Archambault: parole d’enseigne!

La grande enseigne Archambault Musique, du haut de ses douze mètres, interpellait les passants à l’angle de Berri et Sainte-Catherine. Elle devait nous parler fort de musique, de partitions, de livres, de CD, de DVD, de tout cet univers culturel qui change si vite aujourd’hui, pour qu’on ait eu envie de se cramponner à son repère ; sorte d’étoile urbaine qui montrait le nord, par-delà la dématérialisation des plateformes musicales et les ventes de livres en régression.

Depuis 1930, il en aura vu passer, du monde, sur son coin de rue dans son ancien quartier rouge, ce long panneau art déco surplombé d’une lyre : des musiciens de jazz américains qui se produisaient dans les boîtes au cours de la prohibition américaine et achetaient des disques et des instruments après avoir franchi son seuil jusqu’aux révolutions des carrés rouges avec les manifs démarrées au parc Émilie-Gamelin en face et les folles nuits de spectacle en plein air.

De son observatoire défila la faune grouillante et résonnante du centre-ville, les visages de la zone, les artistes et errants de tout poil, le vibrant poète Claude Péloquin avec sa rage au ventre, croisé un jour là-bas, qui vient de partir et à qui on lève son chapeau. On vit de symboles.

Une enseigne n’est pas une enseigne, c’est parfois un signal vertical accroché au coin d’une grande artère, soudain dévissé, gisant à l’horizontale lundi matin au grand dam des passants. Ce qui nous valut tout un tohu-bohu. Pensez donc, le panneau Archambault Musique venait d’être retiré de son socle par une grue actionnée, comme ça, sans crier gare en début de semaine !

Une chance que les gens protestent désormais quand des icônes de leur passé leur sont arrachées, qu’elles aient une valeur patrimoniale reconnue ou pas. Le grognement part de la base, amplifié par les médias traditionnels et sociaux. En haut lieu, tout à coup ces volte-face… La Ville de Chambly, prise dans la tourmente, entreprend soudain de reconstruire à l’identique (alors qu’elle aurait pu et dû restaurer l’originale) la maison Boileau du patriote après les hauts cris et les veillées d’armes aux lendemains de sa révoltante démolition. La mairesse de Montréal, Valérie Plante, vole au secours de l’enseigne d’Archambault, malgré des flottements municipaux préalables quand le ton monte sur le macadam.

L’arrondissement Ville-Marie récupère le panneau du scandale pour le relocaliser on ne sait où. Celui-ci, restauré il y a quelques années, s’évitera du moins la déchéance du dépotoir. Vox populi.

 
 

Signe des temps, ce commerce emblématique d’Archambault, repris par Renaud-Bray en 2015, avait réduit sa taille, le rez-de-chaussée occupé depuis quelques semaines par la radio Qub, média numérique de Québecor, maître de céans. Renaud-Bray évoque une décision du propriétaire de retirer l’enseigne. Dans l’empire médiatique, des voix assurent n’avoir réclamé qu’un déplacement de quelques mètres sur la façade, lequel aurait été refusé par la ville. Chacun se renvoie la balle. Après le tollé, toutes les parties disent vouloir protéger l’objet du litige. Il est bien tard…

Les mésaventures des enseignes de la Farine Five Roses et de la pinte de lait géante, sauvées de la destruction à la suite des rugissements médiatiques et citoyens, auraient pu créer un précédent pour la survie des emblèmes urbains rococo à vocation publicitaire, transformés en points de repère collectifs. Mais changer les mentalités commande du temps. Ça prendrait des inventaires précis, une éducation citoyenne, plus de balises. Ces objets non patrimoniaux sont vulnérables, facilement rayés de la carte par des intérêts d’entreprises. On y tient pourtant, renvoyés par eux à l’album de souvenirs et aux photos d’archives.

Même classés, faut voir quel sort attend bien des témoins du passé… Tant de vieux palaces cinématographiques de Montréal se sont dégradés sous nos yeux, leurs marquises mangées par la rouille, leurs intérieurs baroques abandonnés aux pigeons, comme le Séville et le York, estampillés pur patrimoine pourtant. Leurs propriétaires les laissaient pourrir, avant d’évoquer l’état lamentable des lieux afin d’obtenir des permis de démolition : « Une menace pour la sécurité des passants ! On construit ! Hop, là ! » Ça se vérifie pour toutes sortes de sites, souvent d’immense valeur.

On a beau appeler à un resserrement des lois sur les biens patrimoniaux, à la sensibilisation des promoteurs et des municipalités, reste aussi ce besoin de vigilance collective. Du moins, sent-on monter une volonté de préservation, trop longtemps engourdie, chez les Québécois, avec caisse de résonance immense des médias sociaux. Eux souvent si frivoles, de nouveaux gardiens de la mémoire ? Précieux alliés parfois, eh oui…

2 commentaires
  • Pierre Samuel - Abonné 29 novembre 2018 06 h 28

    Brocanteurs de luxe !

    Que sert de préserver une enseigne emblématique comme celle-ci ayant toujours servi d'incontournable repère montréalais, coin Berri-Sainte Catherine, pour la placer où exactement ? Dans les caves du Musée des Beaux-Arts de Montréal, peut-être ?

    Quant à Renaud-Bray, depuis quand son co-fonfateur, Pierre, et son actuel fils héritier, Blaise, se sont-ils souciés de sauver quoi que ce soit sinon leurs propres intérêts financiers et monopolistiques ?

    Ce que fut jadis La Maison Archambault n'a-t-elle pas perdu son " âme " dès le moment où ces derniers en ont fait l'acquisition ?

    Quiconque a fréquenté cette succursale depuis des décennies ( où il n'y a même plus d'ascenseurs ! ), ne peut que constater la métamorphose bordélique de cet endroit devenu méconnaissable où littérature et musique s'amalgament confusément aux babioles d'un Dollorama de luxe dans lequel pataugent libraires et disquaires démotivés devant si peu de considération autant envers eux que de leur fidèle clientèle !

  • Denis Paquette - Abonné 29 novembre 2018 10 h 19

    et oui peut etre faut-il que le passé s'inscrive dans le présent pour qu'il fasse sens

    Quelle politique faut-il se donner pour que le patrimoine fasse sens, la politique n'est elle pas d'effacer le passé pour faire place a l'avenir , les vrais bâtiseurs n'évoluent ils pas toujours au présent , peut être faut-il que le passé s'incrive dans le présent pour qu'il fasse sens, les architectes les plus talentueux ne nous enseignent ils pas ces choses