Hors-jeu: Du calme

Ça s'agite, ça s'énerve, et après, ça se plaint de ne pas voir le temps passer, ça s'étonne d'avoir des ulcères et des nodules de stress partout et une carte de crédit pleine et le motton en travers de la luette quand ça entend la môme psalmodier non rien de rien non je ne regrette rien alors que ça est pétri de j'aurais donc dû. D'ailleurs, si vous voulez un avis neutre, il est impossible de ne rien regretter. Tenez, je connais personnellement un gars qui avait parié qu'il pouvait manger 10 morceaux de poulet du Colonel. Ben il l'a regretté (pas d'avoir parié, mais de les avoir mangés).

Voyez comme cela ne donne rien de s'énerver. Il n'y a pas deux semaines, c'était le Canadien par-ci et le Canadien par-là et qu'il est donc formidable notre Canadien, allons donc danser sur des chars. Et puis voilà, sorti en quatre. L'on avait oublié une petite chose: les séries éliminatoires pour l'obtention de la coupe Stanley, messieurs dames, sont un authentique marathon. Il faut garder sa sérénité et éviter la montagne russe émotive. C'est très long. Cela dure des mois. C'est d'ailleurs un peu interminable. (On en est à peine à la moitié, si vous tenez une feuille de pointage à la maison.)

Mais bon, s'il faut une finale entre Tampa Bay et San Jose pour enfin honorer ces deux berceaux du hockey sur glace, qui serions-nous pour n'être point disposés à attendre, hmm?

Oui, c'est prouvé depuis que les lutteurs se couvraient les jointures de foil à l'occasion des compétitions de pancrace aux Jeux olympiques antiques, le sport est souvent synonyme d'excitation, de pognage de nerfs et d'adrénalisation du Ford intérieur, sans parler des périodes de prolongation. Mais il peut aussi servir de puissant relaxant. Et c'est bien tant mieux.

Car le sport, chers amis, côtoie l'art. Le frôle. L'épouse, mais avec clause de séparation de biens. Il en renvoie le reflet identique, mais inversé. Il en est le jumeau, quoique hétérozygote.

Rendons-nous par exemple à la National Portrait Gallery de Londres, située St. Martin's Place, dans le secteur de Charing Cross Road et d'Orange Street. Là, dans la salle 41a, nous pouvons admirer un joyau de la création postpostpostmoderne: une vidéo de 67 minutes mettant en vedette le joueur de soccer qui fait hurler les filles, en l'occurrence David «Mr. Posh» Beckham.

Particularité: Beckham dort. Vrai comme je vous le dis, pendant une heure et sept minutes, on le voit pioncer. Rien d'autre, pas de coups francs courbés ni de passes à Zizou ni d'aventures torrides avec des madames, juste du zzzz. (Selon mes sources, il appert par ailleurs que, comme il est parfait, Beckham ne ronfle pas dans le document, ni n'a de petit filet de bave à la commissure.) C'est semble-t-il très apaisant, sauf peut-être pour quelques visiteuses qui à la contemplation de l'idole en bedaine et la bouclette teindue ont tendance à laisser vagabonder leur jardin secret en direction générale de l'interdit.

L'oeuvre est l'oeuvre de Sam Taylor-Wood, une artiste couverte de prix, et elle s'intitule David comme dans Michel-Ange, ce qui nous donne à penser que si Beckham avait vécu au XVIe siècle, peut-être bien serait-ce son portrait qui ornerait le plaftard de la Sixtine. Quoique sa renommée eût sans doute fait défaut puisque, à l'époque, le soccer professionnel était encore assez peu répandu et les Spice Girls avaient encore du mal à se faire aller au son de la viole de gambe.

Évidemment, les ferrés en la chose signaleront qu'il n'y a rien là de très nouveau. Dès 1963, Andy Warhol réalisait en effet Sleep, un oblong métrage de 5 heures et 21 minutes montrant le poète John Giorno en train de roupiller. La première présentation publique de ce passionnant film eut lieu au Grammercy Arts Theater de New York en janvier 1964: elle attira un total de neuf spectateurs, dont deux quittèrent la salle pendant la première heure.

Pour ce qui est de Beckham, on raconte que les visiteurs restent de cinq à 20 minutes devant sa sculpturale brachiale morphéification. Il est à noter que si la vidéo est sensiblement plus courte que celle de Warhol, c'est que Beckham a été croqué pendant une simple sieste à l'issue d'une séance d'entraînement du Real Madrid.

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Reflet inversé, disions-nous: le refus de l'art comme incitation à la performance et au don de son 110. Dinel Staicu, entraîneur et actionnaire principal du club de soccer roumain Universitatea Craiova, a imaginé un stratagème en béton pour motiver ses protégés: les emmener de force, en cas de défaite, assister à un concert de l'orchestre philharmonique local. «Assister à un concert de musique classique est une tâche pénible pour un footballeur», a déclaré Staicu.

Et regardez-moi ça. Le 23 avril dernier, l'Universitatea a matraqué le SC FC Petrolul Ploiesti par la marque de 5-1.

Avec 37 points, l'Universitatea demeure toutefois pour l'instant en quatrième place de la première ligue de Roumanie, alors que seuls les trois premiers rangs permettent une participation aux tournois européens. Staicu devra donc maintenir la pression, peut-être en menaçant cette fois ses ouailles d'assister à une course de Formule 1, qui demeure l'un des recours par excellence pour l'amateur en quête de paix, de prévisibilité, d'absence d'enjeux et de platitude infinie.

D'ailleurs, à ce sujet: avant même la course d'avant-hier, Paddy Power, le plus gros preneur aux livres d'Irlande, a annoncé qu'il payait tout de suite ceux qui ont choisi Michael Schumacher pour remporter le championnat des conducteurs 2004. Une chance qu'on a sauvé notre Grand Prix de Montréal. Va y avoir de la grosse action.

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Patience et longueur de temps, rien ne sert de courir, tout vient à point et tout ça. Relaxons. Brian Lara, un superbe joueur de cricket des West Indies, a battu récemment le record qu'il détenait lui-même en enregistrant 400 points lors d'un unique tour à la batte.

En tout, la manche à l'attaque des West Indies a duré 13 heures.

jdion@ledevoir.com