Théâtre: Tâtons donc du théâtre vivant!

Bien sûr, il y a Denis Lavant qui brûle les planches (sous des trombes d'eau !), à l'Usine C, dans un Koltès déroutant mis en scène par Kristian Frédric. Mais on vous a déjà dit que c'était un moment de théâtre qu'il ne fallait rater sous aucun prétexte... et il vous reste d'ailleurs encore quelques minces chances d'attraper des billets pour les supplémentaires du week-end qui vient. Il y a aussi Incendies de Wajdi Mouawad qui continue à mettre le feu à l'âme et à la conscience au Quat'Sous. Et le troublant Démons de Lars Noren, chez Prospero, dont le texte et l'univers trouble vous jetteront par terre, on vous aura prévenus. Ce n'est pourtant pas là-dessus que nous allons nous étendre ensemble le temps de cette chronique. Eh non. Nous allons plutôt parler festival...

Difficile de parler d'autre chose: Théâtres du Monde et le Carrefour international de théâtre de Québec s'amorcent tous deux cette semaine. Et sous peine d'empalement symbolique, de décapitation par contumace ou plus simplement de rejet global par la communauté des théâtreux, on ne peut tout simplement pas passer à côté. De toute façon, les deux festivals sont si énormes et proposent une telle concentration de spectacles, de rencontres, de classes de maître, d'ateliers et d'événements touchant tout autant à la danse, à la musique et au cinéma qu'ils risquent d'occuper bientôt toute la place.

À Québec, on est convié à une bonne vingtaine de spectacles en douze jours, répartis en quatre grandes sections — scène internationale, nouvelle garde, scène nationale et scène famille —, on y reviendra plus longuement un plus tard cette semaine. Et à Montréal à quatre spectacles — «étranges et étrangers» par définition — répartis sur la même période, en même temps ou presque: Carrefour roule du 12 au 24 mai, et Théâtres du Monde, du 13 au 28.

Les deux événements sont tellement complémentaires et les liens entre eux si étroits qu'ils co-invitent trois productions qui seront présentées dans les deux villes: W-Munkascirkusz du Théâtre Krétakör de Hongrie (voir Le Devoir du 8 mai), Du serment de l'écrivain du roi et de Diderot, de trois collectifs néerlandais, et Guerre du dramaturge et metteur en scène suédois Lars Noren. Au moment où les oiseaux migrateurs commencent à revenir des Antilles et des golf(e)s clairs, il n'y a pas meilleure façon d'entrer de plain-pied dans le printemps...

Surtout que Carrefour et Théâtres du Monde ne se contentent pas de souligner les initiatives les plus audacieuses que l'on prend ici. En ouvrant la porte toute grande aux risques que l'on assume ailleurs, les deux festivals permettent de prendre le pouls de ce qui se fait de plus vivant à la grandeur de la planète théâtre. Et de voir, que ce soit par les thèmes abordés ou encore par la façon dont on s'y prend pour les aborder, comment le théâtre continue à jouer un rôle primordial dans la vie des sociétés en crise.

Deux exemples. Le premier touche le lien viscéral entre le monde, l'individu et le théâtre. L'autre, la façon même d'aborder la «réalité» théâtrale. Dans le premier cas, Guerre de Lars Noren — dont on n'avait jamais monté ici aucune des dizaines de pièces avant ce Démons au Prospero — vient illustrer l'impact des guerres «modernes» où les luttes fratricides font les uns et les autres les bourreaux d'un peu tout le monde. Comme au Rwanda, en Tchétchénie, en Bosnie ou en Irak aujourd'hui. Noren, qui s'était d'abord intéressé à décrire les conflits quotidiens qui menacent les relations hommes-femmes, vient ainsi inscrire son théâtre dans la bouleversante actualité des sociétés qui s'entre-déchirent. Disons que ça concrétise, s'il le fallait vraiment, le lien entre le théâtre et la réalité qui l'inspire.

L'autre exemple met en relief une façon extrêmement exigeante d'aborder le matériau théâtral et la représentation elle-même. On fait ici allusion au travail en collectif de certaines compagnies néerlandaises. Dans cette approche, on met l'accent sur l'acteur à l'exclusion du metteur en scène. Pas de répétitions, pas de directives venant de quelqu'un qui définit le spectacle et qui impose sa vision. Tout le travail se fait ensemble: les comédiens lisent le texte assis autour d'une table et ils discutent, longtemps, de la meilleure façon de raconter l'histoire le plus simplement et le plus efficacement possible avec un minimum de décor et d'accessoires. On en a eu une bonne démonstration, il y a deux ans, alors que Théâtres du Monde avait invité la compagnie belge De Onderneming qui présentait sa bouleversante adaptation des Carnets d'Agota Kristof (The Notebook, The Proof). Cette année, c'est le Paradoxe sur le comédien de Diderot qui servira de canevas à trois compagnies néerlandaises travaillant de la même façon.

Bref, on se prépare à tâter du théâtre vivant tout en aiguisant des consciences: beau programme.

En vrac
- Les Productions Recto-Verso présentent, en marge du festival Carrefour justement, une installation scénographique audio-vidéo de Caroline Ross intitulée Fragments. On vous en parle ici parce que l'oeuvre intègre un court texte de Samuel Beckett interprété par Gabriel Gascon, Cette fois. Tout tourne autour d'un écran réflecteur muni de plusieurs fragments de miroirs motorisés; l'image originelle «se fractionne alors en une mosaïque d'images en mouvement». L'univers sonore intégrant le texte de Beckett est «stratifié, superposé et en mouvement» et le spectateur lui se déplace «effleuré au passage de bribes du texte transportées dans l'air comme le vent qui va et vient». Intrigant, non? Ça se passe au Studio d'Essai de Méduse, du mardi au samedi de midi à 21h, à compter de demain.
- On connaît Yvan Bienvenue pour les Contes urbains qui reviennent chaque année à La Licorne. Mais voilà que Bienvenue présente un nouveau texte à l'Espace Libre du 25 mai au 19 juin: ça porte le titre de Bill 101 et il en assure aussi la mise en scène sur une scéno de Jean Bard. Martin Desgagné, Renée Cossette, André Ouellette, Jacques L'Heureux et Paul Stewart font partie de la distribution. C'est une production Urbi et Orbi et l'on se renseigne à l'Espace Libre au % (514) 521-4191.
- Dans le cadre du Congrès de l'ACFAS, on pourra assister du 12 au 14 mai au pavillon de Design de l'UQAM, à un colloque portant sur le théâtre et l'histoire. Plusieurs universitaires étrangers de même que le collègue Hervé Guay présenteront là le résultat de leurs dernières recherches. Tout le monde est invité.
- Une petite vite en terminant: Cheech (Les hommes de Chrysler sont en ville) de François Létourneau repassera par Montréal après sa série de représentations à Carrefour. La nouvelle série de supplémentaires aura lieu à La Licorne du 25 mai au 12 juin. C'est l'occasion de revoir ce grand succès de la saison 2002-03.