Bourgeois de Joliette

L’histoire dite sociale domine dans le discours savant, mais n’a pas la cote auprès du grand public. Il est vrai que cette manière de faire de l’histoire peut s’avérer déstabilisante pour les non-initiés. L’histoire sociale ne fait pas le récit des grands événements qui ont marqué la nation et ne met pas les personnages célèbres sous les projecteurs. Elle s’intéresse plutôt aux faits socio-économiques et étudie les groupes sociaux. Qu’en était-il, par exemple, de la situation des femmes ou des ouvriers en 1850 ?

Les ouvrages d’histoire sociale attirent donc moins les profanes que les livres d’histoire traditionnelle puisque les premiers n’ont pas le caractère narratif des seconds, qui se lisent comme des romans. Comme lecteur, j’ai une préférence pour l’histoire-récit, mais je reconnais néanmoins l’apport indispensable de l’histoiresociale à la connaissance du passé.

Cette approche de l’histoire repose sur un indéniable constat : quand un livre affirme, par exemple, que les Québécois, à telle époque, réagissent comme ceci ou comme cela à tel événement, il est évident qu’il tourne les coins ronds. Les ouvriers et les patrons n’ont pas la même perception de la situation pendant le règne de Duplessis. Faire justement l’histoire de cette époque exige qu’on en tienne compte. L’histoire sociale, en ce sens, est indispensable, même si elle porte en elle le danger de négliger le caractère englobant de la référence nationale.

Construire une supériorité

Je pensais à tout ça en lisant La formation d’une culture élitaire dans une ville en essor. Joliette, 1860-1910 (Septentrion, 2018, 196 pages), un essai d’histoire sociale de Lysandre St-Pierre. La région qu’étudie la jeune historienne est la mienne. Je vis à Joliette depuis trente ans. Je ne suis pas originaire de cette ville. Je viens de Saint-Gabriel-de-Brandon, 50 km plus au nord, le village de la famille d’André Laurendeau, où ce dernier a d’ailleurs été inhumé. Aujourd’hui, toutefois, quand j’entends « Joliette », je me dis toujours qu’on parle un peu de moi.

L’intérêt que l’élite joliettaine porte à la philanthropie n’est pas guidé par le seul désir de charité. Il s’agit plutôt d’une des nombreuses stratégies qu’elle met en oeuvre pour affirmer sa supériorité dans ses rapports de pouvoir avec les autres classes.

Or, plongé dans le livre de St-Pierre, et c’est là l’intérêt de l’histoire sociale, je découvre qu’il y avait des mondes dans le monde de mon passé. L’historienne se penche sur l’élite économique, culturelle et politique joliettaine de la fin du XIXe siècle. Elle cherche à comprendre et à exposer comment ces gens cultivent leur supériorité sociale par leur mode de vie, leur éducation et leurs possessions matérielles. Elle évoque bien, d’une certaine façon, une partie de mon histoire – je passe régulièrement devant la maison bourgeoise qui lui sert d’exemple —, mais ce n’est pas, nuancerais-je, celle de « ma gang », plus populaire. Ce n’en est pas moins intéressant pour autant.

St-Pierre, rigoureuse, a dépouillé la correspondance de quelques membres de l’élite joliettaine, les journaux locaux de l’époque et les procès-verbaux de l’Institut d’artisans et association de bibliothèque de Joliette, une sorte de pendant local de l’Institut canadien, afin d’étudier la construction de l’identité élitaire, les rapports de genre dans ce groupe et « le rôle de la culture matérielle dans l’affirmation de l’appartenance à ce milieu ».

Pour incarner sa démonstration, elle illustre le parcours de vie d’un couple de l’élite joliettaine entre 1860 et 1910. On peut facilement croire que toutes les bourgeoisies des petites villes québécoises de l’époque ont eu des cheminements semblables.

Reproduction de classe

Ces bourgeois du passé, note St-Pierre, se tiennent entre eux dès leur enfance et sont obsédés par leur « honorabilité », ce qui ne les empêche pas, apprend-on, d’apprécier des spectacles de blackface. Les jeunes hommes fréquentent le prestigieux Collège Joliette et les jeunes filles étudient à la Congrégation de Notre-Dame.

À l’époque, la bourgeoisie, pour se démarquer, fait étalage de son amour du théâtre et de la musique. Quand on compare cela avec la situation actuelle, on se dit qu’il y a de bonnes choses qui se perdent. Par ailleurs, dans l’élite joliettaine du temps, le patriarcat règne, les femmes sont invitées à l’élégance et à l’obéissance, mais les excès d’autorité masculine sont condamnés et plusieurs hommes, note l’historienne, sont « très investis auprès de leur famille ».

Deux choses n’ont pas changé depuis le temps : la passion des riches pour leur maison, considérée à la fois comme « un refuge pour la famille et un outil d’ostentation du prestige du propriétaire », et le sentiment qu’ont les bourgeois de se sacrifier individuellement en s’engageant dans la vie sociale et politique… à leur bénéfice !

« Pour les bourgeois, note St-Pierre, rien n’est complètement intime et confidentiel puisque tout procède d’une logique de représentation sociale et de reproduction de classe. » À Joliette comme ailleurs, c’est une constante historique.

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2 commentaires
  • Jean-Guy Aubé - Abonné 24 novembre 2018 16 h 21

    Marx l'avait dit!

    Marx avait lui-même dit que la bourgeoisie pouvait accepter la grille d'analyse de la lutte des classes, dans la mesure ou celle-ci se croyait l'éternelle victorieuse de cette lutte. Pour elle, le renversement de la noblesse par la bourgeoisie était le point final de l'histoire, qui permettra à la bourgeoisie de régner éternellement sur l'humanité.

  • Jacques de Guise - Abonné 24 novembre 2018 20 h 32

    Histoire-récit et histoire-science

    L’histoire-récit est sans doute ce qu’il y a de plus originel dans l’histoire des sociétés. On ne peut comprendre, on ne peut interpréter sans raconter des histoires. Je crois férocement que l’expérience humaine est narrative, et que tout récit raconte une transformation adossée au temps. L’expérience du temps n’est pas seulement ce qu’il y a de plus humain, c’est ce qu’il y a de spécifiquement humain. La force du récit est de dire la singularité d’une expérience.

    Le récit fonde la spécificité du savoir historique. Le récit détient en lui-même des ressources d’intelligibilité, car raconter ce qui est arrivé c’est déjà expliquer pourquoi cela est arrivé.

    Mais il faut reconnaître que l’histoire sociale a fait exploser les « objets » dont peut se saisir l’histoire et que ses nouvelles manières d’interroger le passé et d’étudier et de catégoriser le monde social a suscité des réflexions épistémologiques qui font de la discipline historique l’une des sciences humaines les plus intéressantes au Québec.