Le joker ontarien, l'as québécois

S'il y a un joker dans les cartes de la prochaine campagne électorale fédérale, c'est l'Ontario. Depuis 1993, la province voisine a mis tous ses oeufs dans le panier libéral, assurant du même coup les trois majorités successives de Jean Chrétien. Même si la loi de la gravité politique ne rendait pas la probabilité de répéter cet exploit de plus en plus faible d'une campagne à l'autre, il y aurait beaucoup d'autres raisons de douter de la capacité de Paul Martin à conserver intacte la mise libérale en Ontario aux élections du mois prochain.

La réunification de la famille conservatrice et l'arrivée d'un chef ontarien à la tête du NPD ont changé la donne en Ontario. Avec une mauvaise campagne et un chef peu performant, les conservateurs ont quand même fait élire 24 députés à Queen's Park l'automne dernier. Aujourd'hui, ces circonscriptions sont dans la mire de Stephen Harper. Leurs députés ont mis leur machine au service du nouveau chef fédéral. En retour, ce dernier est en voie de produire un programme à saveur plus ontarienne qu'albertaine, fort en conservatisme fiscal et faible en conservatisme social.

Sous Jack Layton, le visibilité du NPD a considérablement augmenté. L'ancien échevin municipal et sa collègue et conjointe Olivia Chow vont tous les deux briguer les suffrages au centre-ville de Toronto. L'ancien chef néo-démocrate Ed Broadbent part gagnant dans la circonscription d'Ottawa-Centre. Dans les secteurs syndiqués du sud de l'Ontario, en particulier à Hamilton, le sort infligé par Paul Martin à Sheila Copps pourrait faciliter la tâche au NPD. Pour compliquer encore les choses pour les libéraux, une hausse généralisée des appuis néo-démocrates à leurs dépens aurait comme principal effet secondaire de faire basculer une série de circonscriptions ontariennes dans le camp conservateur.

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Encore plus que les Québécois, les Ontariens n'ont pas eu historiquement tendance à appuyer le même parti à Queen's Park et à Ottawa. L'arrivée au pouvoir de Brian Mulroney en 1984 avait été suivie par la fin d'un bail de 40 ans des bleus à Queen's Park l'année suivante. Ces derniers avaient repris le chemin du pouvoir seulement dans la foulée de la première victoire de Jean Chrétien. Le gouvernement libéral de Dalton McGuinty va justement se rappeler au souvenir de l'électorat ontarien, la semaine prochaine, avec le dépôt d'un budget d'austérité qui fait faire la grimace par anticipation à ses cousins fédéraux.

Jusqu'à présent, ni l'affaire des commandites ni le flou artistique du programme du gouvernement Martin n'ont apparemment eu l'heur d'ébranler la mainmise libérale sur la province. Avec les Maritimes, l'Ontario est la région où l'avance libérale est la plus confortable à l'avant-veille du déclenchement d'une campagne. Mais au fil du temps, l'Ontario s'est taillé une réputation de mauvaise coucheuse électorale. Au cours des vingt dernières années, les partis provinciaux qui bénéficiaient le plus de la faveur des électeurs en début de campagne ont la plupart du temps abouti dans l'opposition.

Sachant qu'ils ont tout à perdre et rien à gagner dans leur province, les stratèges ontariens de M. Martin ont poussé très fort pour le déclenchement d'une campagne dès ce printemps. La crainte de voir le gouvernement McGuinty rejoindre rapidement les libéraux de la Colombie-Britannique et du Québec dans la course aux records d'impopularité a joué pour beaucoup, et la notion que Stephen Harper risquait de gagner à être connu par les Ontariens encore plus. C'est essentiellement pour consommation ontarienne que les faiseurs d'images libéraux s'acharnent à noircir celle du nouveau chef conservateur.

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En Ontario, les libéraux ne sont pas les seuls à jouer gros jeu. La résurrection du NPD et son avenir comme force conséquente sur l'échiquier canadien passent obligatoirement par une meilleure performance en Ontario. C'est également sur ce terrain que va se jouer l'avenir politique de Stephen Harper. Il devra faire ses preuves de façon éclatante ou risquer d'être forcé de s'éclipser pour laisser la chance à un autre la fois suivante. Pour les Layton, Harper et Martin, une mauvaise performance ontarienne pourrait signifier que leur première campagne électorale comme chefs serait également leur dernière.

Or personne ne peut jurer de l'humeur réelle de l'Ontario à la veille de la campagne. Vérification faite à l'occasion d'un séjour à Toronto la semaine dernière, il y règne un malaise envers le nouveau premier ministre, et ce, jusque dans les cercles libéraux. Cela ne tient pas tant à l'affaire des commandites qu'à l'ensemble de l'oeuvre de M. Martin ou plutôt à la minceur de cette dite oeuvre depuis qu'il est en poste. Peut-être parce qu'ils ont le sentiment d'avoir plus de choix que d'habitude, ou de risquer moins en allant voir ailleurs, ou peut-être par simple lassitude, toujours est-il que bon nombre d'Ontariens se questionnent sur la pertinence de reconduire les libéraux au pouvoir pour une quatrième fois.

Tout cela alors que le vent semble tourner au Québec. Dans la foulée d'un sondage Crop-La Presse qui montrait que l'écart entre le Bloc québécois et le PLC rapetissait à vue d'oeil, la plus récente enquête d'Ipsos-Reid plaçait les deux partis à égalité à la fin de la semaine dernière. Ce n'est pas par hasard qu'on va beaucoup voir M. Martin au Québec d'ici au déclenchement officiel de la campagne autour du 20 mai. Dans l'état ambigu de l'humeur ontarienne, il aurait plus que jamais besoin d'un as québécois pour contrer un éventuel joker ontarien le 28 juin prochain.

chebert@thestar.ca



Chantal Hébert est columnist politique pour le Toronto Star.