Est du Québec et des Maritimes ont en coulisses talonné le gouvernement pour qu'il tienne parole. Comme le député Georges Farrah, ils ont appuyé le rapport unanime du comité parlementaire des ressources humaines qui recommandait des modifications permanentes à la loi sur l'assurance-emploi. Déposé en juin 2001, le rapport n'a été repris qu'en partie par le gouvernement et les problèmes des travailleurs saisonniers, dont le fameux trou noir du printemps, ont persisté.

Les mesures transitoires ont été renouvelées d'année en année, mais on attendait toujours une solution permanente. Elle n'est pas venue hier. On a seulement offert des projets pilotes et un renouvellement d'un an des mesures en place. La possible réforme de la loi sera pour plus tard, a-t-on à nouveau promis.

M. Pettigrew affirme qu'il vaut mieux, pour faire bouger les choses, voter pour un député gouvernemental. Comment explique-t-il alors que les députés libéraux d'arrière-banc n'aient eu un succès mitigé qu'une fois leur siège en péril? M. Farrah a rejeté hier les accusations d'opportunisme électoral mais a reconnu que ses collègues et lui ont dû travailler pendant trois ans et demi pour obtenir l'annonce d'hier.

Difficile de faire plus belle démonstration de l'impact que peut avoir une opposition tenace, dotée d'appuis dans son milieu et populaire à la veille des élections. Le Bloc récolte ce qu'il a semé. La plupart de ses députés sont reconnus pour leur travail de terrain, la maîtrise de leurs dossiers, le sérieux de leurs interventions et, dans le dossier de l'assurance-emploi, leurs nombreuses propositions.

Ce sont des bloquistes qui ont mené la charge à Ottawa dans la plupart des dossiers internationaux, qu'il s'agisse de la guerre en Irak ou du bouclier antimissiles. Ce sont encore des bloquistes qui ont le plus souvent soulevé des enjeux comme la ratification du protocole de Kyoto, la décriminalisation de la marijuana, le déséquilibre fiscal et ainsi de suite. Et le gouvernement était bien content de compter sur eux dans des dossiers comme le mariage des conjoints de même sexe.

Contrairement aux conservateurs, la majorité des bloquistes évitent en général de verser dans le populisme outrancier. Lorsque les conservateurs ont dit lundi que les accusations portées dans le scandale des commandites tombaient trop bien pour ne pas être suspectes, le Bloc a refusé de les suivre. Pas question d'insinuer que la Couronne ou la police avait manqué d'indépendance.

Comme les libéraux ne peuvent pas accuser le Bloc d'être un mauvais parti d'opposition, ils s'y attaquent toujours en soulignant les mérites du pouvoir et les limites du vote de protestation. Ils n'ont pas tort, mais l'argument a ses limites. Si les libéraux voguent vers la victoire lors des prochaines élections, il y a bien des Québécois qui, après 10 ans de gouvernement libéral et le scandale des commandites, jugeront plus nécessaire que jamais d'avoir un chien de garde à Ottawa.

La possibilité d'un gouvernement minoritaire, par contre, pourrait convaincre certains libéraux actuellement tentés par le Bloc de retourner au bercail, mais le Parti libéral ne peut espérer beaucoup plus. Dans le contexte actuel, seul un parti capable à la fois de remplacer les libéraux au pouvoir et de tenir compte de la réalité québécoise pourrait faire sérieusement mal au Bloc.

Or, ce parti n'émerge pas encore. Ni le Parti conservateur de Stephen Harper ni le NPD de Jack Layton n'ont encore fait leurs preuves au Québec, tant sur le plan de l'organisation que du programme. Aucun ne peut répéter l'exploit de Brian Mulroney qui, en 1984, avait réussi à percer grâce à l'appui des péquistes et des libéraux provinciaux et à son engagement de réintégrer le Québec dans le giron constitutionnel «dans l'honneur et l'enthousiasme». Ni le PC, ni le NPD n'osent s'aventurer sur ce terrain, bien qu'ils reconnaissent tous les deux l'existence du déséquilibre fiscal, ce que refuse de faire Paul Martin.

Les sondages leur accordent plus d'appuis que par le passé au Québec et la campagne pourrait leur permettre de se faire connaître et d'en glaner davantage, mais rien pour faire trembler libéraux ou bloquistes.

Cette situation met les citoyens face à un dilemme, car les libéraux n'ont jamais été aussi vulnérables. Les Québécois, qui veulent plus qu'une bonne opposition mais un autre gouvernement, n'ont pas de véritable choix. En votant pour le Bloc, ils peuvent seulement priver les libéraux du privilège de gouverner, mais cela revient à laisser au reste du pays le soin de décider qui dirigera le Canada à leur place. La faute ne revient pas au Bloc mais aux autres partis. Ce n'est pas au BQ de s'effacer mais aux autres de prouver qu'ils méritent la confiance des Québécois. Ils ne l'ont pas encore fait et ça ne semble pas, malgré des efforts récents, être pour cette fois-ci.

mcornellier@ledevoir.com