Le paravent des vêtements

Pendant l’essentiel de l’histoire de l’humanité, il fut possible de distinguer la position sociale des gens en société simplement en regardant comment ils étaient habillés. Un paysan n’avait jamais l’air d’un mineur. Le salarié d’une usine ne ressemblait pas à celui qui possédait les outils avec lesquels il s’usait. Par le raffinement de ses vêtements, conçus pour danser et causer, l’aristocrate révélait qu’il n’avait pas à travailler. Et même endimanché, l’ouvrier continuait de ressembler à un ouvrier.

Jusqu’en 1945 à peu près, dans la plupart des pays, ces distinctions évidentes se maintenaient. À Londres ou à Paris, George Orwell notait à quel point il était courant de savoir du premier coup d’oeil à qui on avait affaire avec l’assurance de ne pas se tromper.

Les anciens Canadiens sont souvent montrés sur des gravures en habits du pays, vêtus de laine tissée, les pieds protégés par des bottes sauvages, couverts en hiver de leur capot de chat ou de leur bougrine. Du vêtement traditionnel, on fit un outil politique, par exemple lors des soulèvements de 1837-1838, alors que porter les étoffes du pays et la ceinture fléchée tient d’une volonté bien affirmée d’affirmer ses convictions. Loin de moi l’idée d’en revenir à la tuque du Vieux de ’37, mais il n’en demeure pas moins que le vêtement, de tout temps, affirme une position, une condition. Ce n’est pas pour rien que, cette année, les femmes démocrates se sont donné la peine de se montrer tout de noir vêtues lors du discours de l’état de l’Union prononcé par le président Trump.

Aux premiers temps du Parlement, on portait la perruque, la redingote et la chemise bouffante, le tout hérité des pratiques d’une aristocratie dont les intérêts — comme par hasard — coïncidaient la plupart du temps avec les affaires traitées en cette enceinte.

Le complet de l’homme d’affaires va en venir à constituer le nouvel uniforme de la classe dirigeante. Que dit ce costume ? Il n’est pas conçu pour bouger, comme celui des paysans ou des ouvriers. Loin d’être neutre, il idéalise la sédentarité, au nom de la toute-puissance de la parole et du calcul de ceux qui le portent.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’offre grandissante de prêt-à-porter à prix avantageux contribue à la diffusion de ce costume sans pour autant que cela change quoi que ce soit à la condition réelle de l’ouvrier, qui va alors s’habituer à porter des répliques des habits de ses maîtres. George T. Borrett, un visiteur anglais qui se trouve à Montréal en 1865, observe que les « uniformes, livrées et autres caprices d’une aristocratie pompeuse sont abandonnés ». Le gardien de chemin de fer est habillé tout comme lui, dit-il. Et « quant au capitaine, aux conducteurs et aux grooms, ils sont vêtus comme tout gentleman qui se respecte », c’est-à-dire comme lui encore…

Aux États-Unis, la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, redoutable oratrice aux préoccupations sociales-démocrates, s’est vu reprocher de porter des robes trop bien taillées. Ses opposants et les chiens de garde de l’ordre établi que sont les médias font une fixation sur ses vêtements. Pourquoi ? Sans doute, comme elle le dit, parce que les femmes comme elles ne sont pas censées se présenter aux élections et encore moins les gagner.

En 1917, la première femme élue au Congrès américain, Jeannette Rankin, était à peine parvenue à son poste que les journaux la rabaissaient aux couleurs de ses robes. Au Québec, Thérèse Casgrain, première femme élue à la tête d’un parti, a vu longtemps son éclat être réduit à celui des perles de ses longs colliers. Même chose avec Pauline Marois, dont les discours apparurent souvent moins scrutés que la qualité de ses chemisiers. Et que dire de Manon Massé, réduite à une affaire de pilosité sous son nez ? Dans tous ces cas, comme dans celui de la députée Catherine Dorion, on ne saurait nier qu’il y a là l’expression d’un vieux fond de misogynie dont est pétrie une assemblée qui souhaiterait par ailleurs être respectée sans même se regarder pour s’analyser.

Le veston et la cravate ne sont pas tombés du ciel. Ils témoignent de positions sociales et politiques dominantes, celles occupées par le monde des affaires et de ses valets au sein de ces institutions.

En France, François Ruffin s’est fait houspiller par d’autres députés pour avoir arboré en Chambre le maillot d’un petit club de football local afin de mieux pester contre l’or dont on gratifie le sport professionnel au détriment des intérêts de la population. Le président de la séance a alors signalé que « le respect dû à nos débats et à notre assemblée implique une tenue correcte, qui soit digne des lieux comme de la mission qui nous incombe ». Mais en vertu de quelle perversion de l’esprit le costume de l’homme d’affaires doit-il être considéré comme seule tenue correcte ?

Ancien président de l’Assemblée nationale du Québec, Jean-Pierre Charbonneau a cru bon de faire savoir qu’il était troublé défavorablement par la tenue de Catherine Dorion, tout en rappelant pourtant qu’il s’était lui-même présenté, à ses débuts au gouvernement, en manches courtes, sans veston, des sandales de cuir à ses pieds nus, dans une enceinte où on trouvait alors des jeans et des chemises à carreaux…

Le scandale au fond n’est-il pas de refuser, derrière ce paravent commode des vêtements, de se poser de vraies questions sur ce qui est en mesure de garantir la dignité de nos institutions contre les faux-semblants de respectabilité de tous les bandits cravatés ?

 
 

Une version précédente de cette chronique, qui indiquait que les bottes sauves faisaient partie de l’habit du pays des anciens Canadiens, a été corrigée. Elle identifiait aussi erronément l’illustration d’Henri Julien, Le Vieux de ’37.

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